A Paris, le 24 février 2008.


Dans le livre intitulé Economics (mot traduit curieusement en français par Principes d'économie moderne) et publié en France en 2000, Joseph E. Stiglitz, prix Nobel de science économique 2001, avance que:

"les incitations sont au cœur de la science économique".

"'En effet', demande-t-il, 'sans incitation pourquoi les individus se lèveraient-ils le matin pour aller travailler ?
Pourquoi les entreprises prendraient-elles le risque de sortir de nouveaux produits ?
Et qui mettrait de l'argent de côté pour les mauvais jours s'il n'y était incité ?
Il en résulte que
'la fourniture d'incitations appropriées est un problème économique fondamental'".

Ses quelques interrogations que nous rapporte Philippe Simonnot dans sa recension du livre dans Le Monde du 14 avril 2000 ne font en définitive que prolonger la pensée d'auteurs tels que Oscar Lange à l'époque de la décennie 1940 et aux propos de qui Milton Friedman, prix Nobel de science économique 1976, s'est donné des occasions de répondre de façon définitive.


1. La science économique, science des incitations !

Même Lénine, Staline, Hitler ou Mao Tsé Toung n'en étaient pas arrivé à ce point d'imagination pour faire oublier l'esclavage qu'ils faisaient endurer à leurs peuples respectifs et les destructions qu'engendreraient leur planification ou leur économie dirigée !

Mais tout cela ne serait guère "contondant" si le prix Nobel 2001 n'avait pas été appelé par le nouveau président de la République de France pour lui donner des conseils. Après, entre autres, Piqueur de La Mirandole, la boucle de l'imposture semble se boucler dans l'intelligentsia du moment.

Le président a en effet reçu le samedi 16 février 2008 Joseph Stiglitz, chargé d'une mission de réflexion sur le changement des instruments de mesure de la croissance française, avec la collaboration d'un autre prix Nobel d'économie, l'Indien Amartya Sen, prix Nobel de science économique 1998.

"La commission, dont la composition est en voie d'achèvement, a lancé des travaux préliminaires et devrait être en mesure de présenter son rapport final au début de l'année 2009, avec un point d'étape à l'été autour du président de la République",
a souligné le communiqué de la présidence.

Les "indicateurs complémentaires" sur lesquels la commission devra travailler doivent notamment permettre de "prendre mieux en compte l'impact sur le bien-être de la dégradation ou de l'amélioration de l'environnement, des conditions de travail, du niveau d'éducation, des conditions de santé, des inégalités, etc", selon l'Elysée.

S'il est logique, Stiglitz va donc sans nul doute fournir des incitations appropriées mâtinées d'indicateurs ou l'inverse. Ce ne sera pas la carotte et le bâton, ni a fortiori la "schlag" ou le fouet, mais l'incitation! Ah l'incitation, "c'est beau comme du Jack Lang" !

En attendant, il s'agit de remettre les idées en ordre.


2. La science économique et la loi de l'économie.

La science économique ne saurait être la science des incitations, ni celle des "indicateurs", mais tout simplement l'art d'appliquer la loi de l'économie par vous et moi, dans les actions que nous menons.

Et cela est oublié par la plupart des économistes qui font abstraction de l'action humaine ou la dénature en ramenant l'être humain à une entité qui, par exemple, aurait besoin d'incitations pour vivre, comme le fait Stiglitz. Ce n'est plus l'âne de Buridan, mais on n'en est pas loin.

L'oubli n'est pas, bien au contraire, du côté des "non économistes", i.e. des savants spécialisés dans un domaine autre que celui de l'action humaine.

Depuis qu'ils l'ont appliquée explicitement aux actions de la Nature (au XVIIIè siècle), ils ont appris à connaître tous les bienfaits qu'ils pouvaient retirer de la loi de l'économie, à commencer par l'essor de la mécanique classique et à continuer par les autres mécaniques.

Et ils l'ont appliquée sous différentes dénominations : "moindre temps", "moindre effort", "moindre action", étant entendu qu'il ne faut pas confondre "moindre" et "minimum" sauf si on se donne des conditions certaines.

Il faut savoir que la loi de l'économie a été généralisée à la pensée humaine par Ernst Mach - l'homme de la vitesse du son -, à la fin du XIXè siècle pour rendre compte de la "tendance de la science" : la tendance de la science, c'est l'économie de pensée !

Il faut aussi savoir qu'au début du XXè siècle, Henri Poincaré (ci-contre) a rappelé ce point qui lui tenait à cœur comme il l'a expliqué en particulier dans Science et Méthode en 1908 :

"C'est que, comme l'a dit Mach, ces fous [les savants] ont économisé à leurs successeurs la peine de penser […]

"Le célèbre philosophe viennois Mach a dit que le rôle de la science est de produire l'économie de pensée, de même que la machine produit l'économie d'effort […] (Poincaré, op.cit., pp. 9-24)

Et à la fin du siècle, Roland Omnès dans Philosophie de la science contemporaine (1994) n'a pas hésité pas à souligner que le "principe de la moindre action" était encore au cœur de la mécanique quantique et à ce titre soulevait une interrogation épistémologique.

Il faut enfin savoir que Robert Mundell, prix Nobel de science économique 1999, est revenu dans un article, il y a dix ans, sur la loi de l'économie à propos de la loi prêtée à Lord Gresham selon laquelle "la mauvaise monnaie chasse la bonne".
Mundell fait apparaitre que la loi de Gresham est tout simplement un aspect de la loi de l'économie.

Bref, la science économique n'est pas la science du bâton, le mot "bâton" fût-il transformé en le mot "incitation", voire "indicateur" par celui qui a la prétention d'en être le démiurge.


3. La science économique, science de l'action humaine.

Comme l'a expliqué Ludwig von Mises dans un livre intitulé ainsi Human Action,  la science économique est la science de l'action humaine, i.e. de l'action d'êtres libres et responsables car conscients qu'ils ignorent, chacun à sa façon, la réalité (avenir inclus) où ils vivent et dont ils sont, chacun, un élément.

Ce n'est pas l'étude d'événements ou d'actions d'êtres comparables à des planètes, et donc sans libre arbitre, dans un contexte de certitude de l'observateur.
C'est l'explication des conséquences d'actions humaines décidées en responsabilité.

A cet égard, qu'il n'y ait pas d'ambiguïté sur l'explication en question. Il y a deux grands types d'explication : historique et théorique économique.

Expliquer un événement historiquement veut dire montrer comment l'ont produit des forces et des facteurs opérant à une date définie et en un endroit défini. Ces forces et facteurs individuels sont les éléments ultimes de l'interprétation. Ce sont des données ultimes et en tant que telles non susceptibles d'être analysées plus avant et réduites.

Mais expliquer un phénomène économique théoriquement veut dire qu'on retrace son existence depuis son apparition, à partir de règles générales qui sont déjà présentes dans le système théorique et non pas tirées d'un chapeau ou parachutées d'un hélicoptère.

Quant à la réalité, qu'est-ce que c'est ?

C'est tout simplement l'harmonie sur quoi Frédéric Bastiat a écrit en 1850 deux livres, l'un publié l'année même intitulé Harmonies économiques et l'autre, posthume et inachevé, intitulé Harmonies sociales, écrit à la suite des critiques qui avaient été portées au précédent, même de la part de ses amis.

Harmonie qu'un demi-siècle plus tard Poincaré caractérisera ainsi :

"C’est donc cette harmonie qui est la seule réalité objective, la seule vérité que nous puissions atteindre;
et si j’ajoute que l’harmonie universelle du monde est la source de toute beauté, on comprendra quel prix nous devons attacher aux lents et pénibles progrès qui nous la font peu à peu mieux connaître." (Poincaré, La valeur de la science, p.8)

"En résumé, la seule réalité objective, ce sont les rapports des choses d’où résulte l’harmonie universelle.
Sans doute ces rapports, cette harmonie ne sauraient être conçus en dehors d’un esprit qui les conçoit ou qui les sent.
Mais ils sont néanmoins objectifs parce qu’ils sont, deviendront, ou resteront communs à tous les êtres pensants." (ibid., p.124)

Certes, Poincaré a été très sévère à l'occasion avec ceux qu'ils dénommaient "sociologistes" et qui, compte tenu de ce qui précède, ressemblent fort, rétrospectivement, à des "économistes". 
Il a écrit par exemple :

" Le Sociologiste est plus embarrassé ;
les éléments, qui pour lui sont les hommes, sont trop dissemblables, trop variables, trop capricieux, trop complexes eux-mêmes en un mot ;
aussi, l’histoire ne recommence pas ;
comment alors choisir le fait intéressant qui est celui qui recommence ;
la méthode, c’est précisément le choix des faits, il faut donc se préoccuper d’abord d’imaginer une méthode, et on en a imaginé beaucoup, parce qu’aucune ne s’imposait ;
chaque thèse de sociologie propose une méthode nouvelle que d’ailleurs le nouveau docteur se garde bien d’appliquer, de sorte que la sociologie est la science qui possède le plus de méthodes et le moins de résultats." (Poincaré, introduction de Science et Méthode)


Mais peu importent en définitive les critiques que certains adressent à la science économique, à savoir que la science économique n'existerait pas, qu'elle ne serait pas une science autonome, qu'elle n'aurait pas de méthode, qu'elle ne permettrait pas de prédire.

Loin d'emprunter des méthodes aux autres sciences, comme le font les scientifiques non économistes qui se servent explicitement ou non de la loi de l'économie et l'applique, directement ou non, à la nature dans leur domaine d'étude, l'économiste digne de ce nom a sa méthode, la loi de l'économie, et l'applique au fait qu'il a choisi d'étudier, à savoir l'action de l'être humain.
Et cela lui permet d'expliquer les phénomènes économiques comme des conséquences des actions humaines, voire de les prédire.

Encore faut-il qu'il s'affranchisse de l'illusion - ou ne tombe pas dans le piège - que les mathématiques lui seraient d'une aide précieuse, écueils que Poincaré, le mathématicien de génie, a isolés en ces termes :

"Quand nous donnons une définition, c'est pour nous en servir.
Nous retrouverons donc dans la suite du discours le mot défini ; avons-nous le droit d'affirmer, de l'objet représenté par ce mot, le mot qui a servi de définition.

Cette difficulté se présente dans toutes les applications des mathématiques … aux sciences physiques …" (Poincaré, Science et méthode, p.172)

Sans oublier que :


"Le langage mathématique devenu à présent intrinsèque à la physique […]

Alors que Voltaire pouvait expliquer Newton, aucun philosophe, si disert qu'il soit, ne contera jamais Maxwell à une aimable marquise
[j'ajouterai ... à un économiste et rappellerai un exposé de Alan Greenspan au terme duquel il avait dit, avec un clin d'oeil:
'si vous avez compris ce que j'ai dit, tant mieux, pas moi.'] " (Omnès, op.cit. p.91).

J'ajouterai pour ma part à la phrase de Poincaré "… à la science économique".

Et cela justifie d'exclure les mathématiques des hypothèses d'icelle.
L'être humain libre et responsable ne saurait se retrouver dans le "consommateur", le "producteur", l'"épargnant/investisseur" et "autres esprits animaux" hypothétiques mais "mathématisés" que l'"homme de l'Etat", celui qui dispose de la capacité juridique d'exercer la coercition sur ses semblables, considère devoir assujettir, pour leur bien !

Et par exemple, à l'aide de "nouveaux indics" !


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