Paris, le 31 juillet 2009.





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elle expose un phénomène du même ordre que celui qui a frappé, à partir du XXème siècle, la pensée économique de Vilfredo Pareto (1848-1923) et qui n'a cessé de croître et embellir jusqu'à aujourd'hui.

Les historiens de la pensée économique font en effet valoir désormais un “Pareto revival” dans les décennies 1930-1940 :

Le « Paretian Revival » a atteint son paroxysme d'activité […] au travers des travaux de John Hicks, Paul Samuelson, Abba Lerner, Oskar Lange, Maurice Allais, Harold Hotelling et autres.
La décennie 1930 représente donc la "résurrection" (ou "consolidation") de la révolution marginaliste qui avait commencé à s'essouffler dans la décennie 1890 et était dans un état moribond par la décennie 1920.
Elle représente également la première fois que les travaux de l’"Ecole de Lausanne" ont commencé à franchir la barrière de la langue anglaise.

Cette appréciation est très problématique, mais je laisserai en suspens dans ce qui suit toutes les dimensions du problème sauf une.

La dimension que j’adopte dans ce billet m'amène à dire que la pensée économique de Vilfredo Pareto en question, que la tendance va tenter d’inscrire dans le marbre, est en vérité un travestissement, une dénaturation de cette pensée de l’homme qui a écrit :

"Ce qui limite la spoliation, c'est rarement la résistance des spoliés ; c'est plutôt les pertes qu'elle inflige à tout le pays et qui retombent en partie sur les spoliateurs."


et qui a rendu de vibrants hommages à Frédéric Bastiat en de nombreux paragraphes de ses écrits, par exemple :

"Le blâme qu'encourt la spoliation a fait que les économistes se sont généralement abstenu de l'étudier, imitant en cela les amateurs d'entomologie qui se bornent à capturer les plus beaux papillons.
[Il y a de brillantes exceptions, Bastiat a écrit la Physiologie de la spoliation  et M. G. de Molinari en a fait une étude profondément vraie]" (Pareto, 1896-97, §1042)


Il faut que cela cesse, il faut en sortir et y mettre ainsi un terme par simple honnêteté et car les conséquences désastreuses s’accumulent (on passe de la science à l’ignorance, c'est le retour à l’obscurantisme, l'économie alchimie ou magie, l'absurdisme socialiste).

Pour beaucoup, la porte de sortie est malheureusement difficile à trouver car elle est cachée par, entre autres, une meute de mathématiciens qui n’ont pas pu déboucher dans la discipline de la pensée qu’ils avaient choisie et qui ont trouvé pour faire leur bonheur l’application de morceaux épars de théories mathématiques à ce qu’ils considèrent constituer la science économique.

 Un premier grand moment de leur tentative a donc tenu dans le développement cité précédemment, c’est-à-dire dans une certaine révolution marginale où le calcul de variations fait florès.

Un second moment s’y est juxtaposé dans la décennie 1950 avec l’application d’une mathématique du groupe Bourbaki – où le calcul différentiel n’intervient pas - et ce que les historiens de la pensée ont dénommé le courant « néo walrassien », le concept d’"optimum de Pareto" travesti ou dénaturé cimente la juxtaposition.


1) L'équilibre de marché optimum.

Que ne se sont-ils référés, les uns et les autres, à Pareto lui-même quand il déterminait l'équilibre de marché optimum à partir des échanges libres entre les individus, tout échange de biens n'étant jamais qu'un double transfert libre de sens contraire, "on donne quelque richesse pour recevoir une autre, en contrepartie".

a) Cours d'économie politique (1896-97).

cf. Pareto, V. (1896), Cours d'économie politique, 2 livres, dans Bousquet, G.H. et Busino, G. (Ed.), Oeuvres complètes de Vilfredo Pareto, tome 1 : Cours d'Economie politique, Librairie Droz, Genève, nouvelle édition, 1964.


"La loi dite de l'économie des forces, par laquelle l'homme tâche d'obtenir la plus grande somme d'ophélimités en échange de la moindre somme de travail, est au fond notre principe hédonistique et la base de notre théorie (§43).

Mais il ne suffit pas de poser ce principe, il faut, en outre, découvrir sous quelles conditions on peut l'appliquer, et quelle est l'organisation qui donne une somme maxima d'ophélimités.
M. G. de Molinari a fort bien vu […] comment, sous le régime de la libre concurrence, on était conduit à produire précisément les genres de capitaux qui sont nécessaires pour obtenir la quantité maxima d'utilité" (§736)

b) Manuel d'économie politique (1909).

cf. Pareto, V. (1909), Manuel d'économie politique dans Bousquet, G.H. et Busino, G. (Ed.), Oeuvres complètes de Vilfredo Pareto, tome 7: Manuel d'économie politique, Librairie Droz, Genève, nouvelle édition, 1981.

Bien plus, dans le Manuel d'économie politique, Pareto écrit:

"Nous commencerons par définir un terme dont il est bon de se servir pour éviter des longueurs.
Nous dirons que les membres d'une collectivité jouissent, dans une certaine position, du maximum d'ophélimité, quand il est impossible de trouver un moyen de s'éloigner très peu de cette position, de telle sorte que l'ophélimité dont jouit chacun des individus de cette collectivité augmente ou diminue. C'est-à-dire que tout petit déplacement à partir de cette position a nécessairement pour effet d'augmenter l'ophélimité dont jouissent certains individus, et de diminuer celle dont jouissent d'autres : d'être agréable aux uns, désagréable aux autres" (§33)

On peut dire aussi qu'il y a une certaine allocation des richesses disponibles (cf. K. J. Arrow, 1974, p. 255)

Et il continue en écrivant à propos de l'équilibre de l'échange:

"Nous avons le théorème suivant : Pour les phénomènes du type (1), quand l'équilibre a lieu en un point où sont tangentes les courbes d'indifférence des contractants, les membres de la collectivité considérée jouissent d'un maximum d'ophélimité" (§34)
"On ne peut donner de démonstration rigoureuse de ce théorème qu'à l'aide des mathématiques […]" (§35)

Soit dit en passant, je reconnais aisément qu’avec une telle phrase, Pareto a présenté le fruit de l'économie politique aux vers ... de terre des mathématiques.

c) Remarque : la solidarité sociale (1898).

Dans un article publié en février 1898 et intitulé "Solidarité sociale" que j'évoque dans le billet du 19 novembre 2007 "l'assurance obligatoire et l'économiste libéral", Pareto a eu, par avance, l'occasion de s'opposer au dévoiement de sa pensée :

"Certes, il est parmi les socialistes des personnes dont les raisonnements ne valent guère mieux que ceux de l'école éthique, mais il y a aussi d'autres auteurs, qui suivent dans leurs raisonnements les règles des sciences positives.
Je ne partage pas toutes leurs opinions, mais il est impossible de nier que des hommes tels que M. G. Sorel, Antonio Labriola, Benedetto Croce ne soient de vrais savants.
On trouve dans leurs ouvrages des faits et des raisonnements, ce qui est beaucoup plus instructifs que de vagues discours éthiques.

M. Croce, dans un ouvrage des plus remarquables,
[Note de bas de page de Pareto :
Per la interpretazione e la critica di aleuni concelli del Marxismo. Napoli, 1897.
C'est à cet ouvrage que doivent recourir les personnes qui désirent avoir une idée exacte de la nouvelle phase dans laquelle est entré le marxisme.]

a fort bien reconnu le caractère de l'école moderne des économistes libéraux.
Il dit :

'les libéraux laissant à part tout axiome métaphysique, établissent deux propositions importantes en pratique :

1° la proposition d'un maximum hédoniste individuel, qu'ils supposent égal au maximum qui est désirable pour la société ;
[Note de bas de page de Pareto
J'ai des réserves à faire sur ce point spécial.
La théorie de la tutelle, théorie que j'ai développée dans mon Cours, §§ 661 à 686, se fonde, au contraire, sur le principe que ces deux maxima sont, en bien des cas, différents.
Du reste, bien avant moi, M. G. de Molinari avait exprimé des idées analogues, sur plusieurs points de ce sujet.]

2° que ce maximum ne peut être atteint qu'au moyen de la liberté'.

Qu'on nous attaque sur ces points, c'est fort bien ;
qu'on fasse voir que les faits que nous citons ont été mal observés, que nos raisonnements sont inexacts, rien de mieux ;
nous ne pourrons que témoigner de la reconnaissance aux personnes qui nous auront ainsi fait connaître la vérité ;
mais c'est s'éloigner des règles d'une saine critique scientifique que d'attribuer à ses adversaires des opinions qu'ils n'ont pas, et de croire que l'on a ainsi suffisamment réfuté des conceptions et des théories qu'on ignore, ou qu'on feint d'ignorer."


2) Equilibre économique et redistribution politique: la destruction de richesses expliquée par Pareto.

Pareto a montré, par comparaison, à diverses occasions, que les transferts forcés décidés par le législateur – i.e. la répartition ou la redistribution politique – affectent l'équilibre de l'économie de marché - et qu'ils se traduisent par une destruction de richesses – un "papillon très laid" selon certains (cf. ci-dessous) -.

Dans le Cours d'économie politique, Pareto explique en effet qu'étant donnée l'ophélimité de chaque personne, la situation économique est optimum si on ne saurait augmenter l'ophélimité d'une des personnes sans diminuer celle d'une ou plusieurs autres, étant entendu que le transfert indirect de richesse, de certains individus à certains autres, est, généralement, accompagné d'une destruction de richesses (cf. §381)

Quelques § plus loin, on peut lire:

"Si, au contraire, nous admettons que le maximum d'ophélimité et d'utilité peut être obtenu en soustrayant à certains individus les biens économiques qui leur appartiennent, pour les donner à d'autres, et en empêchant l'action de la libre concurrence, il nous faut examiner impartialement les différents systèmes qui ont été pratiqués ou proposés dans ce but

[Sur ce sujet, les pamphlets de Bastiat Protectionnisme et communisme
- Propriété et spoliationPhysiologie de la spoliation peuvent être relus avec profit]" (ibid., §483)

Et un peu plus loin encore, il écrit:

"On peut transférer la richesse de certains individus à certains autres en changeant les conditions données par la libre concurrence […] le transfert est nécessairement accompagné d'une destruction de richesse.

Ce théorème joue, en économie politique, un rôle analogue à celui du second principe, en thermodynamique. Il a comme corollaire que tout monopole donne lieu à une destruction de richesse" (§730)

Et il ajoute :

"Lorsque le gouvernement tâche en employant le produit des impôts, de donner du travail aux ouvriers qui en manquent, il essaye de modifier les coefficients de fabrication […] Bastiat a fort bien décrit […] "(§839)

Toute la pensée précédente de Pareto s'articule implicitement à un préjugé dont il dit qu'il faut se débarrasser, entre autres, au §450 (pp.326-7) :

Il faut se débarrasser du préjugé qui porte à croire qu'un vol n'est plus un vol quand il s'exécute dans les formes légales."

Soit dit en passant, dans tous les cas, il y a donc une certaine allocation des ressources, des richesses disponibles, observable, une certaine répartition des revenus observable.

Mais, avec le vol, à terme, les ressources disparaissent. Et Pareto d'expliquer ainsi la fin de l'empire romain :

L'industrie principale, et bientôt unique, du peuple romain, était la guerre. Parasite gigantesque, il dévora peu à peu toutes les ressources du peuple méditerranéen et s'éteignit, quand il les eut consommées, comme une lampe sans huile. Les barbares ne firent que hâter une fin inévitable.

J'expliquerai, pour ma part, ainsi la disparition de l'U.R.S.S. à la fin du XXème siècle, seize siècles plus tard.


3) La destruction de richesses et les "très beaux papillons".

Malgré ces divers développements de Pareto et l'accent qu'il a mis sur la "destruction de richesses" occasionnée par la violence des hommes de l’Etat, beaucoup ne s'y sont pas intéressés !

Reconnaissons en passant qu'il a avancé implicitement lui-même la raison de ce biais, je l’ai donnée ci-dessus:

Le blâme qu'encourt la spoliation a fait que les économistes se sont généralement abstenu de l'étudier, imitant en cela les amateurs d'entomologie qui se bornent à capturer les plus beaux papillons.


Je considère pour ma part que la "destruction de richesses" occasionnée par les transferts forcés est un très beau papillon et non pas un papillon repoussant.

Elle l'est d'autant plus que, si on l’observe bien, on découvre qu’il y a non pas un papillon, mais que le papillon en question en cache plusieurs autres, très beaux, à distinguer suite à ce que Pareto a précisé, à savoir que deux effets principaux sont à considérer dans le transfert de richesses de certains individus à certains autres :

premier beau papillon, ce transfert lui-même, c'est le but visé ;

les autres beaux papillons sont en relation avec la destruction de richesses qui accompagne ce transfert. Trés exactement :

[1°] En général, on peut dire que, dans la plupart des cas, les mesures ayant pour but d'enlever à certaines personnes des biens économiques pour les donner à certaines autres, enlèvent aux personnes qui en souffrent une quantité de richesses supérieure, et souvent énormément supérieure à celle qu'elles procurent aux personnes qui en jouissent" (livre II, p.381)

"Sous ce rapport, la protection agit directement sur la répartition des revenus, car la destruction de richesse qu'elle provoque a pour effet inévitable d'augmenter l'inégalité des revenus ou de diminuer le revenu minimum (§ 965). C'est donc avec raison que l'on a pu dire que la protection douanière rendait les riches plus riches et les pauvres plus pauvres. [...]

la violence illégale est le procédé qui détruit le plus de richesse ; la violence légale, c'est-à-dire un impôt prélevé directement sur certains individus, en faveur de certains autres, est le procédé qui détruit le moins de richesse.

L'appropriation de la richesses par des voies détournées se place, quant à la proportion de richesse détruite, entre la violence légale et la violence illégale" (Ibid, pp.381-382)

"Ainsi que nous l'avons déjà fait observer, la ligue de Cobden a réussi parce que les manufacturiers de Manchester et d'autres lieux ont compris que le libre échange était à leur avantage".(Ibid, p.384)

[2°] La destruction de richesse qui accompagne ce transfert. C'est l'effet indirect, qui se produit à côté de l'effet principal. Il peut être plus ou moins considérable, mais il ne manque presque jamais. " (ibid., §1043)


4) What they have done to his thinking.

Avec ces dernières citations, tout me semble dit et qu’on cesse d’essayer d’expliquer qu’il y aurait :

* comme, l'ont prétendu hier les économistes du "Pareto revival", un optimum de Pareto différent de l’équilibre de l’économie de marché libre et susceptible d’être atteint par le moyen de la violence des hommes de l’Etat (dont rendent compte plus qu’approximativement le budget annuel de l’Etat et le « taux des prélèvements obligatoires »),

* comme le prétendent aujourd’hui des mathématiciens, bourbakistes ou non, plus ou moins économistes, divers optima de Pareto – différents de l’équilibre de l’économie de marché libre – entre quoi auraient à choisir les opérateurs du marché politique pour le bien du peuple, étant donnés les moyens de violence dont ils se sont dotés et se dotent un peu plus chaque jour.

Une autre chose est certaine :

" Prendre aux uns pour donner aux autres,
violer la liberté et la propriété,
c'est un but fort simple ;
mais les procédés peuvent varier à l'infini.

De là ces multitudes de systèmes
qui jettent l'effroi dans toutes les classes de travailleurs,
puisque, par la nature même de leur but, ils menacent tous les intérêts." (Frédéric Bastiat, 1850, chap.4)

Les éditions du Trident ont publié en décembre 2008 un recueil d'articles de Vilfredo Pareto que j'ai cité en introduction et dont j'ai eu l'heur d'écrire la préface.
Je ne saurais trop vous conseiller de vous y reporter en cette période estivale pour évaluer si je me trompe sur le travestissement ou la dénaturation dont sa pensée est actuellement victime et qui le font peut-être chanter « au ciel » « what have they done to my thinking ».




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