Paris, le 29 novembre 2015.




1.  L'échange de choses.

Les échanges des (quantités de) choses procèdent des activités des êtres humains.
Ils ne tombent pas du ciel.
Ils sont un type, espèce ou genre d'activités.

Le postulat de l'économie politique devrait être la notion d'échanges indirects des gens et non pas, comme il l'est majoritairement, 
- d'un côté, le ou les marchés, ces notions que des économistes ont inventées dans le passé et qui, depuis lors, ont été déformées, voire dénaturées,  (cf. ce texte de janvier 2017) et,
- de l'autre, la production,


2. Le prix, un des résultats de l'échange.

Certes, tout échange abouti, tout "marché conclu", a donné lieu à prix en monnaie et a été enregistré ou aurait pu l'être par les règles de la comptabilité.
Chacun en convient.

Et un des domaines de l'économie politique n'est autre que la théorie des prix.

a. L'équilibre économique.

Mais, le plus souvent, ce fait des prix est le point de départ de l'économie politique qui laisse de côté les activités des gens pour préférer les seuls résultats de ceux-ci.

Beaucoup d'économistes partent, en effet, de ce qu'ils dénomment "équilibre économique" pour caractériser la situation de ce qu'ils ont dénommé préalablement "marché".

L'équilibre économique comprend loi d'offre, loi de demande et égalité de la loi d'offre et de la loi de demande.

Le prix du marché est un des éléments de l'équilibre économique que les économistes font valoir, l'autre étant la quantité de marchandises échangée.

A l'occasion, ils admettent que l'égalité n'était pas immédiate et qu'elle nécessitait un ajustement de la loi d'offre et de la loi de demande.

Ils admettent aussi qu'il existe divers marchés qui constituent la réalité pour s'intéresser à leur équilibre général qu'ils supposent nécessaire.

b. Détermination mutuelle.

Forts de ce qui est pour eux une nécessité, ils en déduisent que l'équilibre économique général recouvre des déséquilibres des marchés qui se compensent.

Et ils font valoir la "règle du (n-1)" au terme de quoi l'équilibre général de "n" marchés dépend de l'équilibre général de (n-1) d'entre eux.

Et nos économistes d'avoir l'impression de choisir le nombre de marchés qu'ils jugent déterminants et celui qu'ils laisseront de côté.


C'est ainsi qu'avant que J.M. Keynes n'ait choisi trois marchés dans son livre de 1936 sur Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, comme J. Hicks l'a montré schématiquement et géométriquement dans un article de 1937 intitulé "Keynes and the 'Classics'", des économistes s'étaient donnés "n" marchés et les règles des systèmes linéaires (à partir des théorèmes de Cramer).

L'équilibre économique général est devenu, dans cette même décennie 1930, pour beaucoup, l'"équilibre macroéconomique" (ou "... monétaire" selon certains).

Il résultait de l'égalité arithmétique de l'offre et de la demande sur le marché des biens et de l'égalité arithmétique de l'offre et de la demande sur le marché de la monnaie, sur quoi avaient une influence prétendue déterminante les politiques des hommes de l'Etat.


3. L'aberration de l'économie politique.

Mais au lendemain de la théorie macroéconomique de Keynes et de toutes ses erreurs, sans relation avec celles-ci, des économistes ont abandonné la référence aux règles des "systèmes linéaires" de Cramer pour appliquer la mathématique toute nouvelle de Bourbaki,  la trop fameuse "théorie des ensembles".
Et leur démarche a tout envahi.

Au cœur de cette mathématique, il y avait David Hilbert (1862-1943), grand mathématicien, qui pouvait soutenir que:

"[...] les axiomes devaient être tels que si on remplaçait les termes de 'points', 'droites', et 'plans' par 'bière', 'pieds de table' et 'chaises', la théorie devait toujours tenir. [...]

Il ne fallait pas compter sur l'intuition pour combler les lacunes." (O'Shea, 2007, p.169)
- dans O'Shea, 2007, Gregory Perelman face à la conjecture de Poincaré .


Dans ces conditions, on pourrait remplacer le géomètre par le "piano à raisonner" imaginé par Stanley Jevons, l'économiste de la double coïncidence des besoins, ... avait souligné, pour sa part, Poincaré qui en concluait:


"Il y a là une illusion décevante" (Poincaré, op.cit., p.4)


a. "Infini" et "infini actuel".

Il y avait, en particulier, la prise en considération des notions d'"infini" et d'"infini actuel" à quoi s'était opposé Poincaré (cf. ce texte de mai 2012).

Dans la définition de l'infini actuel, figure en effet le mot "tous".
Or le mot "tous" a un sens bien net quand il s'agit d'un nombre fini d'objets.

Quand les objets sont en nombre infini, pour qu'il y en eût encore un, il faudrait qu'il y eût un infini actuel.

Autrement, "tous" ces objets ne pourront pas être conçus comme posés antérieurement à leur définition.

C'est ainsi que, si la définition d'une notion "N" dépend de tous les objets "A", elle peut être entachée de cercle vicieux si, parmi les objets "A", il y en a qu'on ne peut pas définir sans faire intervenir la notion "N" elle-même.

La "croyance à l'existence de l'infini actuel" a une conséquence sur quoi a insisté Poincaré : elle donne lieu à des définitions non prédicatives et à des cercles vicieux, pour ne pas dire des contradictions ou des antinomies.

b. Mathématique de Bourbaki.

Comme point de départ de l'économie politique, Gérard Debreu (1921-2004) n'a pas hésité à résumer la mathématique de Bourbaki dans son ouvrage de 1960 intitulé Théorie de la valeur, en vingt sept "petites" pages (de taille "moitié de format A4") et en y voyant :

"… les canons de la rigueur de l'école mathématique formaliste contemporaine" (cf. ibid., p. x).


On était bien loin de la droite ligne du XIXème siècle, des notions de "valeur" et d'"équilibre économique".


4. Les fantômes de l'économie politique.

La démarche complétait en définitive les déformations ou dénaturations des économistes du début du XXème siècle où trois considérations différentes y étaient étalées.

C'était autant :
- l'accord d'échange de propriétés, - le "marché conclu" - à quoi étaient parvenues deux personnes juridiques physiques (vous et moi), que
- l'égalité arithmétique de la quantité offerte d'un bien et de sa quantité demandée sur un "marché", que
- l'équilibre des "forces" du marché, soit transposition d'une représentation mathématique du phénomène physique de la "balance" agrémentée de définitions variées de la notion de "force" soit transposition d'une représentation analogue du phénomène de l'équilibre chimique (loi de Le Chatelier-Van't Hoff), que

- la "théorie de l'équilibre économique général", que
- la théorie microéconomique et que
- les approches de la "théorie macro économique",

- soit la monnaie était supposée ne pas exister,
- soit le "coût de la monnaie" était supposé exister et nul,
mais on ne savait pas trop ce qu'il en était
(cf. ce texte de A. Marget (1935), "The Monetary Aspects of the Walrasian System", The Journal of Political Economy, Vol. 43, No. 2, avril, pp. 145-186).

 
5. L'économie politique aujourd'hui.

Aujourd'hui, la vulgate économique ou le discours officiel se trouve pris dans le chaos de l'équilibre économique du XIXème siècle et des prétendues explications nouvelles du XXème siècle.


Les théories proposées ont en commun d'être sous la tutelle de domaines mathématiques différents et, de ce fait, les mots employés doivent l'être, avec réserve, à la lumière de ce que disait Hilbert des mathématiques.

A l'occasion, des mathématiciens s'en sont formalisés depuis lors comme, par exemple, Ivar Ekeland dans ces termes :

"Pour ma part, je chéris l'aphorisme de Sussman :

'En mathématiques, les noms sont arbitraires.
Libre à chacun d'appeler un opérateur auto-adjoint un 'éléphant', et une décomposition spectrale une 'trompe'.
On peut alors démontrer un théorême suivant lequel
'tout éléphant a une trompe'.

Mais on n'a pas le droit de laisser croire que ce résultat a quelque chose à voir avec de gros animaux gris". (Ekeland , 1984, p.123).


Soit dit en passant, les physiciens ont connu la même déroute, pour le même motif, en théorie de la mécanique quantique, mais s'en sont accommodés en n'écoutant pas les critiques des mathématiciens sur leur méthode (cf. B. d'Espagnat, 1990).


Malgré ce que certains économistes en disent, les mathématiques ont enlevé toute signification aux mots employés et, par conséquent, aux prétendus déductions économiques qu'ils en tirent, dès lors qu'ils commencent à raisonner
- à partir d'une mathématique (les grandes théories précédentes) et
- non pas à partir de leur existence dans la réalité (théories de J.B. Say, de F. Bastiat, d'hier et théorie des "économistes autrichiens" d'aujourd'hui).

En 1979, Henri Guitton, professeur de sciences économiques à l'université de Paris I Sorbonne, concluait son livre intitulé De l'imperfection en économie avec, en particulier, ses mots:

"Il s'agissait de savoir ce qu'était l'objet de l'économie politique.

La question reste actuelle, toujours la même, bien qu'elle s'exprime en termes nouveaux.

Je me demande aujourd'hui si l'opposition que j'avais proposée entre
- 'l'économie politique à l'image des sciences physiques' et
- 'l'économie politique science de l'action humaine'
ne garde pas sa valeur, mais dans l'atmosphère renouvelée par l'épistémologie contemporaine qui nous a permis de lever certaines ambiguïtés." (Guitton, 1979, p.225)


Il était un des rares économistes de l'époque à ne pas mettre de côté l'école de pensée économique autrichienne.
Malheureusement, lui-même ne s'est pas engagé dans la voie.

Le débat continue toujours comme en témoignait d'ailleurs un critique du livre (cf. le texte de 1981).

L'inculture qu'il dénonçait implicitement (et qu'il avait déjà dénoncée en 1951, cf. texte critique d'A. Marchal) a peu évolué en France depuis lors (cf. ce texte d'août 2015).

L'"économie autrichienne" a toujours une méthode vue d'un mauvais œil par les prétendus bien-pensants (exemplaire était le texte critique de A. Barrère).


6. Le cas de l'"économie autrichienne".

Reste que les "économistes autrichiens" font référence à la notion de "temps" ("facteur praxéologique" selon L. von Mises), à la notion de "fonction de moyen d'échange" et à celle de "rareté".

Ces trois notions devraient rester étrangères à l'économie politique.

La notion de "temps" est emprunté principalement à la physique et devrait rester propre à celle-ci, étant donné les difficultés qu'il lui pose (cf. le texte d'Etienne Klein, 2006 et celui-ci du 29 novembre 2015).

La notion de "rareté" et celle de "fonction de moyen d'échange" sont deux expressions de rhétorique "au mauvais du mot" employées contre toute attente...

La "rareté" cache la quantité et une norme ignorée, celle que ceux qui en parlent dénomme ainsi.

La "fonction de moyen d'échange" est différente de l'intermédiaire de l'échange, définition de la monnaie bien comprise par J.B. Say (cf. ce texte de novembre 2015), et l'intermédiaire de l'échange n'est pas le moyen évoqué.

On ne peut que regretter ces notions de l'économie autrichienne.






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