A Paris, le 17 avril 2009.



La France aux ordres d'un cadavre est un livre qu'avait écrit Maurice Druon (ci-dessous à droite), disparu cette semaine, et qu'il avait fait publier par les éditions de Fallois en 2000.

Comme il fallait s'y attendre, des hommages plus ou moins hypocrites ont été rendus à sa mémoire, pour l'occasion, mais à aucun moment, à ma connaissance, ils n'ont insisté sur l'ouvrage.  Le monde du silence est bien installé en France.

Je vais donc combler le vide et rehausser l'ensemble par l'accumulation des "deux derniers méfaits du cadavre".


1. Résumé – officiel - du livre.

"Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la France vit en régime semi-marxiste, seul pays d'Europe à se trouver dans ce cas.

Le cadavre évoqué par le titre, c'est celui de l'Union soviétique, défunte depuis près de dix ans, mais dont les orientations, instructions et consignes données au Parti communiste français, et relayées par les syndicats, continuent de s'imposer à notre société. Fonction publique, secteur nationalisé, conventions collectives, code du travail, fiscalité, justice, enseignement et recherche, tout subit les séquelles de plans, concertés à l'époque de la Libération et pendant la " guerre froide ", qui tendaient à affaiblir ou déstabiliser notre pays afin de l'aligner sur le modèle soviétique.

Les effets sont tellement entrés dans nos moeurs que les citoyens ne s'en aperçoivent même plus. Mais la situation en France en est gravement affectée. Du jamais dit, ni avec une telle vigueur, par un écrivain qui a tenu de hautes charges dans l'Etat, et qui est informé de tous les aspects de la vie publique."


2. Bonnes feuilles.
 
Voici quelques extraits des pages 102-116.

Maurice Druon raconte qu'un peu avant 1981, Christian Beullac, ministre de l'Education nationale en exercice, le convoque avec Alain Decaux et d'autres " personnes dont il pensait qu'elles avaient quelques vues sur l'enseignement du français. J'eus l'impudence d'avancer, à un moment, qu'il était souhaitable qu'on donnât aux écoliers et collégiens de bons modèles classiques.
- Vous ne voulez tout de même pas qu'ils copient! s'écria un personnage ...aux yeux emplis d'une brume haineuse.
- J'entends modèle au sens d'exemple, lui répondis-je. De bons exemples. Il me semble que pour guider les débutants, mieux vaut La Fontaine que Boris Vian.
- Cela dépend du type de société auquel on veut les préparer, dit fermement mon interlocuteur. Visiblement la nôtre n'était pas de son goût.

Je m'enquis des fonctions de cet homme péremptoire. C'était le secrétaire du syndicat des professeurs de lettres. Je me sentis édifié sur la conception de la laïcité dans l'enseignement de service public.[…]

l’enseignement est le grand échec de la Vème République.
Il faut dire qu'il était l'héritage de la IVème où tous les ferments de désagrégation avaient été mis en place.
L'instruction, l'éducation, la culture sont les moyens les plus sûrs de prendre le pouvoir. Les plus lents aussi. Il y faut attention, patience, persévérance. Ce sont là des vertus qu'on peut reconnaître aux communistes

Il faut désapprendre les principes de l'ancienne société pour les remplacer par les principes d'une autre, quitte à laisser les jeunes esprits vides pendant quelques temps. Tout au long de la IVe et de la Ve République, les marxistes français s'y sont employés avec succès. Ils ont commencé par constituer les syndicats les plus forts, et d'abord les syndicats d'instituteurs, les plus revendicatifs, les plus véhéments derrière ce front de revendications professionnelles progressait l'endoctrinement idéologique. La lutte des classes en était le fondement. Il fallait supprimer les différences entre les enfants dits de milieux privilégiés et les autres, pour les préparer tous à une 'société sans classes' et donc ne pas transmettre les valeurs, les références de la société aristocratique ou bourgeoise ; désapprendre [...] le passé simple, instrument sans égal du récit, est proscrit.
Au nom de l'égalité des chances, on a établi l'égalité des malchances.

[...] désapprendre le patriotisme et les devoirs du citoyen.

Et désapprendre l'histoire qui pourrait donner prétexte à la fierté française.
Pourquoi parler des grands événements, puisque l'Histoire, vue par les marxistes, n'est que le rapport des forces économiques? Pourquoi parler des grands hommes puisqu'ils furent tous des tyrans, des exploiteurs du peuple, et puisqu'en fait ils ne commandaient rien  […]

Ne mésestimons pas le renfort puissant que les marxistes ont reçu de la part des adeptes de l’existentialisme sartrien et de la psychologie freudienne.

Alors que l’homme, par sa condition même est soumis à quantité de contraintes naturelles, génétiques, sociales, que ses aptitudes sont fonction de sa carte chromosomique, et qu’il doit réfréner ses désirs de voler le bien d’autrui ou d’occire son prochain, l’idée s’est répandue, comme se répand la peste, qu’il ne fallait faire peser sur l’enfance aucune pression ou interdit, afin de ne pas créer en lui de blocages, de frustrations de refoulements. Moyennant quoi on a supprimé notations, classements, prix de fin d’année. N’ai-je pas lu dans un rapport qu’on devait éviter de stresser les enfants devant le savoir ? Donc ne stressons pas les derniers de la classe en encourageant les premiers[…]

Comment les communistes, alors qu’ils posaient en modèle de société la soviétique, qui fut la plus contraignante et la plus exigeante qui ait jamais existé, ont-ils laissé leurs syndicats soutenir cette pédagogie absurde, sinon pour affaiblir la société bourgeoise ?

Pour si bien 'déformer' la jeunesse il fallait aussi 'déformer' les maîtres.
On s’y est employé en supprimant les bonnes vieilles Écoles normales qui avaient produit des générations d’éducateurs exemplaires, pour les remplacer par des IUFM, où l’on inculque, les trouvailles de l’INRP, Institut national de recherches Pédagogiques- qui est le lieu de tous les délires.

Pourquoi les avoir d’ailleurs qualifiés de pédagogiques puisque la pédagogie y a perdu droit de cité au profit d’une nouvelle science, la « didactique » ? Celle-ci se communique par un vocabulaire particulier, qui, en bon français, s’appelle un jargon de cuistres. [...]

Et c’est de cette bouillie-là que de futurs instituteurs doivent se nourrir pour finalement donner aux gamins comme modèle de conversation : t’habites où, tu fais quoi ?  […]

Alors que tout dans l’univers, de la galaxie à l’atome, est hiérarchisé, et que tout dans la nature est sélectif, on a tourné le dos, dans l’éducation, à la sélection et à la hiérarchie. La récolte est abondante en fruits secs."


3. Trois recensions du livre.

3.A. La recension de Georges Suffert dans Le Figaro du 16 novembre 2000.

"Qu'attendions-nous de la chute du Mur, de l'effondrement de l'empire soviétique, des révolutions de palais successives qui allaient emporter les uns après les autres les régimes des démocraties populaires ? Qu'elles débarrassent l'Europe du colonialisme, ce mirage noir qui a marqué les trois quarts du XXème siècle ; qu'elles expédient au cimetière des illusions sanglantes ce paquet d'espérances mensongères, de règles politico-économiques qui, partout, toujours, avaient jeté les peuples dans la pauvreté et la servitude.

Sous nos yeux, notre vœu s'est réalisé. Le monde a été en quelques années délivré de cette fascination hypnotique. Il s'est réveillé avec l'espèce de gueule de bois historique qui suit généralement les vraies révolutions. La panoplie du parfait communiste style 1920-90, a été retirée de la vente des jouets du nouvel an. Partout. Ou presque.

Presque. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Il existe en effet un grand pays européen qui, pour de multiples raisons, a gardé presque intactes, les mœurs, les institutions, les règles du jeu héritées de ces époques flamboyantes. Pour Maurice Druon, cette nation s'appelle la France. Ses habitants sont tellement habitués aux pratiques mises en place par le PC et ses alliés qu'ils ne s'en étonnent même plus. La vraie spécificité française, ce n'est pas notre fameuse culture que nous exhibons à chaque conférence internationale (littérature, cinéma, etc.), ce sont les tissages de ce que nous appelons avec fierté le secteur public. Ça comprend le statut de la fonction publique, les entreprises publiques, les emplois fictifs que nous offrons aux grands syndicats, les règles du jeu qui constituent l'ossature de nos systèmes d'enseignement.

Tout ce fatras, héritage des périodes où la gauche imposait ses lois, n'a jamais bougé. C'est ce que Druon appelle "le cadavre". Nous le portons sur le dos. Ce monstrueux fardeau pourrait bien constituer la cause principale de notre abaissement progressif.

On imagine l'étonnement des générations des vingt à quarante ans. Devant ce discours, elles haussent les épaules : les vieilles personnes bégaient, ratiocinent, pensent-elles. A l'époque des internautes triomphants, de quoi bientôt nous parler ? Il faut conseiller à ces esprits forts de lire avec attention les quarante-cinq premières pages du livre de Druon.

Après cette plongée dans les eaux glaciales qui baignent, en aval et en amont, la dernière guerre mondiale, ils dévoreront le reste du livre avec passion.

Ses deux premiers chapitres en effet exposent la succession des événements qui a fait de nous un porteur de cadavre. Pierre angulaire du château fort : le PC, parti du prolétariat,dirigé et financé par Moscou.

Déjà le lecteur saute en l'air : comment peut-on professer aujourd'hui encore de telles accusations ? Mais tout simplement depuis l'ouverture des archives du Kremlin. Celles-ci ont livré au grand public les détails de cette cuisine.

Aujourd'hui, on connaît le volume global de ce financement illégal : on sait quelles filières assuraient l'efficacité et la discrétion de ces transferts. Pourquoi aucune institution de la République, aucun juge n'a-t-il ouvert la moindre enquête sur ces pratiques ? Sans doute parce que les documents du Kremlin ne faisaient que confirmer et chiffrer le vieux refrain concernant "l'or de Moscou". Personne ne souhaitait prouver la vérité de cette légende.

Reste à comprendre comment le PC a pu avoir eu une telle influence sur les structures de notre pays. Druon montre très bien le croisement entre mécanisme électoraux et thèmes politiques. Premier élément : les élections législatives. Les socialistes dans la plupart des cas, ne peuvent être élus au deuxième tour que grâce aux voix communistes. Il n'en faut pas davantage pour comprendre les silences du PS. Il a besoin du PC.

Deuxième constat : ce sont toujours les communistes qui créent les modes politiques : nationalisations, règles concernant la représentativité syndicale, statut de la fonction publique, etc. En général, on utilise un groupe ou un syndicat minoritaire pour imposer progressivement ces thèses

Peu de retour en arrière : il faudra attendre le gouvernement d'Edouard Balladur pour amorcer les privatisations de quelques-uns des grands groupes publics. L'Etat en conserve la plupart : si les Télécom commencent à lui échapper, Air France, Electricité de France, Gaz de France, la SNCF, etc., demeurent toujours, dans le domaine de l'Etat. La droite, lorsqu'elle arrive au pouvoir, hésite à démanteler cette forteresse. D'autant plus qu'elle doit en ce cas affronter l'appareil syndical le plus puissant, c'est-à-dire la CGT, elle aussi financée pendant des lustres par Moscou.

Les Français, corsetés par ce système bizarre, paient chaque année la facture de ces curiosités historiques. Tous les autres, pays d'Europe occidentale se sont délivrés de cette maladie : la Dame de fer s'est chargée de la Grande-Bretagne, la république fédérale a absorbée sa petite sœur de l'est, l'Italie a fait sa mue, etc. Il n'y a qu'en France que le PC est toujours là, intact, heureux, tout à la fois au gouvernement et dans l'opposition. Et financé, comme chacun sait, par la vente du muguet du 1er mai. Druon en somme, vient de mettre les pieds dans un plat dissimulé au fond d'un congélateur."


3.B. La recension de François Foucard dans Les 4 vérités du 30 décembre 2000.

"Le temps de se priver d'un ou deux mauvais films à la télévision et on aura lu, sans doute d'un seul trait, le dernier livre de Maurice Druon La France aux ordres d'un cadavre.

Le cadavre en question, avertit d'emblée l'auteur, est celui de l'U.R.S.S.. Et, au-delà, celui du communisme.

La thèse se résume ainsi : les instructions données de Moscou au parti communiste, à ses compagnons de route, à ses courroies de transmission, à la CGT et à tous les autres relais dont il dispose dans notre société, continuent à faire largement la loi dans notre pays.

Cela est vrai depuis 1920. on l'a vu au moment du front populaire et de son Gouvernement, qui n'a pourtant duré que onze mois, mais qui a mis en œuvre un ensemble de mesures dont les effets désastreux ont été durables et ont contribué à la débâcle de 1940. Pendant la guerre, le parti communiste a été tour à tour, l'allié de l'occupant nazi puis un partenaire exalté et dangereux dans le camp des vainqueurs. Après la libération, ce fut le statut général de la fonction publique promulgué par une loi signée Maurice Thorez. Puis la mise en place de la syndicalocratie, avec ses trente mille emplois fictifs ! dont personne ne parle. Ce furent les nationalisations, machines à fabriquer de nouveaux permanents, de nouveaux combattants du désordre social. Ce fut la co-gestion introduite à la direction générale des impôts. Le nivellement institutionnalisé dans une éducation nationale étatisée comme nulle part ailleurs au monde…

Comme l'indique Maurice Druon, dans son avant-dernier chapitre : 4l'inventaire complet des ravages causés par l'importation des théories et méthodes soviétiques n'a pas encore été dressé4. Mais peu de milieux, peu d'activités, peu d'institutions en sont indemnes.

L'ancien ministre des affaires culturelles du deuxième cabinet de Pierre Mesmer, 1973-74, ne fait qu'évoquer la domination marxiste sur la culture et les médias. Mais il ose dire qu'à la télévision, publique ou privée, ce sont toujours les syndicats qui décident des engagements, des salaires, des horaires et des conditions de travail. Quand une grève est déclenchée par la CGT, c'est toujours au délégué de ce syndicat qu'on donne la parole en premier.

Bien sûr, on aurait aimé trouver, en plus, dans ce livre, un plan d'action, des conseils pratiques pour demain. Mais c'était beaucoup demander à ce cher académicien de quatre vingt deux ans. […]

Ici, il faut se contenter d'un constat. Il est cuisant.

Margaret Thatcher appelait "ennemis de l'intérieur" les syndicats rouges qui prétendaient, avec leurs grèves, dicter leur loi au pays. Si on a bien compris Maurice Druon, la France est un pays qui obéit à son ennemi de l'intérieur."


3.C. La recension de Bogdan Calinescu en novembre 2000 sur LibRes.

"Le dernier livre de Maurice Druon - La France aux ordres d’un cadavre -, ne manque pas de tonus pour dénoncer, avec courage et lucidité, la permanence de l’influence marxiste en France.

Tout a commencé il y a 80 ans lorsque, à Tours, les mouvements socialistes, au lieu de s’unir, comme il était convenu, pour le bien du genre humain, se scindent en deux tendances comparables aux mencheviks et aux bolcheviks : d’une part, la S.F.I.O. proprement dite et, d’autre part, la Section Française de l’Internationale communiste, devenue presque aussitôt le Parti communiste français, avec sa filiale syndicale, la Confédération Générale du Travail Unitaire (C.G.T.U.). Depuis, une grande partie de l’Histoire de la France se décide à Moscou et s’applique, grâce à des intermédiaires dévoués, à Paris.
C’est le point de départ du dernier livre de l’académicien Maurice Druon qui n’est autre chose qu’un diagnostic implacable sur la France d’aujourd’hui. C’est la soumission continue de notre pays aux ordres de Moscou et à la pensée marxiste qui provoque l’ire de Druon. C’est la servilité de tous ces valets, de Thorez à Marchais, en passant par Duclos, qui a poussé l’académicien à écrire ce brûlot.

L’autre visage de l’Histoire apparaît clairement dès le Front populaire (terme inventé par Thorez) lorsque celui-ci est instauré pour servir la politique étrangère de l’URSS. Habiles, les communistes, en suivant les ordres de Staline, refusent de participer au gouvernement mais font adopter les réformes qui se révéleront catastrophiques pour l’économie française : baisse de la durée hebdomadaire du travail (elle visait à résorber le chômage, ce qui se révéla faux, déjà !), création de l’Office du blé, nationalisation de la Banque de France, nationalisation des industries de l’armement. Ce gouvernement ne dura que onze mois mais ses effets furent durables…

Pendant l’Occupation, les communistes creusent leur nid. Après avoir été les alliés d’Hitler (on oublie trop souvent en France que le PCF a été le seul parti allié du national-socialisme), ceux-ci deviennent leurs ennemis mais aux ordres de Moscou et dès la Libération réclament leur dû. Ils n’eurent pas l’armement dans le gouvernement de Gaulle, ni l’Intérieur, mais en compensation Thorez reçut la Fonction publique. Et c’est le 5 octobre 1946 que Thorez fait signer la loi sur le statut des fonctionnaires qui est encore valable aujourd’hui. Elle était faite pour que l’administration soit pléthorique et que les procédures soient toujours lentes et, surtout, à ce qu’on ne puisse jamais réformer l’Etat.

Peu de lois ont été aussi solides ! C’est la loi Thorez qui a installé le pouvoir syndical qui ampute celui des ministres, elle a créé les Commissions paritaires qui donnent aux syndicats une large part d’autorité, généralement paralysante, sur la gestion des personnels et la marche même des services (quand un ministre prend sa charge, il doit obligatoirement réserver trois précieuses heures pour entendre les représentants syndicaux exposer leurs revendications).

Cette loi a représenté la création de l’Etat schizophrène qui survit encore aujourd’hui. « Si la France décline, constate Druon avec lucidité et amertume, si elle n’occupe plus en Europe et dans le monde la place et le rang qui devraient être les siens, c’est en grande partie parce qu’elle est malade de sa fonction publique. Ses organes essentiels souffrent d"une infection pernicieuse ». Si la France est malade, c’est à cause de son administration énorme, de ses 20 000 emplois fictifs (des fonctionnaires mis à la disposition des syndicats alors que ceux-ci ne représentent plus que 6,1 % de la population active), de l’argent colossal qui est englouti par l’Etat.

Pourquoi s’obstine-t-on à sauvegarder des entreprises nationalisées qui coûtent très cher aux contribuables ? Ce sont les syndicats qui veillent : à la SNCF, il n’y a pas moins de 3 000 préposés, payés par l’entreprise, qui ne s’occupent de rien d’autre que du 'dialogue social', et de gérer les dix à trente préavis de grève quotidiens, en période 'calme', et jusqu’à cent dans les moments de crise. Si l’URSS a prôné le 'stakhanovisme', les services publics français encouragent le 'stakhanovisme' à l’envers. Moins on travaille, mieux on sera récompensé !

Dans un pays où l’égalitarisme fait figure de loi fondamentale, les riches s’exilent à l’étranger, avec les jeunes en quête d’ascension sociale, et les assistés augmentent.
Comment ce pays pourrait-il être prospère quand les charges qui pèsent sur le contribuable s élèvent à 62 % du revenu moyen individuel ? Quel avenir pourrait-il avoir quand 20 % des élèves sont incapables de lire et d’écrire à la sortie de l’école primaire? 'Désapprendre' a été et reste le mot d’ordre de l’éducation en France depuis que les syndicats s’en sont emparés et depuis que Marx et Lénine ont remplacé Tocqueville.

Une centaine de pages suffisent pour rendre compte d’un désastre lorsqu’elles sont écrites avec colère, mais aussi avec beaucoup de talent, par un écrivain reconnu surtout pour ses talents de romancier. Et cette fois-ci, il ne s’agit plus d’un roi maudit, mais d’un pays qui paraît maudit, à la solde d’un cadavre idéologique qui bouge encore."

Suivront La France aux ordres d'un cadavre les trois derniers livres qu'écrira Maurice Druon, à savoir :
2002 : Ordonnances pour un État malade (Éditions de
             Fallois/du Rocher) ;
2003 : Le Franc-parler (Le Rocher) ;
2006 : Mémoires. L'aurore vient du fond du ciel
             (Plon/Éditions de Fallois).


3.D. A propos du livre Le Franc-parler.

Quatre ans plus tard, Bogdan Calinescu a écrit sur LibRes une recension de Le Franc-parler, livre où l'académicien avait rassemblé ses chroniques journalistiques (du Figaro).

"J’avais recensé avec plaisir, en 2000 et 2002, les deux premiers pamphlets de l’auteur (La France aux ordres d’un cadavre et Ordonnances pour un Etat malade).

Dans le premier, il dénonçait avec férocité et humour l’emprise du gauchisme sur la société française, tandis que le second apportait les remèdes qu’il estimait nécessaires au redressement de notre pays. Loin d’être un vrai libéral, Maurice Druon avait montré une excellente compréhension des dysfonctionnements et des gaspillages de l’Etat et même de ses limites dans la gestion des affaires.

Ce volume qui vient de paraître laisse entrevoir un auteur lassé d’une France en queue de peloton et qui se met à espérer une nouvelle ère lors du changement de majorité (les chroniques commencent les 29 avril [2002], une semaine après le premier tour des présidentielles).
Il y croit, d’abord dans sa 'Lettre ouverte à Jacques Chirac', ensuite, avec les bonnes notes accordées à quelques ministres de droite dans les premiers mois du nouveau gouvernement.
Malgré la bureaucratie du ministère de la Culture, il pense que le ministre fait du bon travail, de même pour le ministre de la défense, une femme qu’il croit capable de revigorer une gloire perdue, ainsi que de Nicolas Sarkozy, une personnalité qui aime donner des ordres qui soient suivis.
Dans cette situation optimiste, à quoi bon les centristes, ennemis d’une 'ardente politique nationale' ? Ce sont des gens qu’on ne peut situer ni  à droite, ni à gauche, alors pourquoi s’encombrer ?

Une merveilleuse chronique est consacrée au mot 'libéral'.
'Les glissements de sens, les modifications sémantiques, les variations du langage sont révélateurs de l’état d’esprit, et de santé, d’un peuple', affirme Druon avec raison. C’est ce qui s’est passé avec ce mot tant honni.
Paradoxalement, le terme a été confisqué par la gauche qui l’a déformé à son avantage justement pour qu’il soit employé seulement à des fins dangereuses pour la société.
Une réforme libérale ? Ce n’est qu’une dérive extrêmement inquiétante.
Une loi libérale ? Ce n’est qu’une 'loi scélérate'. Alors que, même pour le novice en la matière, il suffit de lire dans le Robert les contraires du mot : dictatorial, dirigiste, totalitaire. Tout est dit.

Pourtant, malgré ces pages réconfortantes, on a du mal à suivre Druon sur un certain nombre d’idées. D’abord, il y a cette méfiance envers le rôle des juges dans la lutte contre la corruption. En ce qui nous concerne, on pense qu’ils sont plutôt timides dans un pays où les 'affaires' occupent une place importante. Les prisons ne regorgent pas vraiment de politiques malgré de nombreuses mises en examen et ceux-ci ne se bousculent pas, contrairement à leurs homologues anglo-américains, pour démissionner ou abandonner la politique après avoir été mêlés à des affaires.

Ensuite, il y a cet espoir que l’auteur a en la construction européenne et sa méfiance envers le marché.
Le récent échec autour de la Constitution, les mésententes avec les prochains membres et, en particulier, l’arrogance avec laquelle la France et l’Allemagne ont bafoué des traités qu’ils avaient signés ont largement montré les limites d’une Europe bureaucratique sous la coupe d’une autorité suprême.
Ce n’est pas en créant une présidence que les problèmes seront résolus. Au contraire, il sera impossible de contenter tout le monde. L’Europe est un grand espace ouvert aux libertés économiques, politiques et culturelles. Ce n’est pas un Etat.

Enfin, inexplicable est la position de Druon sur la guerre en Irak. Qu’il soit contre l’intervention américaine, c’est son droit, mais qu’il transforme cette opinion en position antiaméricaine et, surtout, en soutien à la diplomatie française, ceci nous semble incompréhensible.
Comment un esprit éclairé comme le sien peut-il reprendre le poncif marxiste (largement utilisé par Le Monde diplomatique) sur le pétrole comme cause de la guerre ? Ou bien l’affirmation selon laquelle Ben Laden serait une création des Américains alors qu’il est le résultat des années de dictature communiste et de terreur envers la population afghane (à cet égard, (re)lire le chapitre éclairant sur l’Afghanistan de Pierre Rigoulot dans Le livre noir du communisme) ? En quoi la France aurait retrouvé sa place à la tête de la communauté internationale en s’opposant aux Etats-Unis ? Dépourvue de moyens et de solutions, incapable de régler le moindre conflit, la France n’est forte que lorsqu’elle s’oppose à l’ogre américain. Elle le payera chèrement et elle le mérite (dans le conflit irakien, elle n’a pas été neutre comme d’autres nations, elle s’y est opposée ouvertement).

Quel dommage que de nombreux intellectuels français gardent toujours cette attirance pour une autorité forte, d’en haut, qui impose ses règles à toute la société sous prétexte de faire rayonner la nation."


4. Ma conclusion.

Il est, en effet, difficile de comprendre cette prise de position d'un homme qui a une réflexion acérée sur l’Etat et sa bureaucratie, qui est lucide sur le recul de la France dans le monde et impitoyable avec la gauche.
Les deux positions sont en vérité incompatibles : l'Etat et sa hiérarchie bureaucratique ne peuvent que végéter sur la gauche et l'idéologie marxiste et avoir pour effet le recul dénoncé. Pourquoi vouloir renforcer toujours plus son autorité ? Pourquoi désirer ce totalitarisme ?

En outre, il est non moins difficile de comprendre le silence de Maurice Druon sur l'institution marxiste au moins autant pernicieuse que, par exemple, le monopole de l'éducation nationale, à savoir l'organisation de la sécurité sociale.
Les destructions qu'occasionne cette organisation et que les réformes entreprises depuis au moins 1967 tentent vainement de camoufler ou de colmater - cf. ci-dessous la toute nouvelle - se juxtaposent à celles que provoquent la hiérarchie bureaucratique de l'Etat dont, il faut y insister, elle est indépendante en grande partie.


Le totalitarisme, effet du marxisme, se porte décidément bien en France : deux exemples d'actualité.

a) Plus de pipe.

Le 16 avril 2009, on apprenait que "Jacques Tati venait d'être privé de sa pipe par la RATP". De quoi s'agissait-il ?

Après Pompidou, Malraux, Sartre privés de leur cigarette caractéristique sur des photos légendaires montés en affiches, voici que Monsieur Hulot – Jacques Tati - (ci-dessus) se voit privé de sa pipe, elle aussi caractéristique.
En effet, les affiches de l’exposition consacrée à Jacques Tati par la Cinémathèque française, à Paris, ont été modifiées à la demande de la RATP.  Il s’agit d'affiches destinées aux stations de métro ou aux bus de la RATP.

En d'autres termes, il s’agit, ni plus ni moins, de gommer un élément essentiel du personnage de M. Hulot tel qu’il reste présent dans la mémoire de tout spectateur des films de Tati. Tout cela au nom du respect de la "loi anti-tabac".
Censure ? Respect de la loi ? Révisionnisme ? Principe de précaution ? Non, totalitarisme ambiant induisant la peur d'otages victimes du syndrome de Stockholm.  Et s'ils n'en étaient pas victimes, ils s'opposeraient au législateur.
Un reportage de Laura Huyghe et une analyse de Claire Bruyère, historienne, s'y sont intéressés sur "France Info".

Je serai beaucoup plus bref que leurs propos : le totalitarisme, effet du marxisme, se porte décidément bien en France.

Et malheureusement, cela a échappé à Maurice Druon même s'il a écrit, je ne sais plus où, que :

"le drame de notre époque est que la bêtise s'est mise à penser".

Mais il y a encore plus dément.


b) Plus de liberté d'installation.

Aujourd'hui 17 avril 2009, on apprend qu'à partir du 18 avril, les infirmières n'auront plus le droit de s'installer librement en France, cela en totale violation de deux principes fondamentaux de l'Union européenne : la liberté d'installation et la liberté de prestations de service.

Selon Vincent Collen du journal les Echos

"Le samedi 18 avril est à marquer d'une pierre blanche dans l'histoire du système de santé français.
Pour la première fois, une profession libérale de santé exerçant des soins, en l'occurrence les infirmiers et infirmières, accepte de limiter sa liberté d'installation afin de corriger des déséquilibres démographiques susceptibles de mettre en danger le principe d'égalité d'accès aux soins.

C'est demain qu'entre en vigueur l'accord signé il y a six mois entre les syndicats d'infirmiers libéraux et l'assurance-maladie. En échange d'une revalorisation des tarifs de 5,3 %, l'installation des professionnels sera strictement régulée dans certains territoires.

Dans les zones considérées comme « très surdotées », une infirmière ne pourra s'installer que si une autre professionnelle cesse son activité. Elle devra apporter la preuve à la caisse primaire d'assurance-maladie qu'elle remplace un départ.
Concrètement, cela reviendra à racheter la clientèle de sa collègue partante.

Dans les zones « très sous-dotées », des mesures d'incitation à l'installation et au maintien d'activité entrent aussi en vigueur demain : l'assurance-maladie subventionnera l'équipement du cabinet, dans la limite de 3.000 euros par an pendant trois ans.
'Cela permettra notamment d'aider à financer un véhicule, premier poste de dépense pour la profession dans certaines zones', se félicite Philippe Tisserand, président du syndicat FNI. […]

La Sécurité sociale prendra aussi à sa charge une partie des cotisations d'allocations familiales.
En contrepartie, l'infirmière signera un contrat par lequel elle s'engagera à favoriser la vaccination contre la grippe, ou encore à suivre les patients atteints de maladies chroniques comme le diabète. […]"

Effectivement la bêtise s'est mise à penser et, dans ce dernier domaine, depuis un certain temps, depuis qu'ils ont mis la médecine dans la seringue...


















N.B.
J'emprunte à Laure Allibert  l'illustration ci-dessus : j'espère qu'elle me pardonnera, je n'ai pas su résister.


P.S.
Une recension remarquable du livre de Maurice Druon est encore disponible sur SOS Action santé.



Addendum.

J'ai retrouvé dans mes archives un article "récent" de Maurice Druon qui, bien évidemment, n'a pas été mentionné dans les hommages.
Il est intitulé "Passer dans l'autre monde" et a été publié dans Le Figaro du 24 novembre 2003, sous titre "Le financement du forum social européen en question".

Je vous le livre, il vaut le détour.

"«La grandeur de la démocratie, c'est de laisser en liberté ceux qui veulent l'assassiner. Mais sa bêtise commence quand en plus elle leur paye le poignard.»
Je crois avoir écrit cela, ou quelque chose d'approchant, il y a une bonne trentaine d'années. Je vois que la République tient toujours ouverte sa boutique de coutellerie.

Un million d'euros de la Ville de Paris, cinq cent soixante-dix mille de celle de Saint-Denis, plus de six cent mille versés par les trois départements de Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne et Essonne, voilà la cagnotte du Forum social européen, c'est-à-dire du rassemblement des altermondialistes.
A quoi s'ajoutent quatre-vingt-deux mille euros de l'Agence pour la francophonie. Que vient-elle faire là, alors qu'elle fonctionne en principe sur des fonds internationaux, et qu'elle ne cesse de gémir de son manque de moyens ?
Mais le comble, dont je m'étonne qu'il n'ait provoqué aucune question au Parlement, c'est le demi-million d'euros généreusement accordé par l'Hôtel de Matignon, qui semblait parfois plutôt occupé ces temps-ci à racler les fonds de tiroirs.

Jamais contestataires ne furent plus grassement subventionnés. Je ne savais pas que les impôts que j'acquitte, constitutionnellement, «pour l'entretien de la force publique et pour les dépenses d'administration» (art. XIII des droits de l'homme) dussent permettre à M. José Bové, ce fils de bourgeois déguisé en valet de ferme, de venir, à peine sorti de prison, exécuter son numéro de bateleur de foire.

La presse fut pleine, l'autre semaine, dudit Forum. Cinquante à soixante mille personnes réunies aux portes de la capitale, pour réclamer, non sans quelque véhémence, un total changement de société, c'est là un événement qui, certes, mérite attention. Je ne pense pas qu'il soit trop tard pour revenir dessus, avec les yeux bien ouverts.

D'abord, qui y avait-il dans ce rassemblement ? De tout. Des jeunes, des vieux, des Français, des immigrés, des étrangers, beaucoup d'étrangers le tourisme de récrimination fait florès ! des utopistes, des généreux sincères mais à la vue courte, de simples râleurs, des casseurs professionnels, des jeunes filles musulmanes envoilées, des asociaux congénitaux, des anarchistes, des nihilistes, des libertaires, des membres du Secours catholique, des syndicalistes d'extrême gauche, des activistes d'extrême droite, des lesbiennes organisées et de tristes gays, oui vraiment, de tout. Leur seul point commun est d'être des mécontents. Il faut prendre garde à ce genre de magma ; c'est l'humus des révolutions.

Les initiateurs de ce mouvement, qui s'est déjà signalé en divers points de la planète, se proclamaient naguère antimondialistes. Ils se sont aperçus que la mondialisation était un fait sur lequel on ne peut pas revenir. D'ailleurs eux-mêmes ont des ambitions mondiales. Aussi se sont-ils donné une dénomination plus juste, mais dont je crains que l'on n'ait pas bien mesuré ce qu'elle avait d'inquiétant : altermondialistes.
Nous savons ce que veut dire, par métaphore, «passer dans l'autre monde». Telle est bien l'intention de ces agitateurs. Ils veulent tuer la société où nous vivons et, sous leur air paterne, n'hésiteraient pas le temps venu à expédier ceux d'entre nous qui y tiennent encore.

Le contenu et le ton des débats nous ont été rapportés dans ces colonnes (1) : une incroyable logorrhée, des répétitions sans fin, les formules éculées de tous les marxismes depuis un siècle, et une bonne proportion de bouillie de cervelle chez tous ces gens qui prennent les mots pour des idées.

Les staliniens, à ce jeu, étaient experts qui ont longtemps abusé l'univers avec le pléonasme de «démocratie populaire».

On peut dégager toutefois une constante dans les aspirations du mouvement altermondialiste : la fin du capitalisme et la destruction de la société libérale. En clair, cela revient à souhaiter l'instauration de l'économie collectiviste et de la dictature totalitaire.

Admettons, car tout est possible, que ces agitateurs parviennent à ce qui semble la première phase de leurs désirs : provoquer un désordre général, avec entraves à la circulation et aux communications, arrêt de la distribution de l'énergie, paralysie de la production et déstabilisation du pouvoir ? Nulle population ne peut supporter plus de quelques semaines l'anarchie. Elle réclame très vite la réapparition d'une autorité, quelle qu'elle soit, qui remette les machines en route, toutes les machines, y compris la machine administrative.

Or, qui serait prêt, en cas de triomphe de l'altermondialisme, à exercer cette autorité ? Les trotskistes, et eux seulement.

Ceux-là sont préparés, organisés, structurés. Ils ont longuement étudié la technique léniniste de la prise du pouvoir, et comme une minorité dure peut manipuler, en l'endormant ou la terrorisant, une majorité molle. Ils ont fait leur bible des doctrines de Trotski, le créateur de l'Armée rouge et l'inventeur du Goulag, sur la révolution mondiale. C'est si gros, c'est si vieux que l'on ne peut y croire. On ne se méfie pas des resucées de l'Histoire.

Est-ce par ignorance, illusion, cécité ? Tous les partis caressent dans le sens du poil ce gros monstre plantigrade qui se déplace lourdement de Seattle à Gênes, à Genève, à Paris. Va-t-on lui en vouloir de casser par maladresse quelques vitrines au passage ? La pêche aux voix, maladie des démocraties molles, empêche de voir que, sous le vocable d'altermondialisme, c'est le parti unique qui s'avance.

Notre parti socialiste, essoufflé, qui était venu chercher un peu d'oxygène du côté de la Plaine-Saint-Denis, s'est fait recevoir à coup de pierres. Or c'est ce même parti socialiste, par maire de Paris interposé, qui avait fourni la plus grosse subvention à ce divertissement champêtre. La démonstration me semble faite.

D'aucuns me jugeront peut-être trop alarmiste. Je voudrais bien l'être. Je souhaiterais surtout que mon avertissement portât quelque peu.

Le demi-million d'euros alloué par l'Hôtel de Matignon me reste en travers de la gorge. Le gouvernement a-t-il la vue si basse ou l'âme si affaiblie qu'il se laisse aller à croire opportun de nourrir les futurs meurtriers de la liberté ?

(1) Voir l'article de Guy Baret du Figaro du 15 novembre".


Bref, toujours la bêtise, mais, cette fois, une bêtise subventionnée par le contribuable.



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