Paris, le 2 novembre 2015.



Il y a exactement deux siècles, Jean Baptiste Say (1767-1832) publiait un livre intitulé Catéchisme d'économie politique.

L'ouvrage était grosso modo un résumé de tout ce qu'il avait pu écrire en économie politique jusqu'alors.


1. Echange et monnaie.

Au chapitre XI, il expliquait, en particulier, que la monnaie était l'intermédiaire des échanges :

"Que les ventes et les achats ne sont, dans la réalité, que des échanges de produits.
On échange
- le produit que l’on vend et dont on n’a pas besoin, contre
- le produit qu’on achète et dont on veut faire usage.

La monnaie n’est pas le but, mais seulement l’intermédiaire des échanges.

Elle entre passagèrement en notre possession quand nous vendons ;
elle en sort quand nous achetons, et va servir à d’autres personnes de la même manière qu’elle nous a servi." (ibid., p.49)


L'échange qu'il considérait était tacitement l'échange indirect choisi par la personne, celui qui veut que la demande suive l'offre, et non pas procède de tel ou tel type de marché, d'un équilibre qui tomberait du ciel.

La notion d'échange indirect a été employée par les économistes "autrichiens" (Menger, Mises, etc.) par la suite ...
malgré l'absurdité de la notion d'équilibre à court ou à long terme... que beaucoup ont imputée à Say.


2. Valeur et monnaie.

Au chapitre XII, Say précisait que les gens donnaient, chacun, une valeur à la monnaie parce qu'ils s'en servait:

"Comment la monnaie sert-elle dans les échanges ?

Elle sert en ceci, que
lorsque vous voulez changer le produit qui vous est inutile, contre un autre que vous voulez consommer,
il vous est commode, et le plus souvent indispensable de commencer par changer votre produit superflu en cet autre produit appelé monnaie,
afin de changer ensuite la monnaie contre la chose qui vous est nécessaire."


même si cette valeur donnée à la monnaie ne pouvait servir à aucun besoin:

"Vous dites que la monnaie tire sa valeur de ses usages ; cependant elle ne peut servir à satisfaire aucun besoin.

Elle est d’un fort grand usage pour tous ceux qui sont appelés à effectuer quelque échange ;
et vous avez appris (chap. XI) les raisons pour lesquelles les hommes sont tous obligés d’effectuer des échanges, par conséquent de se servir de monnaie. (ibid. p.55)


et si :

"La valeur est-elle toujours proportionnée à l’utilité des choses ?

Non, mais elle est proportionnée à l’utilité qu’on leur a donnée" (ibid., p.12).


Au chapitre premier, Say avait expliqué pourquoi on évaluait les choses plutôt par la quantité de monnaie que par toute autre quantité :


"Pourquoi évalue-t-on
- plutôt les choses par la quantité de monnaie qu’elles peuvent procurer,
- que par toute autre quantité ?

Parce qu’en raison de l’usage que nous faisons journellement de la monnaie, sa valeur nous est mieux connue que celle de la plupart des autres objets ;
nous savons mieux ce que l’on peut acquérir pour deux cents francs,
que ce que l’on peut obtenir en échange de dix hectolitres de blé,
quoique au cours du jour ces deux valeurs puissent être parfaitement égales, et par conséquent composer deux richesses pareilles." (ibid. p.10)


3. La fausse valeur de la monnaie.

A défaut de savoir mettre l'accent sur la valeur que les gens donnaient à la monnaie, des économistes l'ont mis sur des mots ou des expressions de rhétorique "au mauvais sens du terme" (cf. Solow, 2013-14 ou ce texte d'août 2015) pris ici ou là.

Leur ensemble peut être réparti en quatre grands groupes.

. Groupe I.

Ce groupe 1 a trait aux difficultés, aux incapacités, aux obstacles, aux frictions, aux inconvénients, aux imperfections ... en relation avec les échanges.

. Groupe 2.

Ce groupe 2 fait référence à des qualificatifs donnés à la monnaie comme
- naturel ou artificiel,
- bon ou mauvais,
- vrai ou faux,
- sain ou malsain,
- fort ou faible.

Ils n'ont aucune signification économique.

. Groupe 3.

Ce groupe donne à la monnaie des fonctions:
- fonction de moyen d'échange ou de paiments,
- réserve de valeur
- unité de compte.

Pas plus que l'économie politique n'a de fonction, ce qu'on dénomme "monnaie" ne saurait avoir une fonction.

Seul l'homme exerce des fonctions.

. Groupe 4.

Ce dernier groupe fait intervenir des caractéristiques qu'aurait la monnaie aux yeux des gens:
- vendabilité,
- pouvoir d'achat,
- échangeabilité - "marketability"en anglais -.

Ces caractéristiques sont illusoires.


4. Le privilège de monopole de la monnaie.

Au chapitre XII, Say expliquait pourquoi les gouvernements "se réservaient" le privilège de monopole de frapper les monnaies :

“Pourquoi les gouvernements se réservent-ils exclusivement le droit de frapper les monnaies ?

Afin de prévenir l’abus que des particuliers pourraient faire de cette fabrication, en ne donnant pas aux pièces le titre (1)
(1) Le titre est la proportion de la quantité de métal précieux et de la quantité de cuivre ou d’autre alliage qui se trouve dans la pièce de monnaie.

et le poids annoncés par l’empreinte ;
et aussi quelquefois afin de s’en attribuer le bénéfice, qui fait partie des revenus du fisc (2).
(2) Fisc veut dire le trésor du prince ou celui du public. (Notes de l’Auteur.)”(ibid. p.59)


Et l'histoire a montré que, loin de protéger les gens contre la contrefaçon de la monnaie, les hommes de l'état s'en sont fait les chantres jusqu'à aujourd'hui.
On est passé des pièces de monnaie à des "néants habillés en monnaie".


5. La débandade du XXème siècle.

a. 1922.

Malgré tout cela, plus d'un siècle après le Catéchisme (1922), était constituée la Conférence monétaire internationale dit "de Gènes", suite à la guerre de 1914-18.

Ses membres, qui représentaient des états, préconisèrent que les substituts de monnaie bancaires des pays dont la monnaie  était convertible en or à taux fixe, à la demande (billets et comptes bancaires), fussent employés dans les échanges internationaux en supplément  des seuls échanges de monnaies or.

Ils considéraient qu'ainsi, ils pourraient accélérer la reconstruction des pays détruits par la guerre de 1914-18 et favoriser la croissance et le développement économique à venir de tous, les seules monnaies, à savoir les monnaies or, étant jugées insuffisantes (vieille explication d'Irving Fisher, 1911).

b. 1933.

Mais près de dix années plus tard (1933), le gouvernement d'un pays nouveau dans le concert des nations, à savoir les Etats-Unis, qui n'avait pas connu les destructions de 1914-18 mais un développement extraordinaire, décidait de dévaluer sa monnaie en or - fixée, la dernière fois, en 1900 - et d'interdire à ses ressortissants de continuer à posséder de l'or.

Et les gouvernements des autres états l'imitèrent progressivement.

c. 1971-73.

Quarante ans plus tard encore (1971-73), le gouvernement du même pays a décidé d'abandonner la référence à l'or.

Etant donné l'importance qu'il avait acquise, il a aussi fait entendre aux gouvernements des autres pays de ne pas demander le remboursement des substituts de monnaie bancaires "dollar" contre des quantités de monnaie-or, tout cela malgré la création en 1944 d'un machin dénommé "fonds monétaire international" qui devait veiller à l'équilibre des balances des paiements des pays membres, et, le cas échéant, procéder à leur aide.


6. La monnaie n'existe plus.

Bref, la monnaie dont parlait Say en 1815 n'existe plus, aujourd'hui, en 2015.

Les substituts de monnaie bancaires (billets et dépôts détenus dans les banques) d'hier sont devenus des "substituts de rien" (cf. ce texte de janvier 2014)


Sauf à abroger les décisions étatiques du XXème siècle, la théorie de la monnaie, domaine de l'économie politique, est, en grande partie, une supercherie, une hypercherie.


Existent des machins "en pseudo monnaie réglementée", comptabilisés au passif des banques, alors qu'un mot autre que "monnaie" devrait les désigner.

Les banques elles-mêmes enregistrent à leur actif comptable ces machins, qu'elles soient sous tutelle de leur banque centrale ou qu'elles soient banque centrale.


7. Groupe 5.

Un cinquième groupe peut même être juxtaposé aux groupes de rhétorique au mauvais sens du terme précédents.

Il porte sur la notion de "liquidité", notion qui a été tirée de la comptabilité par des économistes au début du XXème siècle (ce serait Gustav Cassel selon Hutt,1956) pour devenir une prétendue notion de théorie économique plus qu'ambigüe, pour ne pas dire incohérente, à l'initiative de J.M. Keynes et de sa "préférence pour la liquidité".




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