Paris, le 8 octobre 2014.





Il y a deux grands raisonnements fondamentaux en économie politique,
- l'un qui part des actions des personnes juridiques physiques, de vous et moi, dans le monde d'ignorance où nous nous trouvons,
- l'autre qui fait intervenir des concepts de résultats de "marché" qui cachent des offres, demandes, ajustements, et équilibres, voire croissance... et qui situent au-delà de la limite imaginée par les "savants constructeurs".

Malheureusement, le premier est peu suivi et l'autre, respecté, est absurde.

En 1979, en conclusion du livre De l’imperfection en économie (Dunod), Henri Guitton les opposait en ces termes:

« Je me demande aujourd'hui si l'opposition que j'avais proposée entre l'économie politique à l'image des sciences physiques et l'économie politique science de l'action humaine [en 1952] ne garde pas sa valeur » (H. Guitton, 1979, p.225)

Le débat continue toujours comme en témoignait un critique du livre (cf. le texte de 1981).


1. L'"infini actuel".

J'ajouterai à ce qu'a écrit Guitton que le second raisonnement fait moins penser à l'"image des sciences physiques" qu'à l'"infini actuel" contre la "logique" de quoi s'élevait Henri Poincaré, le grand mathématicien, au début du XXè siècle (cf. ce texte de mai 2012).

L'"infini actuel", c'est la transposition du concept de nombre transfini qu'avait conçu Georg Cantor (1845-1918) en arithmétique pour désigner les concepts d'équilibre ou de croissance en économie politique.

L'"infini actuel", c'est aujourd'hui la démarche irréfléchie des économistes dominants qui se placent au-delà de la limite imaginée.
Insistons sur le point : l'expression désigne autant la croissance économique que l'équilibre économique des marchés.

L'"infini actuel", c'est encore l'imagination infinie des inspecteurs des finances de "Bercy", du ministère de l'économie et des finances, qui se placent au-delà de ceux-là et qui, à partir de cette situation illusoire de ce qu'ils dénomment "société", ont la prétention de dire ce qu'il faudrait faire et le font via toutes les réglementations qu'ils concoctent ou font concocter.

A supposer que l'économie politique soit restée l'"arithmétique politique" dont parlaient au XVIIème siècle William Petty ou au XVIIIème siècle Denis Diderot, nos économistes devraient au moins suivre la ligne que leur a dévoilée Georg Cantor pour être "logique", tout en faisant, bien sûr, comme si le théorème que Kurt Gödel a développé sur les limites de l'arithmétique (cf. ce texte) n'avait jamais vu le jour au XXè siècle.


2. La "boite de Vilfredo Pareto".

Au cœur du premier raisonnement, fortement atténué par rapport à ce qu'on vient de dire car il est question de résultats d'action et non pas d'action, il y a la "boite de Vilfredo Pareto" - 1848-1923  - (imputé malheureusement à Edgeworth et Bowley en général, cf. ce texte de juillet 2014) qui explique l'échange/"circulation" synallagmatique des marchandises par les personnes juridiques physiques.

N.B.
a) Je préfère "synallagmatique" à "bilatéral" pour essayer que le lecteur ne mette plus de côté, comme c'est l'habitude résultant des commentateurs, le point de départ de l'économie politique, à savoir les règles de droit.
b) On ne parle plus de "circulation" aujourd'hui, mais d'échange, de négoce, de commerce, de "transaction" en biaisant la définition de ce dernier mot anglicisé.

Sans "marchandise monnaie" supposée, la "boite de Vilfredo Pareto" explique, deux par deux, les quantités de marchandises échangées et les prix relatifs, taux d'échange convenus ou consentis, décidés par les personnes juridiques physiques.

Avec "marchandise monnaie" supposée, elle explique la quantité de marchandise échangée, la quantité de marchandise monnaie en question, le prix en marchandise monnaie de la marchandise convenue ou consentie ou, synonyme, la quantité de marchandise monnaie unitaire, ces notions allant de pair pour les deux personnes juridiques physiques qui les ont décidées.


3. L'"équation des échanges" d'Irving Fisher.

L'"équation des échanges" qu'a introduite en 1911 Irving Fisher (1867 - 1947) dans son livre intitulé Le pouvoir d'achat de la monnaie se déduit directement de la "boite de Vilfredo Pareto" quand on passe de la personne juridique physique à une population de personnes,  puis d'un instant à une durée.

Soit dit en passant,
a) en original: https://fr.scribd.com/doc/8964852/Purchasing-Power-of-Money-Irving-Fisher-1911 ;
en français, http://www.universalis.fr/encyclopedie/le-pouvoir-d-achat-de-la-monnaie/,
b) il convient de souligner que Fisher est muet sur Pareto dans le livre quoiqu'il en fut plus jeune de près de vingt ans, on ne peut que s'en étonner, le connaître lui eut évité des erreurs.
c) Le livre a connu un succès tel auprès des économistes majoritaires qu'aujourd'hui encore il donne lieu à des études statistiques (cf. par exemple ce texte de la Banque de réserve fédérale de Saint Louis du 1er septembre 2014).

La population des personnes donne lieu
- soit à des quantités de marchandises et des prix relatifs (c'est la théorie de l'équilibre économique général chère aux mathématiciens depuis Wald, décennie 1930, en passant par Arrow ou Debreu, décennie 1950),
- soit à des quantités de marchandises, à la quantité de marchandise monnaie en circulation, à des prix en marchandise monnaie ou à des quantités de marchandise monnaie unitaires (c'est la démarche de Fisher, mais aussi, en particulier, le centre de la théorie macroéconomique des monétaristes).

La prise en considération de la durée a une conséquence directe sur la situation précédente de la marchandise monnaie, c'est celle d'introduire une équation du 1er degré à une inconnue, à savoir ce que Fisher dénomme la "vitesse de circulation de la monnaie", bien connue antérieurement.

L'équation en question est dénommée, quant à elle, par ses soins, "équation des échanges".
Résolue, elle devient ou devrait devenir "égalité" ou, si on préfère, "tautologie", ce qui n'est pas le cas.


4. La causalité erronée.

Contre toute attente, Fisher prend l''"équation des échanges", résolue ou non, pour une causalité entre la quantité de monnaie et le "niveau général des prix des marchandises" ou le volume des échanges.

Soit dit en passant, dans son livre Théorie des phénomènes monétaires, Jacques Rueff (1927) applique en partie ce qu'a écrit Fisher dans le sien.

C'est une hypothèse sans fondement, sinon celle de la "théorie de la quantité de la monnaie" de ses prédécesseurs qui ne saurait en être une.
A sa façon statistiquo-économique, Fisher la rationnalise mais ne fait pas disparaître son caractère erroné.

. Grande conséquence.

On ne peut exclure que cette prétendue causalité ait conduit des économistes à faire l'hypothèse qu'à la quantité de la monnaie, on pouvait associer un "marché de la monnaie" puisque celle-ci apparaît quelques temps plus tard, dans les décennies 1920-1930, comme nouveau concept de la théorie économique.

Le "marché de la monnaie" n'était plus l'ombre du "marché des marchandises" comme il l'était, par exemple, chez J.S. Mill antérieurement (cf. Principles of Political Economy).

Il devenait un marché autonome qu'on pouvait caractériser par une offre, une demande, un ajustement et un équilibre et qu'on pouvait juxtaposer au "marché des marchandises" (pour ne pas parler de l'erreur des "biens et services", cf. ce texte d'octobre 2014).

L'ensemble donnera lieu à la controverse articulée sur la loi de Say (cf. livre de E.-M. Claassen, 1968).

Et la controverse en arrivera à mettre l'accent sur un point qui avait été avancé au XIXè siècle par Léon Walras et qui consistait à dire qu'il y avait "détermination mutuelle des marchés".
L'"infini actuel" était bien en place.

Soit dit en passant - nous aurons l'occasion de revenir sur le point dans un prochain billet -, il n'en reste pas moins que les "économistes de Cambridge" de l'époque  1930 ont envisagé une prétendue causalité opposée à celle de Fisher.

Par la notion de "demande de monnaie" qu'ils ont proposée, ils ont introduit un effet causal du revenu sur le pouvoir d'achat de la monnaie.

De fait, on peut considérer que leur démarche contribuera aussi au développement de la notion de "marché de la monnaie".


5. L'opposition de Murray Rothbard méconnue.

Pour sa part, près de cinquante ans plus tard, Murray Rothbard s'opposera, à juste raison, dans son ouvrage intitulé Man, Economy and the State (1962) à la démarche de Fisher à propos de l'introduction de la notion de "niveau général des prix des marchandises" dans l'équation.
Il expliquera pour quoi elle n'avait aucune raison d'être économique.

Mais son propos n'est guère connu (cf. chap.11 "The Fallacy of the Equation of Exchange").
Cet auteur de ce texte de 2011, par exemple, démontre l'ignorance en question.

Reste que, malheureusement, les statisticiens n'ont eu de cesse de donner des mesures au "niveau général des prix des marchandises" depuis la décennie 1920.


6. La prestidigitation de Milton Friedman.

Non seulement, Milton Friedman a laissé de côté ce qu'avait écrit Rothbard, mais encore il a extrapolé l'idée de Fisher en transformant, sans réserve, la notion empirique des échanges de marchandises convenus ou consentis par les personnes juridiques physiques en la notion conceptuelle de "revenu/dépenses".

Il en est arrivé à parler du "revenu nominal" (ou "monétaire") du pays, du "revenu réel" (l'activité économique) de celui-ci et du rapport entre les deux qu'il a dénommé "niveau des prix" (cf. le texte de mars-avril 1970).

Et ainsi l'"équation des échanges" de Fisher est devenu une "équation de revenu/dépenses" de Friedman et des monétaristes où la "vitesse de circulation des échanges" est une "vitesse de circulation du revenu/dépenses".

De fait, l'"équation de revenu/dépenses" de Friedman et des monétaristes n'a rien d'économique, mais tout d'un jeu mathématique sans intérêt pour l'économiste et contre le principe de quoi, d'ailleurs, Friedman s'était formalisé au début de la décennie 1950 (cf. le débat étant donné son opposition première à la thèse de Markowitz en 1954).

L'équation/égalité est d'autant plus critiquable qu'elle ouvre la voie à tous les errements de la prétendue comptabilité qu'on dénomme aujourd'hui "comptabilité nationale" et qui fait le bonheur des hommes de l'état pour autant qu'elle mesure le revenu/dépenses par la notion statistique de "produit intérieur brut".


7. L'oubli néfaste des règles de droit.

A fortiori, Friedman et ses amis ont procédé à l'extrapolation sans se soucier des règles de droit et sans prendre en considération que la marchandise monnaie dont ils parlaient n'était plus la marchandise que Fisher avait en ligne de mire et n'avait plus rien à voir.

Leur importait surtout que les résultats de ce qu'ils imaginaient dans l'avenir fussent des conséquences des résultats passés, voire présents, du type méthodologique de, par exemple, leurs espérances morales préférées qu'étaient les "anticipations inflationnistes adaptatives".

Et c'est ainsi qu'ils ont transformé à leur façon la théorie néo keynésienne.

Ils se moquaient des réglementations étatiques qui étaient intervenues dans l'intervalle et qui avaient détruit la marchandise monnaie en question.

Entre autres sur ce point, Friedman et Jacques Rueff étaient en opposition (cf. ce texte de juin 2014).
Et cela devrait amener à s'interroger sur le caractère prétendument libéral de l'homme de Chicago.

Les uns et les autres (exception faite de Rueff) semblaient en définitive préférer jouer avec des quantités de monnaie Mo, M1, M2, M3, etc. dont ils multipliaient ainsi le nombre comme si la marchandise monnaie existait encore et n'était pas devenue la vraie valeur détruite.






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