Il y a plus de vingt ans (19 octobre 1985), Louis Pauwels écrivait dans le Figaro Magazine un éditorial intitulé " Un hold-up idéologique".

Je le reproduis ci-dessous étant donnée l'actualité que j'y vois - le maire de Paris, M. Delanoé, jusqu'alors socialiste bon teint, s'est déclaré libéral -, une actualité non plus gauche/droite libérale, mais droite-gauche/libéraux, faisant apparaître que le hold-up idéologique est désormais affaire politique permanente.

En effet, qu'est-ce qui a changé depuis lors ? Rien ou si peu…

- C'est l'I.S.F. qui a certes été abrogé par la droite en 1986, mais a été réinstauré par la gauche … définitivement, en 1988.
- C'est les 35 heures qui ont été instaurées par la gauche et n'ont pas été abrogées par la droite.
- C'est la sécurité sociale maladie qui a été étatisée par la droite, qui a débouché sur la CMU et a anéanti un peu plus la médecine en France.
- C'est la sécurité sociale vieillesse qui a été renforcée par la droite, a anéanti l'épargne des bas salaires et continuera à amputer la croissance et de le développement de l'économie française.

C'est la permanence des déficits budgétaires de l'Etat malgré la création de la CSG (par la gauche, M. Rocard), son augmentation (gauche/droite), la création de la CRDS (par la droite, M. Juppé), son augmentation (gauche/droite).

C'est le prétendu principe de précaution qui a contribué à anéantir la responsabilité individuelle.

Tout cela pour ne pas parler des interdictions … de fumer, … de conduire une automobile, etc.

La prétendue alternance politique démocratique – gauche, droite, gauche, droite,… - a végété sur – je paraphrase Louis Pauwels comme vous le lirez ci-dessous - "l'épargne intellectuelle des libéraux". L'une et l'autre ont en définitive voulu ... "se faire estimer à la mesure de leurs déjugements".

Bref, à tour de rôle, la gauche et la droite sont ainsi en train de perpétuer, en présence d'une opposition libérale "pétrifiée", un hold up idéologique permanent.

Voici le texte de Louis Pauwels (ci-contre) :

"Quand on abjure publiquement les idéaux qui vous portèrent, quand on contredit ouvertement les propos qui servirent votre carrière, peut-on avec fierté solliciter des mêmes électeurs de nouveaux suffrages ?

Sans encourir la désaffection des siens et la déconsidération générale, peut-on maintenant dire: "je n'ai cessé de naviguer entre l'erreur et l'ignorance ; j'ai établi mon pouvoir aux confins délicats de l'incompétence et du mensonge ; je me suis trompé, je vous ai trompé ; je le reconnais et c'est pourquoi vous devez redoubler de confiance en moi " ?

A partir de la trahison du projet, du reniement du programme, de l'inversion des sentiments et du cul-par-dessus-tête du langage, peut-on organiser sans vergogne sa seconde stratégie électorale ?

Eh bien ! on le peut.
Je vois cela aujourd'hui. J'écoute la gauche s'appliquer à parler comme la droite dans le but de séduire alors qu'elle a cessé d'être aimée. On veut nous faire croire que cette récepiscence est un surcroît de vertu.
La réalité est que, sans honte, des socialistes se mettent en bouche les arguments de leurs adversaires, non par conviction, mais en escomptant priver ceux-ci de discours. Leur bonne conscience native les persuade qu'une telle attitude est évangélique : il y aura plus de joies dans les urnes pour le pêcheur qui se repent que pour le juste qui persévère.

M. ROCARD, au forum de l'Expansion, déclare aux chefs d'entreprise que
"faire fortune n'est pas une tare ni vouloir s'enrichir une maladie inavouable".
Il salue, il respecte les signes extérieurs de richesse "qui ne sont ni sales ni honteux".
Je croyais entendre George Gilder, auteur du grand livre Richesse et Pauvreté (1970), dont Reagan s'est inspiré.

Puis songeant à lui-même, M. Rocard, qui fut penseur P.S.U., ajouta que
"l'avenir appartient à ceux qui auront balayé devant leur porte". Ce n'est pas balayer devant sa porte, c'est tourner la façade de sa maison pour qu'elle prenne le soleil côté libéral.

Il dit enfin : "la gauche étatiste a subi une déroute idéologique ; nous avons appris, beaucoup appris, parfois douloureusement et à nos dépens".

A vos dépens ou à ceux des Français ?
Une obscure clarté tombe de cette nouvelle étoile dans la constellation socialiste. M. Rocard est le type même de ces hommes de gauche qui attendent un surplus de crédit de ce qui rend manifeste le discrédit de la gauche.

[M. Rocard sera 1er ministre à partir de 1988 et, entre autres, rétablira l'ISF et créera la CSG] 

M. ATTALI consacre 536 pages (Un homme d'influence, ed. Fayard) à l'éloge d'un banquier, Siegmund Warburg, juif allemand émigré à Londres, qui se voulait aristocrate, rêvait de la domination du monde par l'argent, d'une élite froide, que l'ultra-fortune rendrait désintéressée, croyait à la rationalité du capitalisme international, se méfiait des œuvres humanitaires qui compromettent le secret et ne croyait qu'à la puissance dans un monde dépourvu de sens. M. Attali exprime son admiration.
M. Attali demeure le conseiller de François Mitterrand [– alors président de la République -].
M. Attali côtoya M. Mauroy et les ministres communistes dans les palais du pouvoir. M. Attali tient suprêmement à sa réputation d'intellectuel de gauche.

[A l'initiative de M. Mitterrand, M. Attali sera un temps président de la BERD au début de la décennie 1990.]

M. Bernard Henri LEVY, dans nos colonnes, cette semaine, se réjouit de voir la Chine s'orienter vers l'idéologie et les modes de vie libéraux, se découvre solidaire de la Corée du Sud et croît aujourd'hui que l'économie de marché est la condition première de la démocratie. Cependant, il s'affirme toujours de gauche.
Je n'ai pu, dans ses propos, comprendre pourquoi. Serait-ce indicible ?
Sur la société, sur le monde, que pense donc M. Lévy que je ne pense également et depuis plus longtemps que lui ? Mais pourquoi, avec les idées qui sont aussi les siennes, ne suis-je pas des siens ? Ces mystères parisiens contiendraient-ils toute la politique ? Grave problème au fond …

M. DELORS, enfin, écrit avec un journaliste, Philippe Alexandre, un ouvrage préparatoire à la cohabitation qui mérite examen (En sortir ou pas, ed. Grasset).
J'aurais pu signer les deux tiers de cet ouvrage.
Est-ce à dire que M. Delors a rejoint l'opposition ? Pas du tout.
Cela signifie au contraire que M. Delors s'emploie à réduire la prochaine défaite socialiste en reprenant à son compte les arguments de ses adversaires.
Puisque je dis la même chose que la droite, c'est que la droite n'a plus rien à dire. Voilà l'opération. Elle est stupéfiante.

M. Delors dénonce les illusions socialistes et les mythes de la justice sociale, à la manière de Hayek, de l'école du Mont Pelerin ou de l'Institut économique de Paris, c'est-à-dire de toute l'école libérale.
La tentative de rupture avec le capitalisme fut une entreprise destructrice ;
- les nationalisations à cent pour cent furent une faute considérable et
- la nationalisation du crédit néfaste ;
- la réduction du travail à trente neuf heures payées quarante une décision irresponsable ;
- l'insuffisante rémunération du mérite une erreur ;
- l'indemnisation massive du chômage une incitation à ne pas travailler ;

- la retraite à soixante ans une mesure démagogique ;
- l'impôt sur la fortune un symbole non profitable ;
- l'universalité de la sécurité sociale une inconvenance ;
- l'extension du principe de sécurité une dévaluation de l'effort ; etc.

On a abusé des mots : progrès social, solidarité, collectivité.
"C'était une façon de camoufler, sous la noblesse des mots, une vérité accablante ; s'en remettre à l'Etat exclusivement pour assumer des devoirs qui incombent à chacun de nous et substituer à la solidarité individuelle la solidarité institutionnelle".
"Une société progresse aussi grâce à ses inégalités".
"Il faut privatiser la télévision. Remettre les chaînes aux puissances d'argent ? Eh bien ! Oui. Il faut faire confiance au marché."
Et d'ailleurs "tous les Français devront se convertir d'urgence à l'esprit de marché". Etc.

Tout cela sous la plume d'un homme qui fut ministre de l'Economie et des finances, de 1981 à 1984 !

[Antérieurement, entre autres, en 1969-1970, M. Delors avait été conseiller technique du 1er ministre de l'époque, M. Chaban-Delmas, prétendu "de droite".  Postérieurement, il contribuera à convaincre de voter "oui" au Traité de Maastricht, porte d'entrée dans l'Union européenne socialiste.]

Bref, vous devez comprendre que la gauche est en train de réussir, en présence d'une opposition pétrifiée, un hold-up idéologique.
La voilà qui cavale vers les élections avec l'épargne intellectuelle des libéraux. Elle veut se faire estimer à la mesure de ses déjugements.
Une gauche désormais plus à droite que la droite se veut plus que jamais la gauche au pouvoir.
Vous me direz que c'est gros.
C'est gros en effet. Mais ça passe si l'on ne fait pas attention."

(Fin du texte de Louis Pauwels.)

A quand une droite-gauche plus libérale que les libéraux, qui se veuille plus que jamais le libéralisme au pouvoir ? On ne saurait rêver, mais ça passe si l'on ne fait pas attention.


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