Paris, le 12 décembre 2015.

 

             "Dissertation, ennui.
             - Dissertation sur la Valeur, ennui sur ennui ."
                                      Frédéric Bastiat (1850), p.140.

dans Paillotet, P. (ed.), Oeuvres complètes de Frédéric Bastiat, tome sixième, Harmonies économiques, chap. "De la Valeur", Guillaumin et Cie., cinquième édition, Paris, 1864, 656 p.




La "théorie de la valeur" a été au départ de l'économie politique.

Et la notion de "valeur" a séparé l'économie politique des autres sciences.
Les autres sciences sont "welt freiheit", c'est-à-dire ignorent la notion de "valeur" en supposant que le monde est libre ...
Une partie seulement des économistes considèrent que l'économie politique est "welt freiheit".


Mais, depuis le XVIIIème siècle au moins, le langage courant a transformé la définition du mot "valeur" et lui a juxtaposé des définitions qui sont jugées synonymes, et ne le sont pas ...

Une définition n'a d'ailleurs pas succédé à une autre, mais les définitions se sont entremêlées au fur et à mesure qu'elles étaient introduites, sans raison.

 Bref, le mot "valeur" a été perverti, dévoyé, déformé, dénaturé en recevant une multitude de définitions censées l'illustrer.


Cela explique rétrospectivement la situation dans quoi la "valeur" se trouve prise aujourd'hui en économie politique, jusque dans les confins où la plonge la notion de "valeur ajoutée" introduite récemment, en France, dans la décennie 1950, par des statisticiens de la comptabilité nationale et qui n'a aucune sens en économie politique.

Il s'ensuit qu'aujourd'hui, l'économie politique cache, en principe, des définitions du mot "valeur" très différentes les unes des autres qui contribuent aux débats de sourds qui la coiffent.


Voici une typologie en quinze points, pour fixer les idées, sur la notion de "valeur", de la plus ancienne à la plus récente, qui se font la courte échelle...

Cette typologie est bien évidemment en aval de l'alternative fondamentale, seule valable en économie politique, du "bien" et du "mal", curieusement souvent oubliée par les auteurs, quand ceux-ci ne prennent pas le mot "bien", sans y insister, pour synonymes de chose, de richesse, d'objet, de service, de marchandise, etc. ...

Il ne faut pas oublier en effet qu'à l'origine, "valeur" a été synonyme de "bien" ou de "mal".
C'était soit un "bien", soit un "mal" que la personne avait donné à la chose ou à l’acte qu’elle avait mené ou visait de mener.
La notion "valeur" impliquait donc l'alternative "bien" ou "mal".

Mais l'habitude l'a, semble-t-il, modifiée et on en est arrivé à parler de "valeur d'un bien"... pour valeur de chose ou de richesse en oubliant le pléonasme.


1. Valeur et chose.

« Valeur » est d’abord le nom donné à toute chose, élément de la réalité, qui a été cernée par l’intelligence de la personne dès lors que celle-là en recevait une, de sa part.

Longtemps, la notion de "chose" a été une notion pratique pour beaucoup d'économistes puisqu'elle n'était jamais qu'une analogie, implicite ou non, faite avec des éléments des sciences physiques ou chimiques qui mettaient l'accent sur l'objet, la matière ou  le corps, plutôt que sur le service, quand bien même les savants de ces dernières sciences ne mettaient pas le doigt sur la notion de "service".

La "valeur" est nécessairement subjective.
L'objectivité, chère à des gens tel Jacques Monod, ne saurait l'affecter.


 2. Valeur et objet.

« Valeur » est ensuite le nom donné à tout objet, élément matériel ou corporel de la chose, qui a été cerné par l’intelligence de la personne dès lors que celle-là en recevait une, de sa part.

Le nom donné ne doit pas être confondu avec la dénomination qu'on peut aussi lui donner.

Au nombre des objets dénommés, il y a, par exemple, le capital ou la monnaie … et les "valeurs" respectives, "valeur capital" et "valeur monnaie"... chers à certains économistes (cf. en particulier, sur la monnaie, Carl Menger,"La monnaie, mesure de valeur",  Revue d’économie politique, Vol. VI (1892) - écrit en français -)


3. Valeur et service.

« Valeur » est encore le nom donné à tout service, autre élément de la chose, mais diamétralement opposé au précédent (incorporel et non pas corporel, immatérielle et non pas matérielle), qui a été cerné par l’intelligence de la personne dès lors que celle-là en recevait une, de sa part.

Au nombre des services dénommés, il y a le "travail" … et la fameuse "valeur travail" chers à certains économistes...


Reste qu'objet et service ne sont pas a priori indépendant l'un de l'autre.
Tout objet se voit obtenir des services que produisent et leur donnent les gens et tout service cache les objets que possèdent les gens.
Il y a une relation d'identité entre objet et service que coiffe toute chose.
Seule l'ignorance cache l'un ou l'autre.

En relation avec le "travail", des économistes se sont moqués de tout cela, vraisemblablement faute de connaissance, à l'exemple de Debreu qui n'a pas hésité à écrire dans son ouvrage de 1959 sur la Théorie de la valeur que:

"Le premier exemple d'un service économique sera le travail humain.
Sa description est celle de la tâche accomplie [...]" (Debreu, 1959)

Pour Debreu, le travail humain était donc un service, résultat de la tâche accomplie et, par conséquent, envisagée ex post.
Implicitement, ce résultat représentait une valeur, la "valeur travail", mais n'était pas évoquée.
Ce qui est pour le moins une erreur.
Contre toute attente, le service est distingué du "bien", voire il y est opposé comme dans l'expression "biens et services".

Mais il est mis sous les fers de la fausse alternative, monté de toutes pièces, "marchand" et "non marchand".


Rarement le service est jugé synonyme de l'acte mené ou menable par la personne (cf. ci-dessous), on peut se demander pourquoi...

Hormis les anciens économistes français (les disciples de Say) et, depuis lors, les économistes autrichiens, les économistes ne s'intéressent pas à la réalité qu'est l'action humaine, mais seulement aux choses, éléments ou résultats de celle-là.


4. Valeur et marchandise.

« Valeur » est le nom donné à toute marchandise – chose échangée ou échangeable par les gens - qui a été cernée par l’intelligence de la personne dès lors que...

Fondamentalement, et malgré ce qu'en disent certains économistes (service en tant que produit ou consommé), tout service est une marchandise et l'évaluation de la quantité de service soulève un double problème le plus souvent mis de côté:
- en tant que service,
- en tant que marchandise.


Dans la même perspective, « valeur » est aussi le nom donné à toute utilité (ou ophélimité) d'une (quantité ou nombre de) chose ou marchandise  … qui a été cernée par l’intelligence de la personne dès lors que ...

a. Valeur et mesure.

Soit dit en passant, il convient de distinguer, d'un côté, la question de la "valeur" donnée à la chose ou à l'acte humain, éléments de la réalité, par la personne et, de l'autre, celle de sa "mesure".

Evaluer une chose ou un acte humain n'est pas la mesurer.

On donne une valeur à la chose ou à l'acte humain, on ne la mesure pas nécessairement, physiquement ou autrement.

Simultanément, on peut lui donner une dénomination.

On peut aussi la mesurer au moyen d'un instrument de physique ou de chimie ou de toute autre science, et ne pas lui donner de valeur.

b. Comptabilité et statistiques.

En conséquence de l’économie politique, la valeur est l’objet de deux grandes mesures : la comptabilité et la statistique.

L’une dépend des règles de droit, l’autre non, uniquement des mathématiques.

c.
Sans valeur ou de valeur nulle.

Il convient de ne pas confondre, non plus, d'un côté, quelque chose à quoi on n'a pas donné de valeur - elle est alors dite "sans valeur" - et, de l'autre, quelque chose à quoi on a donné, mathématiquement, une "valeur nulle", de valeur égale à "zéro"...

Algébriquement, dans les deux cas, la valeur de la chose n'apparaît pas dans les résultats du raisonnement sur quoi est mis l'accent.
Tout se passe comme si elle avait disparu.


 5. Valeur et utilité ou ophélimité.

« Valeur » est le nom donné à toute utilité ou ophélimité, notion de théorie économique, d'une chose, objet ou service, qui a été cernée par l’intelligence de la personne dès lors que ... (cf. Say, 1815 et ce texte de novembre 2015) :


… "Comment donne-t-on de la valeur à un objet ?

En lui donnant une utilité qu’il n’avait pas." (Say, op.cit., p. 10)


Plus encore que la "valeur" - si on peut dire... -, l'utilité est nécessairement subjective.
Et Vilfredo Pareto avait insisté dans son Cours d'économie politique (1896-97) sur le point en introduisant le mot "ophélimité" dans l'économie politique et en le préférant au mot "utilité" qui pouvait sembler "objectif".

Comme Say, Pareto s'était intéressé à la valeur définie par l'utilité, mais en distinguant l'utilité subjective et l'utilité objective, ce que n'avait pas fait Say.
Selon Pareto :


"82. Une autre grande classe de théories met la source de la valeur dans l'utilité.
Cette conception est développée par J. B. Say. [... ]

Il est difficile, en bien des cas, de se rendre compte si les économistes veulent parler
- de l'utilité subjective (ophélimité), ou
- de l'utilité objective.

Quand ils portent leur attention spécialement sur ce sujet, ils les distingent, mais bientôt ils les confondent.
C'est là, à proprement parler, outre l'omission de la considération des quantités, le défaut de cette classe de théories.

J. B. Say a pourtant très bien vu le caractère subjectif de la valeur;
il dit:
'La vanité est quelquefois pour l'homme un besoin aussi impérieux que la faim.
Lui seul est juge de l'importance que les choses ont pour lui et du besoin qu'il en a.'"  (Pareto, op.cit. § 82)



6. Valeur et quantité.

« Valeur » est le nom donné à toute quantité (ou nombre) de chose qui a été mesurée par l’intelligence de la personne dès lors que...

C'est ainsi que, pour l'économiste, quoique différentes, "utilité" et "quantité" devraient renvoyer l'une à l'autre. 


S'agissant de la mesure des services en quantité ou nombre, là encore dénommés, il y a la "quantité de travail" - et la fameuse "valeur travail"...- ou le nombre d'emploi...

Mais comment est mesurée une quantité de travail ? un nombre d'emploi ? 

La notion de "quantité de travail" a été réduite, sans raison, par des économistes ou des sociologues depuis le XVIIIème siècle, au "temps", à la "durée", au "durable"…, notions mesurées par le physicien ou le statisticien et les instruments de celui-ci.

La "quantité de travail" n'est jamais une évaluation de sa réalité par la personne qui lui soit propre.

A défaut, la notion de "nombre d'emplois" est venue suppléer, au XXème siècle, aux absurdités de la notion de "quantité de travail" face au mur où celle-ci se trouvait.


 7. Valeur et rapport/taux de quantités.

« Valeur » est le nom donné à tout rapport ou taux de deux (quantités ou nombres de) choses ou marchandises mené par au moins deux personnes dès lors que ...

On peut aussi parler de la "quantité unitaire" d'une chose ou marchandise dans une autre.

C'est, en particulier, le cas quand l'autre marchandise est ce qu'on dénomme "monnaie".


8. Valeur et rapport/taux d'utilités/ophélimités.

« Valeur » est le nom donné à tout rapport ou taux de deux utilités/ophélimités de (quantités ou nombres de) choses ou marchandises mené par au moins deux personnes dès lors que ...

On peut aussi parler de la "quantité unitaire" d'une chose ou marchandise dans une autre.

C'est, en particulier, le cas quand l'autre marchandise est ce qu'on dénomme "monnaie".


9. Valeur et prix.

Selon certains économistes, quand l'échange de choses entre personnes a abouti, quand le taux d'échange de deux marchandises a été convenu, qu'il s'agisse de l'échange synallagmatique ou de celui du marché, tout cela a donné lieu à un prix et à une quantité de marchandises.

a. Prix relatif.

« Valeur » est le nom donné à tout rapport ou taux d'une (quantité ou nombre de) marchandise dans une autre par au moins deux personnes dès lors que le taux d’échange convenu est cerné ...

Au lieu de "valeur", il est surtout question de sa dénomination "prix relatif".

b. Prix en monnaie.

« Valeur » est le nom donné à tout rapport ou taux d'une (quantité ou nombre de) marchandise en monnaie par au moins deux personnes dès lors que le taux d’échange convenu est cerné ...

Au lieu de "valeur", il est question, dans le domaine courant, de sa dénomination "prix en monnaie".

Le "prix en monnaie" d'une marchandise n'est jamais qu'une façon de parler aussi de sa "quantité de monnaie unitaire" convenue, c'est-à-dire de la monnaie "équivalente" à la marchandise.

En relation avec le "travail", le "prix en monnaie" est dénommé "salaire".

c. Prix des objets et prix des services.

Reste que prix des objets et prix des services ne sont pas a priori indépendants l'un de l'autre.
Tout prix d'objet se voit obtenir des prix de services que leur donnent les gens et tout prix de service cache les prix des objets en propriété des gens.
Il y a une relation d'identité entre prix d'un objet et prix du ou des services que coiffe tout prix de chose.
Ainsi, le salaire cache un prix de patrimoine de la personne.
Seule l'ignorance cache l'un ou l'autre de ces prix.


10. Valeur et utilité/ophélimité, marginale ou élémentaire.

« Valeur » est tout nom donné à une utilité (ou ophélimité), élémentaire ou marginale de (quantité ou nombre de) chose ou marchandise par une personne dès lors que ...

« Valeur » est aussi le nom donné à tout rapport ou taux de deux utilités (ou ophélimités), élémentaires ou marginales, de (quantités ou nombres de) choses par au moins deux personnes dès lors que ...

Si ce taux ou rapport d'utilités/ophélimités porte sur des marchandises, le taux ou rapport convenu peut être encore dénommé … "prix relatif".

S'il fait intervenir des marchandises et de la monnaie, le taux ou rapport convenu peut être encore dénommé … "prix en monnaie".


11. Valeur et acte.

« Valeur » est le nom donné à tout acte, élément de la réalité, mené par la personne dès lors que celui-là en recevait une de sa part....


12. Valeur et profit.

« Valeur » est le nom donné à tout profit en monnaie d’un acte mené par la personne dès lors que...

Il peut être mesuré par les règles de la comptabilité en droits constatés et en double compte.

Le plus souvent, il est identifié à un bénéfice et situe donc ex post.

Le "compromis marshallien", selon l'expression de François Guillaumat (2001, cf. en particulier p.54), lui a donné le coup de grâce.


13. Valeur et coût.

« Valeur » est le nom donné à tout coût en monnaie d’un acte mené par la personne dès lors que ...

Comme le profit, il peut être mesuré à partir des règles de la comptabilité en droits constatés et en double compte.

Aidé par le profit, le coût de l’acte d’échange ne doit pas faire oublier l'analyse "coût-bénéfice" ou "avantages-inconvénients" cher à certains économistes.

Le coût de l'acte d'échange recouvre, en particulier, le coût de la monnaie.

Le coût de la monnaie est une autre façon de parler des éléments de la production de monnaie.


14.  Valeur et perte.

« Valeur » est le nom donné à toute perte d’un acte supporté par une personne dès lors que ...

Récemment, le "compte de pertes et profits" a été supprimé des règles de la comptabilité générale des échanges par le législateur, sans raison justifiable sinon celles ... qu'il n'a pas su donner.

Malgré tout, des économistes ont continué à opposer le profit au salaire, confondant ainsi deux définitions différentes de la "valeur" (exemplaire est ce rapport de l'I.N.S.E.E. de 2009).


15. Valeur et amoindrissement du coût.

"Valeur" est rarement le nom donné à l'amoindrissement du coût de l'acte qu'observe la personne.
Et on ne peut que le regretter.

L’amoindrissement du coût de l’acte d'échange est pourtant un service, et, à ce titre, une "valeur".

Dans ce cas, il s'avère que le service est un des éléments non seulement du produit de la monnaie mais encore d’une institution/organisation où ce qu'on dénomme "monnaie" s'est moulé.

L’institution ou la monnaie cachent, chacun pour sa part, un coût d'existence ou de fonctionnement …


16. Valeur ajoutée.

En dépit de son qualificatif qui donne l'impression de la préciser, la "valeur ajoutée" n'a rien à voir avec la notion de "valeur".

Elle témoigne de l'ignorance  en économie politique de ceux qui ont créé l'expression, à défaut d'évoquer des pensées plus noires...


17. Un dernier mot.

Cette typologie des définitions du mot "valeur" explique pourquoi les économistes ne sont pas d'accord entre eux sur ce qu'ils avancent à propos de leur sujet et pourquoi le développement de l'économie politique n'est pas ce qu'il devrait être ...

Ces deux phénomènes résultent du télescopage de ce que cachent les définitions du mot "valeur" et de l'accent mis sur telle ou telle.

En profitent les ignorants de tout poil qui affirment que l'économie politique n'est pas une science et qui n'hésitent pas à augmenter l'absurdité de ce qu'ils pérorent au télescopage précédent ...

Reste que de nouvelles choses ont été découvertes par des savants d'autres sciences
comme, par exemple, le "plasma" qui a été ajouté aux trois phases habituelles que sont les solides, les liquides et les gaz, ou bien l'"onde" qui a été mise en correspondance avec le "corpuscule".

Rien ne justifie que les économistes qui procèdent par analogie avec les autres sciences, ne prennent pas en considération ces choses, en tant que telles, dans leur méthode. 





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