A Paris, juin 2007


Les lignes qui suivent sont adaptées d'un texte que j'ai écrit, il y a près d'une dizaine d'années, pour fêter le centenaire de la naissance de Jacques Rueff :
cf. "Jacques Rueff, un libéral perdu parmi les planistes" publié dans A. Madelin (ed.), Aux sources du modèle libéral français , Perrin, Paris, 1997, pp. 411-435.

Tant d'imprécisions, d'inexactitudes pour ne pas dire de travestissements, parfois de mensonges éhontés, circulent aujourd'hui à propos de la pensée de Jacques Rueff, suite à la commission présidée par Piqueur de la Mirandole et à son récent travail sur les obstacles à l'expansion économique, que je veux remettre les choses en place.

Déjà, en 1996, à l'initiative du Commissariat Général du Plan et du souhait du Commissaire de l'époque - aujourd'hui conseiller spécial... du nouveau président de la République - de fêter le centenaire de la naissance de Jacques Rueff, le pli avait été pris : le travail de préparation qui m'avait été demandé et que j'avais élaboré et présenté en commission, avait été censuré par ... des ignares - je pèse le mot -.

Avant de lire le texte ci-dessous, cher lecteur, vous pouvez écouter Jacques Rueff parlant français, puis anglais (institut Bruno Leoni).


Introduction : Jacques Rueff, les libéraux et les planistes.

Il y a un peu plus de cent dix ans naissait donc Jacques Rueff. Mais permettez-moi de me placer directement 38 ans plus tard, en 1934, année où Jacques Rueff a écrit :

« On raconte qu'aux Etats-Unis, dans certains Etats du Sud, il existe des sectes nègres, qui pratiquent la confession publique. Lorsqu'un membre de la communauté a commis un grand péché, les anciens lui imposent l'aveu de ses fautes devant le peuple assemblé.
Eh bien, mes chers camarades, je me sens un peu comme le pauvre nègre.

Depuis que votre groupe existe, j'en ai observé la croissance avec le plus vif intérêt et je crois bien ne pas me tromper en affirmant qu'elle ne s'est pas effectuée dans un sens purement libéral.

Si telle elle était, elle serait d'ailleurs une exception dans notre pays comme dans tous les pays du monde. Je me sens donc parmi vous en état de singularité, et je vous prie de croire que je n'en éprouve nul plaisir, car ce n'est pas un mol oreiller que le non-conformisme. »

C'est en ces termes que le 8 mai 1934, Jacques Rueff commençait un exposé à ses camarades de l'Ecole polytechnique à l'occasion d'une réunion à l’Ecole organisée par le bureau des anciens élèves.

Une parenthèse d'éclaircissement : à quel «groupe» Jacques Rueff faisait-il référence dans ce propos liminaire ?

Tout simplement au groupe «X Crise» qui venait d'être créé (1931) et qui deviendra fameux pour diverses raisons, avouables ou non.

En 1981, aux éditions Economica, paraîtra le livre De la récurrence des crises économiques: X-Crise, Centre polytechnicien d'études économiques : son cinquantenaire 1931-1981.

Ce livre raconte l'histoire du groupe, «la plus remarquable société de pensée, de confrontation, d'élaboration jamais rassemblée», selon Gérard Brun.
On peut y lire que «X Crise» est né en 1931 d'une réaction à la crise. L'équipe du début comprend Gérard Bardet, André Loisillon, John Nicolétis, Jean Coutrot, Roland Boris, frère ainé de Georges Boris ami et conseiller de Mendès-France, Louis Vallon, Jules Moch. «X Crise» se fait connaître par des réunions publiques, deux conférences par mois.

«X Crise» avait plusieurs objectifs :
- trouver une voie entre le libéralisme dont l'échec était total en Occident et une économie bureaucratique et centralisée dont l'échec était évident en URSS
- à partir de 36-37, appeler inlassablement l'attention sur la guerre qui venait et sur la nécessité de renforcer d'urgence l'économie française pour s'y préparer;
- développer les sciences humaines comme un contrepoids aux progrès de la technique qui risquaient de devenir écrasants pour l'homme.

Avec la guerre de 1939-45, les membres se disperseront dans les camps les plus opposés : Pucheu, Gibrat, Barnaud gagnent Vichy, Soulès dit "Abellio" la collaboration parisienne la plus engagee, G. Boris et Vallon rejoignent Londres, Mochtane crée un réseau auquel appartiendra Niassé.
Et Coutrot sera accusé d'avoir été au centre d'une synarchie qui noyautait Vichy. Mais Alfred Sauvy le lavera de l'accusation.


1 - Jacques Rueff signale sa singularité et son non-conformisme.

Jacques Rueff tenait beaucoup à cette conférence, il me l'a dit personnellement dans la décennie 1970.

Autre preuve de ce que j'avance - si mon souvenir vous indiffère - : cette conférence constitue l'un des rares textes économiques qu'il a joints en annexe de l’Autobiographie qu'il avait écrite quelques mois avant sa mort, en avril 1978.

Enfin, il l'avait fait rééditer, en 1975, sans changement, dans la Nouvelle Revue des Deux Mondes sous le titre initial «Pourquoi malgré tout je reste libéral". 
L'aleps l'a rééditée dans Liberté économique et progrès social , n°78, juillet 1996.

S'il m’a paru judicieux de donner d'emblée l'extrait, c'est qu'il illustre trés exactement le sujet que m'a proposé de traiter, aujourd'hui, pour "Euro 92", Henri Lepage :
« Jacques Rueff : un libéral perdu parmi les planistes ».

Permettez-moi de répéter les mots de Rueff :

« Je me sens donc parmi vous en état de singularité, et je vous prie de croire que je n'en éprouve nul plaisir.
Car ce n'est pas un mol oreiller que le non conformisme. »


2 - Une protection contre des idées reçues dévastatrices.

Il y a d'autres raisons qui m'ont amené à mettre l'accent sur cette conférence de 1934 de Jacques Rueff et que je vais citer maintenant.

  Le Jacques Rueff de cette époque est méconnu et la conférence nous le restitue intact, ainsi que l'époque.
Autrement dit, et en particulier, je vois dans le texte une protection contre certaines idées toute faites qui circulent à son sujet aujourd'hui et que je considère dévastatrices.

Deux idees dévastatrices par excellence méritent d’être citées :

* «Plan de 1958» et «plan de 1959-60».

La première s'articule à la période 1958-60. Quiconque parle - en bons termes – de Jacques Rueff ces derniers temps, fait référence soit aux résultats de ses travaux de 1958 sur l'assainissement financier de la France, connus sous le libellé «plan Pinay- Rueff », soit aux résultats de ces travaux de 1959-60 sur les obstacles à l'expansion économique, connus sous le libellé «plan Armand-Rueff ».
Cela dans le meilleur des cas. Dans le pire, il est question du plan Pinay-Rueff de 1960 ou du plan Armand- Rueff de 1958...

*L'étalon-or et le rôle des Etats-Unis dans le monde.

La seconde idée est moins d'actualité, quoique... comme aurait dit Raymond Devos. 

Il y a quelques années, en effet, le registre était différent.
On voyait en Jacques Rueff « l’'homme de l'étalon-or» et le grand pourfendeur du système monétaire international et du rôle des Américains dans le monde.

Ses articles dans le journal Le Monde dans la décennie 1960 sont célèbres et que ce journal lui ait ouvert ses colonnes n'est pas innocent. Ils ont d'ailleurs été rasssemblés dans un livre intitulé Le péché monétaire de l'Occident, qui a été traduit aujourd'hui dans la plupart des langues nationales.  Il est disponible désormais en anglais sur Internet.


Que les uns et les autres me pardonnent, ils sont sensibles, dans le meilleur des cas, à ce qui brille et, dans le pire, à ce qu'il leur plaît de croire et qu'ils imputent à Jacques Rueff.
Ces idées sont dévastatrices par les conséquences qui en sont abusivement tirées et qui sont de véritables perversions.

* Une première perversion : plan et planisme.

Tout d'abord, il y a une perversion coupable de l'esprit - à laquelle les commentateurs favorables à Rueff ne prennent pas garde - à parler couramment de «plan» pour résumer les résultats des travaux respectivement de 1958 et de 1959-60.

Rueff parle lui de "recommandations", voire de "politiques", ajoutant qu'il y a deux moyens de déconsidérer la politique recommandée : l'une est de la qualifier de "libérale", l'autre de "dirigiste", alors qu'elle est simplement raisonnable.

Certes, me direz-vous, n'attachons pas trop d'importance aux mots, c'est une façon de parler et Jacques Rueff lui-même utilise le cas échéant le mot, bref, il y a «plan» et «plan». Je vous l'accorde.
Le plan n'est pas le planisme, et bien plus :

« Le Planisme importe plus que le Plan ! ».

Mais c'est justement ce que Marcel Déat a écrit dans la décennie 1930 dans la préface du livre intitulé Le Plan français

Qu'est-ce que le planisme alors dans cette décennie ? 
C'est l’étoile montante.

Le planisme est une des modalités de l'économie dirigée.
Il a pris, au lendemain de la guerre de 1914-18, la forme d'un système que certains considèrent scientifique et doctrinal.

Auparavant, il n’était pour tous qu’un amalgame de mots et d'idées «incohérents» (cf. Marlio, J. , Le sort du capitalisme, 1938, Flammarion).

D'origine belge et né sous l'inspiration de M. de Man, [le planisme] a émigré en France où il est soutenu par des esprits brillants, tels que M. Emile Roche et M. Marcel Déat ou les membres du «groupe X crise». Il s'étend rapidement.

En 1938, il aura déjà été question en France du "Plan du Travail", du "Plan de la C.G.T.", du "Rassemblement pour le Plan", et du "Plan français" auquel je viens de faire allusion.

Puis ce sera le "plan du C.N.R." (Comité national de la résistance), puis le "plan de la Sécurité sociale" (Laroque) et les "plans quinquennaux" français (le premier sera celui de J. Monnet). 


En 1996, le plan fera toujours rage en France, on en sera au XIème si je me souviens bien !

Les formes du planisme sont variées. Elles correspondent en fait à des conceptions différentes.
Ici, c'est la suppression du profit et, permettez-moi de dire très gravement, la notion d'entreprise est remplacée par celle de service. 
Là, on maintient le profit en supprimant ou en réduisant la concurrence, par l'intermédiaire de la corporation. 
Là, enfin, on a pour but, sans dire comment, d'agir sur les prix (d'abaisser le prix de revient ou d'augmenter le prix de vente).

En vérité, tous ces systèmes se proposent de concilier des contraires, autorité et liberté, Etat et individu. M. Marcel Déat en convient lui-même :

« Peu importe, dit-il, que le Plan se fasse à partir d'une philosophie nationale ou d'une philosophie marxiste.
Si on veut le faire sur la base d'une seule philosophie, il devient en effet impossible».

Au surplus, les auteurs du Plan paraissent avoir, eux-mêmes, quelque scepticisme sur l'efficacité des mesures qu'ils préconisent.
D'où la déclaration de M. Marcel Déat que je viens de souligner au terme de quoile planisme importe plus que le Plan ...

* Le pervertissement de l'esprit libéral.
 
Mais il y a une perversion dont la gravité me semble incommensurable comparée à celle du langage et à l'emploi du mot plan pour designer les travaux de Jacques Rueff de 1958 et de 1959-60, c'est celle qui consiste à braquer les projecteurs sur les résultats auxquels il parvient et non sur les principes qui l'ont conduit à ces résultats.
Autrement dit, c'est la démarche suivie qui va pervertir la compréhension de l'esprit libéral de Jacques Rueff.

C'est le cas avec les propos tenus sur les travaux de 1958 et 1959-60.
L'accent n'est pas mis, comme il devrait l'être, sur le principe des libéraux selon quoi l'inflation est destructrice ou sur celui selon quoi la croissance en France est entravée.
Il est mis sur des aspects des propositions de réformes qui touchent des intérêts personnels ou collectifs et, par conséquent, soulèvent des oppositions.

Je retiendrai, à titre d'illustration d'actualité de cette démarche perverse, ce qui est écrit et dit ces dernières années sur le libéralisme dont auraient fait preuve les socialistes après être sortis de leurs errements de 1981-1983.

Dans un numéro de L’Esprit libre en 1996, Guy Sorman ne présente-t-il pas comme libéraux (politiques ou autres) MM. Badinter, Strauss-Kahn ou encore Kessler. 
Pour ne pas parler de Piqueur de la Mirandole, présenté tel en 2008. 
La terre est ronde mais on peut toujours affirmer qu'elle est plate !

Cette démarche perverse se retrouve dans les conceptions que certains ont de ce que Jacques Rueff a écrit sur le rôle des Américains et sur le système monétaire international dans les decennies 1960 et 70.

L'accent est mis sur des effets que dénonce Jacques Rueff (comme, par exemple, le deficit de la balance des paiements des Etats-Unis ou le fonctionnement de l’étalon de change-or résultat des accords de Bretton-Woods en 1944).

L'accent n'est pas mis sur certains principes des libéraux qu'il a toujours fait valoir en matière monétaire et qu'il s'efforçait de faire comprendre avec des titres parfois pédagogiques du genre «des plans d'irrigation pendant le déluge», «les DTS, du néant habillé en monnaie» pour ne pas parler du «Péché monétaire de l'Occident».

L'explication qui le conduit à affirmer que le non respect de ces principes sera catastrophique ne pouvait donc qu'être laissée de côté ...

Illustration encore de la perversité de la démarche en 1996 : un commentaire de Philippe Seguin, alors président de l'Assemblée nationale, à propos d'un livre d'un dénommé Georges Valance sur la Légende du Franc (Flammarion). 
Le commentaire, paru dans Le Figaro du 7 février 1996, a pour conclusion :

«Jacques Rueff écrivit que l'Europe se fera par la monnaie ou ne se fera pas.
Ajoutons que cette monnaie sera politique ou ne sera pas.»

Cette conclusion témoigne d'une ignorance absolue ou d'une incompréhension totale de son auteur pour la pensée de Jacques Rueff, ou encore d'une volonté de mentir impunément - certains auraient dit «de bonne foi» ! - et de conditionner le bon public des lecteurs du Figaro.

S'il y a quelque chose que Jacques Rueff a toujours condamné, sur quoi il n'a jamais été nuancé, c'est bien la gestion de la monnaie par les hommes politiques, je dirai pour ma part, les «hommes de l'Etat».
Et tous ses efforts ont tendu à ce qu'ils retrouvent la raison et renoncent à leurs méfaits dans le domaine monétaire, qu'ils renoncent à manipuler la monnaie.
Selon Jacques Rueff, le seul moyen d'y parvenir, en pratique, sans longue transition, était le retour à l'étalon-or.

* Les principes de Jacques Rueff.

Quels sont plus précisément les principes de Jacques Rueff dont je parle, me direz-vous ?

Je vais y venir dans un moment, ce sera la première partie de mon exposé.
Je dirai seulement pour l'instant que ce sont en vérité des principes à quoi fait allusion Jacques Rueff, en particulier, dans la conférence de 1934.
Ce sont aussi les principes des libéraux de l'époque - par opposition aux principes des planistes -.


3 - Jacques Rueff et 1'Académie des sciences morales et politiques

Troisième raison pour laquelle la conférence de 1934 de Jacques Rueff est importante : il se trouve que quelques mois plus tard (huit exactement), son auteur est invité par l'Académie des sciences morales et politiques à faire une communication sur le même thème : le titre retenu cette fois est la «Crise du capitalisme ».
Autrement dit, la pièce est la même, mais Rueff a changé l'éclairage.

Mais l'éclairage du monde a aussi changé : les pouvoirs de Hitler et de Staline se sont affirmés dans l'intervalle et l'un et l'autre vont désormais de conserve sur une pente ascendante.

Fait exceptionnel qu'il convient de signaler, l'Académie consacrera plusieurs séances à la discussion du texte de la conférence bien que Rueff n'en fût pas membre (il en sera élu membre en décembre 1944). 

En 1934, il est directeur adjoint du mouvement général des fonds, depuis avril.


4 - La double singularité de Jacques Rueff.

Quatrième et dernière raison, très terre-à-terre celle-ci, pour laquelle je soutiendrai que la conférence de 1934 est essentielle et pour laquelle je m'y suis référé d'entrée de jeu, elle donne la clé du problème.
J'y trouve  la raison pour laquelle Rueff occupe une position pour le moins originale dans l'histoire de la pensée économique.

Qu'ajoute Rueff, en effet, en introduction de la conférence ? [je ne saurais trop souligner qu'ils s'adressent à des polytechniciens, inspecteur des finances comme lui ou ayant choisi d'autres spécialités.]

«A vous tous qui avez la même formation que moi, donc qui jugez de la même façon que moi, je viens avouer mon péché qui est d'être resté libéral dans un monde qui cessait de l'être.
Je viens vous en dire les raisons et vous demander de les apprécier, et tout à l'heure, vous me direz, je l'espère, si je suis fou ou si c'est le reste du monde qui a perdu l'esprit» (Autobiographie, 1977, Plon, Paris, p. 4)

Mais, quand Rueff fait cette entrée en matière qu'on peut qualifier, sans excès, de fracassante, nous sommes donc en 1934.
Autant Jacques Rueff que les principes des libéraux, bref les connaissances de chacun, vont évoluer.

Jacques Rueff n'a pas été encore sous-gouverneur de la Banque de France, ni conseiller économique du Maréchal de Lattre de Tassigny, ni Président de l'Agence interalliée des réparations allemandes (I.A.R.A.), ni juge à la Cour de justice de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (C.E.C.A.), puis de la Communauté économique européenne (C.E.E.).

Il affiche seulement la préoccupation d'écrire le second volet de sa Théorie des phénomènes monétaires, livre publié en 1927, le volet dynamique, ce sera l'Ordre social publié en 1945.

La société du Mont Pèlerin n'existe pas et n'est même pas à l'état de projet.
Peut-être Friedrich von Hayek songe-t-il à écrire la Route de la servitude (1944), Ludwig von Mises l'Action humaine (1949) - cf. ci -contre Jacques Rueff en compagnie de Ludwig von Mises (à gauche sur la photo) - , Milton Friedman les Essais en économie positive (1953), je n'en sais rien.

Pourquoi ces remarques, me direz-vous, qui nous écartent du sujet ?

Parce qu'elles ne nous en écartent pas.

Parce que va se tenir, en France, quelques années plus tard, en août 1938, un colloque, le colloque Walter Lippman, qui réunira les libéraux du monde entier, en particulier Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek et Jacques Rueff (Milton Friedman est alors étudiant et n'a pas obtenu encore son Ph. D.).

Le propos du colloque est de définir le libéralisme, sa doctrine, les conditions de réalisation et les taches nouvelles.
Il est aussi de créer une association : ce sera le Centre international pour la rénovation du libéralisme, dont la première session se tiendra à Paris en mars 1939.

* Pourquoi donc ces remarques enfin ?

Parce que je ne puis m'empêcher de voir dans ce Centre international pour la rénovation du libéralisme la répétition de la pièce dont la générale sera la Société du Mont Pèlerin, après la guerre de 1939-45, même s'il donnera naissance directement en 1956 à une autre organisation, une organisation belge, le Centre Paul Hymans, dont le premier colloque aura lieu à Ostende en 1957 et auquel participeront Jacques Rueff et Ludwig von Mises (mais aussi, entre autres, Maurice Allais, F.A. Harper, Bruno Leoni ou encore Daniel Villey et Louis Rougier).

A ce colloque, Jacques Rueff fera d'ailleurs un exposé sur «l'évolution des idées depuis le colloque Walter Lippman».

Revenons justement à un des produits du colloque Walter Lippman tenu à Paris : le Centre international pour la rénovation du libéralisme créé à Paris.

A l'occasion de sa première session en 1939, Jacques Rueff écrit un texte intitulé «les formes d'intervention des pouvoirs publics compatibles avec le mécanisme des prix» qui sera discuté. Force est de reconnaître que son contenu tranche à certains égards, avec celui du texte de 1934.

Dans le texte de 1934, il expliquait que le mécanisme des prix, son libre jeu, était providentiel pour les hommes.
Dans celui de 1939, il fait apparaître que le mécanisme des prix n'est pas la panacée, il y a une autre marque de la Providence: l'intervention des pouvoirs publics.

En cela, il est en désaccord avec Ludwig von Mises pour qui - et Mises le redira à la conférence d'Ostende - :

«L’interventionnisme n'est qu'une étape à la communisation de la société».

Mais prenons garde, néanmoins. Jacques Rueff ne préconise pas l'intervention aveugle et arbitraire de l'Etat : disons pour fixer les idées, il ne préconise pas l'intervention du type préconisé alors par J.M. Keynes.

Il a déjà eu l’occasion de s’opposer à ce dernier à deux reprises :
- d'une part, à la fin de la décennie 20 sur la question des transferts en relation avec les réparations allemandes de la guerre de 1914-18, et
- d'autre part, au début de la décennie 30 sur la question du chômage en Angleterre.

Et ce n'est que partie remise : puisqu'en 1947 il va écrire une critique destructrice, mais justifiée, de la Théorie générale de l'emploi, de l’intérêt et de la monnaie, à laquelle répondra James Tobin (Keynes étant mort entretemps).  
Je reviens sur ce point dans le texte en lien sur le chômage en France

Pour Jacques Rueff, il y a des formes d'intervention, ponctuelles et éclairées qui échoient à la puissance publique : ce sont celles qui sont compatibles avec le libre jeu du mécanisme des prix.

Bien plus, il considère que ces interventions sont nécessaires et souhaitables.

Une des raisons qu'il donne à sa considération est qu’il postule que l'ordre social n'est jamais spontané.
Je ne pense pas faire un contresens en disant qu'en cela, il est aussi en désaccord avec Friedrich von Hayek.

Il prendra la peine par la suite de développer les raisons de ce postulat dans maints écrits, à commencer par le plus épais d'entre eux, je viens d'en parler, L'Ordre social (1945), mais surtout trois autres, plus récents, mais méconnus, à savoir Les Dieux et les Rois (1967), La montée de l'ordre dans l’univers (1968) et La Création du Monde, une comédie-ballet (1974).

Je ferai remarquer en passant que, dans ces ouvrages, Rueff a comme cible non pas les idées d'"absolutisme libéral" - l’expression est de Mises à Ostende, on ne parlait pas alors d'"ultralibéralisme" -, mais celles de Jacques Monod, le biologiste prix Nobel, que celui-ci fera connaître au grand public par son livre Le hasard et la nécessité.

Autrement dit, Rueff apparaît en désaccord sur certains points avec les libéraux dignes de ce mot (Mises ou Hayek) et, a contrario, en accord sur quelques points avec ... les planistes.

Pour autant que l'on prend pour critère de classement cette dénomination «libéral», on peut classer Jacques Rueff dans leur nombre avec l'étiquette «interventionniste» (à l'époque, on parlait de «néo-libéral» et Rueff n'attachait aucune espèce d'importance à ce mot).

A contrario, si l’on prend pour critère de classement la dénomination «planiste», on peut classer Jacques Rueff parmi les planistes avec l'étiquette «libéral perdu» (au sens de l'expression des «soldats perdus» de l'Algérie française).

La seconde partie de mon exposé développera cette façon de voir en Jacques Rueff un «libéral perdu» parmi les planistes.

Bref, Jacques Rueff a une double singularité, parmi les planistes et parmi les libéraux.
Et, en pratique, si on est peu regardant, voire ignorant de ce qu'a écrit Jacques Rueff, mais familier des commentaires, cette caractéristique devient une ambiguïté ou un paradoxe.

Je vais donc maintenant vous exposer schématiquement le contenu de cette singularité en évoquant dans une première partie «Jacques Rueff, libéral perdu parmi les planistes» et dans une seconde «Jacques Rueff, ‘libéral perdu' parmi les planistes ».

Je conclurai sur l'interprétation pour le moins hâtive qui concerne son ambiguïté ou ses paradoxes que, je l'espère, j'aurais alors levés avec les éléments que j'aurais présentés.


I - Jacques Rueff, un libéral perdu parmi les planistes.

Dans cette première partie, je vais m'efforcer de montrer le plus fidèlement possible, bien que schématiquement, ce que signifie, selon J.R, «être libéral».

Selon J R, être libéral, c'est un état d'âme, mais c'est surtout un état de raison.
Il convient de reconnaître les trois faits économiques que sont l'équilibre économique, le mécanisme des prix et le rôle du mécanisme des prix dans le déplacement de l'équilibre :

«Je me déclare simplement libéral, c'est-à-dire je pense que c'est au mécanisme des prix qu'il faut demander le maintien de l'équilibre économique, qu'il faut confier le soin d'établir, de présenter et de réformer l'équilibre économique.

Aux libéraux, s'opposent les planistes de diverses obédiences.
Ils pensent que c'est à une construction consciente qu'il faut demander l'établissement de l'équilibre économique»

Mais qu'est-ce que l'équilibre économique ?
Qu'est ce que le mécanisme des prix?
Comment le mécanisme des prix maintient-il l'équilibre économique ?

C'est ce que je vais décrire dans un premier temps. 

J.R. n’a jamais évolué sur ces points qui sont des conséquences de sa méthode.
C'est un aspect incontestable de sa position libérale.

Pour l'évoquer, on peut aussi bien faire référence à ses travaux du milieu de la décennie 1930, qui est aussi le milieu de sa vie, qu'à ceux de la décennie 1970.
J'ai fait le choix de faire référence aux premiers.

Jacques Rueff est alors :
* ancien attaché financier à l'ambassade de France à Londres qui a démissionné (démélés avec le ministre de l'agriculture du moment, Queuille) et
* critique de Keynes tant sur la question des transferts que sur celle du chômage anglais et,
* depuis avril 1934, directeur adjoint du mouvement général des fonds.
 
J.R. n'a jamais évolué non plus sur la question de la "régulation monétaire", autre aspect incontestable de sa raison libérale.

Je décrirai dans un second temps ce processus qui à la fois complète le mécanisme des prix et encadre celui-ci.


1.1. Le mécanisme des prix et le déplacement de l'équilibre économique.

Selon J.R., l'équilibre économique est l'équilibre du système économique.
Le système économique est un ensemble de marchés : marché des richesses non monétaires et marché des titres financiers (créances ou richesses monétaires).
 
Qu'est-ce qui caractérise le marché ?

C'est l'existence d'un prix qui varie jusqu'au moment où la demande est égale à la valeur globale des offres.

Quels sont les facteurs (et non les forces ...) de l'équilibre du marché ?

L'offre ou la demande de richesses.
L'équilibre du marché est un état du marché.
Toute égalité entre la demande et l'offre, à un prix donné, exprime un équilibre du marché.

Sur un marché en état d'équilibre et toutes conditions égales, les rapports des prix (prix des créances ou autres) restent immuables, quelle que soit la valeur absolue des prix.
Tout écart entre la demande et l'offre, à un prix donné, exprime un déséquilibre du marché.

L'équilibre du système économique est caractérisé par l'égalité, en une certaine séance de marché, de la demande globale libellée en unités monétaires et de la valeur globale des richesses offertes, calculée au prix du marché.

Il est aussi caractérisé par les (le niveau des) prix (salaires - taux d'intérêt - taux de change, qui sont des phénomènes naturels, inclus), par l'absence de chômage, par l'absence de surproduction.

Soulignons en passant que les prix forment une échelle, une structure à laquelle on peut juxtaposer le taux d'intérêt.

Le taux d'intérêt sanctionne une parité du prix au comptant et du prix à terme.

Un système économique a deux grands types de condition : le "droit" et la "monnaie".

Les prix peuvent être immobilisés par les pouvoirs publics (point de vue du "droit").
Quand un prix est immobilisé, son marché n'a plus, de fait, d'équilibre.
En régime de monnaie convertible (point de vue de la "monnaie"), l’immobilisation d'un prix quelconque entraîne l'immobilisation de toute l'échelle des prix.

Qu'est-ce que le mécanisme des prix ?

Le mécanisme des prix est d'abord un fait incontournable.

D'un point de vue méthodologique, il est le chaînon qui assure la transition entre sciences physiques et sciences morales.
Il est un avatar de la loi naturelle du déplacement de l'équilibre.
Cette loi régente la société comme elle régente la nature physique.

Quel est le principe de cette loi ?

Il est connu sous le nom de «principe de modération» en physique-chimie.
Des particularisations en sont les lois de Le Chatelier et de Van’t Hoff.
Elles énoncent principalement que :

« dans tout système en équilibre stable, toute variation de l'un des facteurs de l'équilibre provoque un déplacement de cet équilibre dans un sens tel que l'effet produit par la réaction s'impose au changement initial et entraine ainsi une variation en sens inverse du facteur en cause »

Selon Rueff, Xavier Bichat, le professeur de médecine bien connu dont un hopital parisien en particulier porte le nom, la qualifiait la loi de « l’emmerdement maximum ».

a) Le libre jeu du mécanisme des prix permet le déplacement de l'équilibre économique.

Le mécanisme des prix est donc l'expression sociale de la loi du déplacement de l'équilibre.

En quoi consiste son libre jeu ?

Etant donné l'équilibre initial d'un marché stable, toute variation de la demande - facteur de l'équilibre - provoque une variation du prix - un déplacement de l'équilibre du marché - dans un sens tel que l'effet produit par la réaction - la variation de prix - s'oppose à la variation initiale de la demande et entraîne ainsi une variation en sens inverse de la demande.

Application à l'augmentation de la demande.

Etant donné l'équilibre initial d'un marché stable, toute augmentation de la demande provoque une variation du prix - c'est-à-dire un déplacement de l'équilibre du marché qui, s'il avait lieu seul, produirait par ses effets une diminution de la demande.

Qu'est-ce qui est entrainé par une augmentation de la demande et, pris tout seul, entraîne une diminution de la demande ?

L'augmentation de prix.

Toute augmentation de la demande est en fait une augmentation de la demande par rapport à l'offre. 

Il s'ensuit un écart entre la demande et l'offre que le libre jeu du mécanisme des prix résorbe.

En pratique, tout écart entre la demande et l'offre, à un prix donné, exprime certes un deséquilibre du marché, mais il peut être interprété comme une variation de la demande ou une variation de l'offre ou une variation de l'offre et de la demande.

S'il est interprété comme une variation de la demande dans un sens, d'après le principe de moderation, il y aura une variation de la demande dans l'autre sens et, pour qu'il y ait variation, il faut qu'il y ait variation du prix ou du taux d'intérêt (ce qui suppose que ni l'un ni l'autre ne soit immobilisé).

Le déplacement de l'échelle des prix entraîne, toutes autres conditions restant égales, deplacement temporaire en sens inverse du taux d'intérêt.

Inversement, toute variation du taux de l'intérêt, en rompant la parité prix du comptant et prix du terme, provoquera mouvement de sens inverse.

La caractéristique des deplacements simultanés en question depend du système monétaire institutionnel.

b) Autres rôles du mécanisme des prix.

Le mécanisme des prix est donc un mécanisme de régulation sociale, mais il a d'autres rôles.

Il fait sortir l'ordre collectif du désordre des initiatives individuelles.

Plus généralement, il est un processus parmi d'autres d'un ensemble de processus générateur de structures dans les sociétés qui ne sont pas entièrement planifiés par voie d'autorité.

Le mécanisme des prix a le soin d'inspirer aux producteurs et aux consommateurs les actes qu'il faut qu'ils accomplissent pour les besoins soient servis et l'équilibre économique assuré.

Pour ces raisons, personne ne saurait libérer l'économie du mécanisme des prix.

L'économie libérée du mécanisme des prix est la négation même de l'économie libérale.
Dire qu'on peut se libérer du mécanisme des prix et pratiquer la politique du juste prix sans la définir, c'est croire qu'on peut raisonner sans raison.

On n'intervient pas non plus sur le mécanisme des prix.
Les interventions détruisent le régulateur.

Si on intervient, se développe une économie en folie aux conséquences désastreuses.

Malheureusement, le fait est que les gouvernements sont intervenus et, de façon croissante, depuis la fin de la guerre de 1914-18, et, étant donné les conséquences désastreuses, a pris naissance la conception de l'économie consciente où la volonté des hommes doit remplacer le libre jeu du mécanisme des prix:

Mais J.R. de remarquer qu'alors (nous sommes en 1934 rappelons-le), la Russie elle-même est en train de restreindre le régime des équilibres conscients et de restaurer dans des domaines toujours plus étendus le mécanisme des prix.

Ainsi les réalités se défendent, la crise endémique, résultat de l'économie organisée, a imposé le rétablissement du mécanisme des prix

Faut-il déplorer cette évolution, considérer qu'elle nous ramène vers le régime immoral des intérêts privés, le régime où chacun cache un avantage au détriment du voisin ?

Non, répond J.R..
Et d'ajouter :

«Toutes les turpitudes de notre régime, j'en ai toujours trouvé la source dans des interventions de 1'Etat.
Les systèmes malthusiens donnent à leurs auteurs toutes les apparences de l'action généreuse, alors qu'ils organisent la misère et la ruine».


1.2. La régulation monétaire.

Si le mécanisme des prix est un processus de régulation sociale automatique, il n'est pas le seul processus de régulation sociale que discerne J.R.
Il faut juxtaposer à son libre jeu la régulation monétaire.

Qu'est-ce que la régulation monétaire?

* Hypothèse préliminaire fondamentale.
J.R. considère que les utilisateurs de monnaie sont souverains, libres de fixer la quantité de monnaie au niveau qu'ils desirent ...
Rien ne peut les en empêcher.

Il n'y a pas d'offre de monnaie qui limite la demande.

«J'ai connu comme directeur du mouvement général des fonds, des périodes d'égal déficit où la circulation augmentait, d’autres où elle diminuait, sans que les autorités monétaires, et malgré tout ce qu'elles pouvaient tenter pour les contrecarrer.»

«J'ai passé mon temps comme sous-gouverneur de la Banque de France à assister aux vains efforts de la Banque centrale, pour résister à l'augmentation de l’émission.... »

La quantité de monnaie est strictement determinée par la volonté des hommes.

Soulignons en passant que les notions de fonctions d'offre et de demande de monnaie, ainsi que le concept de marché de la monnaie sont en définitive récentes ...

* Le déséquilibre monétaire.
Mais la volonté des utilisateurs de monnaie peut changer et causer un déséquilibre sur le marché des richesses non monétaires.

C'est en vérité la théorie des variations du niveau général des prix de J.R. : tout écart entre la variation des encaisses désirées et celle des encaisses effectives provoque la variation du niveau général des prix.

En vérité, si la variation de la volonté des utilisateurs de monnaie cause un déséquilibre sur le marché des richesses non monétaires, il y a inflation ou déflation.

Selon Jacques Rueff :

«Il y a inflation lorsque, en une certaine séance de marché, la demande globale libellée en unités monétaires dépasse la valeur globale des richesses offertes, calculée au prix du marché.

Pareille situation ne peut exister que si la demande globale est alimentée, pendant la séance de marché considérée,
non seulement par la contrepartie de l'offre globale,
mais par la création de pouvoirs d'achat résultant soit d'une diminution des encaisses désirées, soit d'une augmentation des encaisses effectives, autrement dit de l'apparition d'encaisses désirées.

MM. Hayek et Friedman m'ont dit jadis voir dans cette affirmation l'effet d'une réaction de comportement .

J'accepte leur interprétation.
Elle ne diminue pas la portée de la liaison à laquelle elle s'applique».

* Définition de la régulation monétaire.
La régulation monétaire est le processus qui tend à assurer la stabilité des prix en monnaie en maintenant dans d'étroites limites les oscillations de l'activité économique.
Cela dans le cadre national, d'une économie fermée ou presque.

Dans le cadre international, d'une économie ouverte, elle est le processus qui tend à assurer l'équilibre des paiements à l'étranger en maintenant dans d'étroites limites les oscillations de l'activité économique.

* Propriétés.
Le processus de régulation monétaire a des caractéristiques.
Elles sont fonction du système monétaire existant :

«C'est l'objet de tous les systèmes monétaires que d'assurer, par des procédures diverses et diversement efficaces, l'adaptation constante des encaisses effectives aux encaisses desirées et de réduire par là au minimum les variations du niveau général des prix.

Ils exercent ainsi une fonction essentielle, la régulation monétaire, d'où dépend la stabilité de la collectivité qui utilise la monnaie .» (Oeuvres complètes, tome IV, 1981, p.221)

Par système monétaire, il faut entendre l'ensemble des règles juridiques données aux autorités monétaires ou que celles-ci s'engagent à respecter.
Un système monétaire ne saurait être confondu avec le marché de la monnaie au sens du concept théorique.

Dans certains systèmes monétaires, la régulation monétaire est automatique.
Dans ces systèmes, est adaptée constamment, à chaque instant, la quantité de monnaie effective à la quantité de monnaie désirée.
Dans ces systèmes, les variations du niveau général des prix sont réduites au minimum.

Dans d'autres systèmes monétaires, la régulation monétaire n'est pas automatique.
Dans ce cas, sauf à changer de système, elle doit être administrée par les autorités monétaires.

Mais l'administration peut être efficace ou non.
Quand l'administration n'est pas réussie, il y a désordre monétaire (par exemple inflation).
Jacques Rueff souligne que, dans ce cas, il ne faut pas rendre la monnaie cause de la situation.

«Mettre dans la monnaie la cause des désordres monétaires, c'est chercher à s'excuser en accusant» (Oeuvres complètes, tome 1, 1979, p.292)

Selon J.R., il y a plusieurs systèmes monétaires théoriques qui permettent la régulation monétaire automatique.
Mais, on peut reduire leur nombre à deux grands types, à deux grands régimes de monnaie:
le régime de la monnaie convertible et
le régime de la monnaie inconvertible.

Remarquons en passant que, dans un univers sans résistances ni frottements, c'est-à-dire un univers théorique, le niveau général des prix:
- reste sensiblement invariable en régime de convertibilité,
- ne subit que des variations limitées en régime de monnaie inconvertible.

Mais cette univers est théorique, irréel.
Dans la réalité, il en est différemment.

* Système à monnaie convertible à taux fixe.
La monnaie est convertible quand la valeur de son unité est définie par son égalité avec celle d'une quantité déterminée d'une richesse choisie une fois pour toutes, une égalité non proclamée, mais effective sur le marché de la richesse en question.

Par "richesse", J.R. entend les richesses non monétaires ("biens et services") et les titres financiers (créances ou richesses monétaires).

Par "valeur", il entend la valeur d'échange, le prix ou le taux d'intérêt du marché de la richesse. 

J.R. distingue les systèmes de monnaie convertible selon la contrepartie de la monnaie.

** Une richesse non monétaire (richesse proprement dite de conversion).
La monnaie est convertible en or (à taux fixe) quand la valeur est définie par son égalité avec celle d'une quantité déterminée d'or choisie une fois pour toutes, une égalité non proclamée mais effective sur le marché de l'or.
Le régime de convertibilité le plus fréquent est celui qui définit la valeur de l'unité monétaire comme celle d'un poids d'or déterminé. Il est qualifié de monométallisme-or.

La régulation monétaire a donc comme pièces principales le taux fixe, i.e. le prix auquel est échangé l'or par l'institution d'émission de la monnaie et sa position par rapport à celle du prix sur le marché de l'or.
La tendance des prix sera stable s'il y a assez d'or.
Il n'y aura ni conversion de monnaie en or, ni conversion d'or en monnaie.

S'il n'y a pas assez d'or, il y aura un prix sur le marché de l'or supèrieur à ce qu'il devrait être, et au taux de conversion, une tendance à convertir de la monnaie en or auprès de l'institution d'émission.

Il y aura une tendance des autres prix orientée à la baisse qui stimulera la production d'or (la production d'or est beaucoup plus élastique qu'on le croit).

S'il y en a trop, il y aura un prix sur le marché de l'or inférieur à ce qu'il devrait être, et au taux de conversion, une tendance à convertir de l'or en monnaie.
Il y aura une tendance des autres prix orientée à la hausse qui démotivera la production d'or.

Le monométallisme-or permet la régulation monétaire automatique dans le cadre national comme dans le cadre international.

S'il y a trop de paiements à effectuer à l'étranger, il y a utilisation des réservesen or, réduction du stock d'or et tout se passe comme s'il n'y avait pas assez d'or (dans le cas national).

Il y aura une tendance des prix orientée à la baisse qui stimulera les paiements à recevoir de l'étranger, l'accumulation de réserves en or et l'augmentation du stock d'or.

Mais, peu importe en définitive la référence à l'or, l'important est que la chose de référence ne soit pas librement créée, mais produite. J.R. est clair sur ce point :

« Je suis convaincu que la seule voie efficace pour restaurer l'équilibre des paiements à l'étranger c’est la convertibilité en quelque chose qui ne soit pas librement créée par l’institution émettrice, comme c'est le cas de tous les types de monnaie fiduciaire, mais gagnée par la production.»

L'après-guerre (1914-18) a étendu à la monnaie les doctrines d'économie dirigée.

Tout s'est passé comme si les autorités monétaires avait supposé qu'elles pouvaient faire abstraction des systèmes monétaires.
J.R. aura l'occasion d'écrire que l'institution de Bretton Woods (à partir de 1945) permet de jouer à la convertibilité monétaire, non d'en recueillir les bienfaits.

* Un titre financier (une créance, une richesse monétaire)
La monnaie est convertible en une créance (à taux fixe) quand la valeur de son unité est définie par son égalité avec celle d'une quantité determinée de la créance choisie une fois pour toutes, une égalité non proelamée, mais effective sur le marché de la créance :

«Pour qu'une richesse autre que l'or, puisse être, sans risque pour l'institution émettrice, transformée, il faut que comme l'or en régime de convertibilité métallique à taux fixe, cette richesse ait une valeur fixe en monnaie.
Or seules les créances libellées en monnaie présentent, au moment de l'échéance, ce caractère ».

La régulation monétaire a comme pièces principales le taux d'escompte de l'institut d'émission de la monnaie et sa position par rapport à celle du taux d'intérêt (sur le marché des créances).

J.R. distingue les monnaies convertibles en titres de créance véritables et celles en titres de créance fausses.

Créances véritables
Une créance est véritable quand sa valeur nominale sera égale à des richesses de même montant dans l'actif du débiteur.

La régulation monétaire consiste pour la banque d'émission à fixer le taux d'escompte au niveau du taux d'intérêt du marché et à monétiser les créances éligibles à l'escompte qui lui sont présentées.

S'il y a égalité entre le taux d'escompte (taux auquel l'institut d'émission échange les creances) et le taux d'intérêt du marché des créances, il y a stabilité du niveau des prix.

S'il y a le «bon montant» de créances, il y a stabilité du niveau des prix.

S'il y a trop de créances, le taux d'intérêt sur le marché des créances (resp. leur prix) est superieur (resp. inférieur) à ce qu'il devrait être et au taux d'escompte, il y aura une tendance a convertir en monnaie les créances par l'escompte, une tendance des prix orientée à la hausse jusqu'au moment du remboursement des creances en question.

Créances fausses
Une créance est fausse quand sa valeur nominale sera supérieure au montant de richesses dans l'actif du débiteur.

Seul l'Etat a le privilège de pouvoir injecter d'une façon continue une quantité appréciable de fausses créances par l'éligibilité à l'escompte (p.486).
Le montant des fausses créances attribuées est alors, en chaque période, égal un montant du deficit de patrimoine.

Tant que le titulaire s'en contente, tout se passe coimne si ses créances étaient vraies créances.

A partir du moment où il reprend ses esprits, tout change.
Il lui reste à les escompter auprès de l'institut d'émission.

Par l'éligiblilité des fausses créances à l'escompte, la monnaie devient véritablement l'égout collecteur des fausses creances indesirées (Oeuvres complètes, tome IV, 1981, p. 385)

Une telle situation de convertibilité est utopique et débouche sur l'inconvertibilité.

* Richesses de conversion ou créances.
Les conclusions précédentes valent, mutatis mutandis, pour tout système de convertibilité, quelle que soit la richesse de conversion.

* Régime de monnaie inconvertible.
La monnaie est inconvertible quand la valeur de son unité est definie comme celle dont est dotée en fait et à l'instant considéré, l'unité de quantité de monnaie.
J.R. distingue les systèmes à monnaie inconvertible selon leur élasticité.

* Régime élastique.
La régulation monétaire consiste à fixer le taux d'escompte au niveau du taux d'intérêt.
Mais le cours forcé de la monnaie est obligatoire.

* Régime inélastique
La monnaie n'a pas de contrepartie.
La monnaie n'ayant pas de contrepartie, les autorités monétaires n'ont aucun moyen de pratiquer la régulation monétaire...


II - Jacques Rueff, un «libéral perdu» parmi les pIanistes.

Je retiendrai deux grands désaccords entre Rueff et les libéraux qui me font dire qu'on peut considerer que Jacques Rueff est un «libéral perdu» ... parmi les planistes.

Le premier est que, selon J.R., l'ordre n'est jamais spontané.

En cela, il est en désaccord avec Friedrich von Hayek, grand libéral devant l'Eternel, pour lequel l'ordre de marché est un ordre spontané.

Second grand désaccord, J.R. ne rejette pas l'intervention de l'Etat.

Selon lui, il existe des formes d'intervention de l'Etat qui sont non seulement nécessaires, mais encore souhaitables.
En cela, il est en désaccord avec Friedrich von Hayek et Ludwig von Mises, autre grand libéral, pour qui l'Etat ne saurait intervenir dans l'économie.
Ces désaccords nous situent dans la seconde partie de sa vie.
J.R. développe les idées qui les sous-tendent à partir de 1939 ...

1 - L'ordre n'est jamais spontané (désaccord avec Hayek)

Selon J.R., l'ordre de marché n'est pas spontané :

«Avant toute chose, je voudrais faire observer que l'ordre n'est jamais spontané.
Une société naturelle, une société laissée à elle-même, ne serait pas une société ordonnée.
Je n'ai pas besoin d'insister sur les caractéristiques profondes de la nature humaine.
Vous savez tous qu'une société d’hommes livrés à eux-mêmes, donc affranchis de toute éducation religieuse ou morale et des contraintes civiques d'une société civilisée, serait une société sauvage où le fort s'approprierait le faible et où chacun déterminerait par la force le domaine de la souveraineté».

En cela, Rueff est donc en désaccord avec Hayek.

* Libéraux et néo-libéraux («libéraux perdus»).
J.R. le reconnaît : libéraux et néo-libéraux (ceux que j'appelle les «libéraux perdus ») ont une foi égale dans les bienfaits de la liberté.

Mais les premiers attendent la liberté d'une génération spontanée qu'il faut seulement ne pas compromettre.

Les seconds veulent la faire éclore, croître et se développer, en la rendant acceptable et en écartant d'elle les entreprises qui tendent constamment à l'annihiler.

Et J.R. déclare faire partie des seconds...

* L'ordre.
Qu’est-ce que l'ordre ou, plus exactement, l'ordre social ?

Pour J.R., c'est une société à la fois pacifiée et gouvernée.

Il est à souligner que l'ordre social ne doit pas être confondu avec l'équilibre économique.

L'ordre social est certes aussi peu probable a priori que l'équilibre du marché, mais il n'est pas assuré par un mécanisme puissant de régulation comme l'est l'équilibre économique par le mécanisme des prix, voire par un processus du type de la réguiation monétaire.

Quels sont les facteurs de l'ordre social ?

L'imposition de la paix sociale et le gouvernement.

** L'imposition de la paix sociale.
La paix sociale est imposée par deux actes.

Le premier est l'établissement d'un système tendant à la pacification et excluant la guerre.
Le fait est qu'on est arrivé à une structure juridique fondée essentiellement sur le droit de propriété.

Sous cet angle, Rueff rejoint Hayek pour qui l'ordre de marché repose sur le droit.

Mais Rueff ajoute que la première intervention économique est celle qui délimite les champs de souveraineté individuels pour créer une structure sociale dans laquelle chaque chose ne puisse être désirée que par une seule personne.

Cette institution du droit de propriété, qui empêche l'appropriation par la violence, a pour conséquence immédiate et nécessaire l'établissement de marchés, car si on ne peut pas prendre par la violence, on ne peut acquérir qu'avec le consentement de celui qui detient, donc que par l'échange.

Ainsi prend naissance, le second acte de l’imposition de la paix sociale, la deuxième institution fondamentale : le marché.
En cela, Rueff se rapproche de Hayek qui en est arrivé à préférer le mot «catallaxie » au mot «marché» pour mettre l'accent sur l'échange.

** Le gouvernement
Selon J.R., le monde qui ne sera que pacifié sera un monde d'homicide, de luxure et de mensonge.

De plus, quid de l'avenir ?
Il fait remarquer que le christianisme abandonne à César le soin d'imposer les actes qui détermineront l'évolution collective de la société.

C'est ainsi que J.R. distingue la société pacifiée et la société gouvernée.

La société pacifiée est une société dans laquelle chaque chose est assujettie à la volonté d'une seule personne, en d'autres termes, dans laquelle le droit de propriété existe, a été institué.

L'institution du droit de propriété soumet toute chose à un maître et un seul.

Pour l'individu, il divise l'univers en deux parts : le domaine possédé où il est souverain, le reste du monde où, sauf consentement du propriétaire, il est sans action.

La société gouvemée est la société dans laquelle le gouvernement modifie la valeur globale des droits de propriété et partant la répartition des richesses entre les individus puisque cette valeur et elle seule fixe la répartition (p. 531).

Qu'est-ce que le gouvernement ?

J.R. définit le gouvernement (qu'il soit théocratique, moral ou civil) comme cette action qui tend à faire que les sociétés soient autres que les feraient les seules volontés des personnes qui, dans leur sein, ont été élevées à la «dignité de cause», par l'exercice d'une faculté de disposition sur les choses.
C'est l'art de modifier, par voie de contrainte, la destination donnée à certaines richesses, en substituant des fins collectives, sociales ou morales aux fins individuelles.

** L'ordre libéral et l'ordre socialiste.
Il s'ensuit que, selon J.R., il y a non pas un mais deux types d'ordre social.

L'ordre libéral est un ordre caractérisé par l'entière liberté du propriétaire à l'intérieur du domaine possédé.

L'ordre socialiste dans sa forme extrême n'est qu'un ordre libéral où l'Etat est le seul propriétaire des instruments de production.


2 - L'intervention de l'Etat (désaccord avec Mises et avec Hayek)

Il reste que Rueff considère que l'équilibre du marché peut ne pas plaire et qu'en conséquence, le gouvernement doit agir et le rendre plus plaisant.
C'est là le grand désaccord entre, d'un côté, Rueff et, de l'autre, Mises ou Hayek.

Selon J.R., gouverner, c'est soustraire des richesses à la maîtrise de leurs propriétaires respectifs pour les consacrer aux emplois que les autorités gouvernementales venient pour elles.

A cet égard, le libéralisme est une méthode de gouvernement, et non pas un degré de gouvernement, à laquelle s'oppose l'interventionnisme ou le socialisme.
Le libéralisme porte sur les droits de propriété tandis que le socialisme tend à restreindre les volontés individuelles.

Si l'équilibre du marché ne plaît pas, que peut-on faire?
Peut-on chercher à améliorer l'équilibre du marché ?

Rueff se pose donc la question et y répond par l'intervention de l'Etat.

On sait que Hayek condamne la question (cf. par exemple son livre Droit, législation et liberté, tome 2), Mises la réponse (cf. ci-dessus introduction).

Selon J.R., on doit faire appel à l'Etat et il doit intervenir sans nuire au libre jeu du mécanisme des prix. Il y a des interventions institutionnelles ou nécessaires et des interventions souhaitables. 

a) Les formes d'interventions nécessaires ou institutionnelles.
L'équilibre du marché peut ne pas plaire au regard d'objectifs particuliers ou au regard des prooessus qui y conduisent

* Au regard d'objectifs particuliers.

** L'objectif de l'ordre
L'ordre n'est jamais spontané, il faut le réaliser.

** L'objectif de la liberté
Pour J.R., la liberté n'est pas spontanée.
Il fait partie de ceux qui veulent faire éclore, croître et se développer la liberté, en la rendant acceptable et en écartant d'elle les entreprises qui tendent constamment à l'annihiler.

J.R. considère aussi que la liberté peut engendrer des abus.
Les associations de toute espèce nuisent au marché.
La liberté peut engendrer des abus contre lesquels non seulement le mécanisme des prix lui-méme ne peut rien, mais encore qui risquent de faire disparaître le mécanisme.

** L'objectif du bien-être.
J.R. definit le gouvernement (qu'il soit théocratique, moral ou civil) comme cette action qui tend à faire que les sociétés soient autres que les feraient les senies volontés des personnes qui, dans leur sein, ont été élevées à la «dignité de cause», par l'exercice d'une faculté de disposition sur les choses.

C'est l'art de modifier, par voie de contrainte, la destination donnée à certaines richesses, en substituant des fins collectives, sociales ou morales aux fins individuelles.

La simple existence de l'institution juridique qu'est le marché n'assure pas son efficacité.

Le juriste peut la décréter, elle reste illusoire, si l'économiste ne l'établit pas.

* Au regard des processus sociaux.

** Le libre jeu du mécanisme des prix.
Le mécanisme des prix ne fonctionne pas sans conditions.
Il fait sortir du desordre des initiatives individuelles Si...
Il faut une structure juridique fondée sur le droit de propriété.

** La régulation monétaire.
Dans certains systèmes monétaires, la régulation monétaire est automatique.

Dans d'autres, la régulation monétaire n'est pas automatique.

Dans ceux qu on connaît auj ourdhui nationalement et internationalement, il en est ainsi.

Tant qu'on n'aura pas découvert le «bon système monétaire», c'est-à-dire le système monétaire automatique qui fasse l'unanimité, la régulation monétaire doit être administrée.

La régulation monétaire tient ainsi dans la démarche des autorités monétaires pour faire en sorte d'adapter constamment, à chaque instant, la quantité de monnaie d'équilibre - effective - à la quantité de monnaie désirée. 

b) Les formes d'intervention souhaitables.
Pour atteindre les objectifs et étant donné les processus sociaux, il faut donc des interventions de l'Etat.

Mais il ne faut pas des interventions qui portent atteinte au mécanisme des prix, à son libre jeu. Il faut des interventions qui établissent les conditions de son fonctionnement.

* Les interventions incompatibles.
Que faut-il entendre par interventions incompatibles avec le mécanisme des prix, avec son libre jeu?

Elles designent toutes les interventions qui portent sur les prix eux-irêmes. à savoir les prix, taux de salaire, taux d'intérêt ou taux de change.
L'immobilisation des prix ou la bonification d'intérêt en sont des exemples.

Il en est de même de la fixation de plancher (salaire minimum) ou de plafond aux prix (taux de l'usure).

Se rendre compte que le mécanisme des prix est puissant, ne veut pas dire qu'il n'est pas fragile, incassable au contraire.
De telles interventions le cassent et créent ainsi des désordres et portent préjudice au bien-être des individus contrairement à ce qui peut leur être dit.

* Les interventions compatibles.
Au nombre des interventions qui ne portent pas atteinte au mécanisme des prix, à son libre jeu, il y a les interventions sur le cadre juridique et sur le cadre monétaire.

Sur le cadre juridique, il y a par exemple :
- les interventions qui tendent à sauvegarder le mécanisme des prix lui-même contre les abus mêmes que la liberté peut y engendrer, donc à sauvegarder le marché contre les associations de toute espèce.
- les lois anti-cartel ou lois antitrust (entreprise contre le libre jeu du mécanisme)
- les lois sur les sociétés (pour rendre impossible le mensonge)

Il y a donc aussi la gestion monétaire qui tend à assurer la stabilité des prix dans un système monétaire non automatique.
Mais attention !
Comme le souligne Jacques Rueff, parfois, c'est malheureusement le desordre monétaire lui-même qui est administré sans considération du mécanisme de régulation monétaire.
Ce qui fait écrire à Rueff :

«Vouloir lutter contre l'inflation, sans connaître le mécanisme de la régulation monétaire, c'est partir sans savoir où l'on veut aller et surtout en ignorant les moyens d'y parvenir.»

Il y a enfin les interventions ponctuelles qui affectent les causes du mécanisme des prix comme par exemple :
- la fixation de la durée de travail
- la fixation de droit de douane.

c) Quelle intervention de l’Etat ?
Toutes les formes d'interventions de l'Etat ne sont pas à mettre sur un même pied.
Certaines sont nécessaires, d'autres préférables à des troisièmes.

En vérité, pour Rueff, elles se ramènent à dire qu'il faut que le marché soit institutionnel.
Le marché institutionnel se distingue du marché manchestérien: il est une zone de laisser passer, non de laisser faire.


Conclusion : Jacques Rueff - une double singularité sans ambiguïté ni paradoxe.

Jacques Rueff est donc en accord avec les libéraux pour qui les prix ne doivent pas être manipulés, d'une façon ou d'une autre, par les bons esprits qui se veulent omniscients, je veux parler des hommes de l'Etat.

Il est aussi en accord avec les libéraux pour lesquels la monnaie doit échapper à l'emprise des hommes de l’Etat au niveau international.
De ce point de vue, et étant donné le haut fonctionnaire qu'a été J.R. et qui a combattu les idées de ceux qu'il dénomme « planistes » en 1939, il faut voir en lui un «libéral perdu parmi les planistes».

Mais J.R. apparaît en désaccord sur deux points avec les libéraux pour lesquels l'ordre (l'ordre de marché ou l'ordre social) est spontané et l'Etat ne saurait intervenir dans l'économie, même si l'intervention ne porte pas sur le libre jeu du mécanisme des prix.

Si l’on n'y prend garde, on peut lui imputer, a contrario, un accord avec les planistes. Une telle démarche serait hâtive et doit être dénoncée.

Cela reviendrait à voir dans J.R., un «planiste perdu parmi les libéraux».

Etant donnés les éléments que j'ai présentés, rien ne justifie un tel jugement.
C'est la raison pour laquelle j'ai parlé de J.R., en tant que «libéral perdu» parmi les pianistes, au sens où on a parlé, à une époque pas si lointaine, des «soldats perdus».

Autrement dit, J.R. n'est ni ambigu, ni paradoxal.
Il a une double singularité quand on prend pour référence soit les planistes, soit les libéraux.

Et, en pratique, cette caractéristique devient une ambiguïté ou un paradoxe pour l'opinion en raison de la démarche qui conduit à porter attention à des résultats qu'il donne et non pas aux deux principes fondamentaux d'où il les tire : à savoir le libre jeu du mécanisme des prix et la monnaie hors de l'orbite des hommes de l’Etat.

Soulignons en passant que cette démarche est en opposition avec la méthodologie de Jacques Rueff et des libéraux en général et qu'en conséquence elle leur fournit un autre point d'accord contre les planistes.

La double singularité de Rueff me semble suffire pour comprendre son isolement dans la pensée économique tant en France que dans le reste du monde. Cela dans le meilleur des cas.

Dans le pire, elle explique l'incompréhension, la déconsidération, voire l'ostracisme dont il a été et est encore aujourd'hui l'objet.
J'en ai donné des illustrations en introduction.

Permettez-moi de vous en donner deux autres pour conclure.

Certains d'entre vous se souviennent, je pense, des propos de Raymond Aron dans la décennie 1960 qui stigmatisait la pensée de Jacques Rueff sur le système monétaire international et sa publicité pour l'étalon-or en écrivant qu'
«on était plus du temps de la lampe à huile et de la marine à voile».

La déconsidération est évidente, je n'y insisterai pas.

Plus proche de nous, il y a un articulet de Sciences et vie économie de décembre 1986 qui prête à Jacques Rueff, comme solution au chômage, la proposition

«de diminuer le salaire réel et les allocations distribuées aux chômeurs pour permettre à la loi de l'offre et de la demande de fonctionner» (p. 46)

Ce que je viens de vous dire sur le libre jeu du mécanisme des prix qui ne doit pas être entravé révèle l'ignorance, volontaire ou non, du journaliste.

J'ai tenté de vous exposer très schématiquement le contenu de la singularité de la pensée économique de Jacques Rueff pour lever toute ambiguïté ou paradoxe à son sujet.
Si vous avez le sentiment que je n'y suis pas parvenu, j'espère au moins y avoir contribué un peu et, pourquoi pas, vous avoir donné envie de lire ou relire Jacques Rueff.


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