Paris, juin 2004.



Le texte ci-dessous a été publié dans Renaissance des Hommes et des Idées, n° 201, juin 2004, p.7.

Chacun d'entre nous devrait avoir conscience qu'avec l'"euro", nous vivons une manipulation extraordinaire de la monnaie.
Ses thuriféraires le présentent comme une innovation réductrice de coûts. C'est à tort.
Il n'est qu'une création qu'à coup sûr Jacques Rueff (mort en 1978) eût dénommée "néant habillé en monnaie" comme il dénomma en 1970 les "D.T.S." – droits de tirages spéciaux – que les pays membres du Fonds Monétaire International étaient convenus alors d'autoriser ce dernier à émettre et dont on ne parle plus guère aujourd'hui quoiqu'ils existent toujours!

J'ajouterai pour ma part – ce que je vais montrer - que le nouveau "néant" offre des perspectives de coûts relatifs croissants, donc insupportables à terme.

L'économiste digne de ce nom explique depuis longtemps que la monnaie et les coûts des échanges qu'elle réduit sont indissociables.

Si les échanges n'avaient pas des coûts évalués par chacun à sa façon, il n'y aurait pas de monnaie.

Et en pratique, le mot "monnaie" devrait dénommer l'ensemble des éléments qui concourent à cette réduction.
En tant que tel, la monnaie recouvre, d'un côté, des moyens d'échange bien délimités (de la forme "tête de bétail" aux formes métalliques en passant par la forme "coquillage"), et de l'autre, des organisations aux limites parfois floues (ateliers monétaires, banques, réseaux d'ordinateurs).
L'histoire est là pour retracer l'évolution de leur variété.

Mais curieusement, aujourd'hui, il est courant d'identifier la monnaie, dans le meilleur des cas, à l'un ou l'autre des objets qui la concrétisent – dans le pire, on parle d'"argent" quoique l'objet ait disparu ! - et de laisser de côté l'élément "organisation" pourtant essentiel.

Plus curieux, et malgré cela, il ne semble pas que les gens soient sensibles au détournement de revenus que, dans le passé, sur les formes métalliques ("alliage", "argent" ou "or"), innovations réductrices de coûts, les hommes de l'Etat avaient réussi à faire et au manque à gagner qu'en conséquence, ils supportaient.

Tout comme aujourd'hui d'ailleurs où, dans le domaine connexe des télécommunications d'informations, les mêmes ont trouvé le moyen de confisquer à leur profit une partie de la réduction des coûts des échanges permise par les innovations.

Hier, les hommes de l'Etat ont fait payer aux utilisateurs de la monnaie un impôt dénommé "droit de seigneuriage" quand ils ne manipulaient pas ses caractéristiques ("aloi" de l'alliage, "titre" du métal) ; aujourd'hui, ils font payer des licences GSM ou UMTS et ils continuent à faire payer un droit de seigneuriage non seulement sur les formes métalliques, mais aussi sur les formes autres.

En effet, et très curieux à cet égard, il ne semble pas non plus que les gens soient sensibles au détournement de revenus réalisé à partir des XVIIIè –XIXè siècles, sur les nouvelles formes de monnaie apparues, à savoir la coupure de billet en papier émise par une banque en contrepartie d'un dépôt de métal, puis le compte de dépôt sur quoi le titulaire pourrait tirer par chèque en papier.

Avec ces deux formes de monnaie, il s'avérait désormais moins coûteux pour tous (banquiers et non banquiers) de mener certains échanges, voire d'autres jusqu'alors impossibles devenaient réalisables.
Pour obtenir des revenus, les hommes de l'Etat firent payer sans le dire l'impôt de seigneuriage mais ils recoururent aussi à d'autres manipulations, adaptées. Par exemple, la manipulation de la forme "coupure de billet" passa par la définition de "zones de circulation" de celle-ci, puis par la création d'une banque privilégiée et par l'augmentation par celle-ci de la quantité de coupures (la fameuse "planche à billets").

Complétée au XXème siècle (à partir de la décennie 1920) par des accords monétaires internationaux, la manipulation, dénommée entre-temps "politique monétaire nationale", consista principalement dans la variation du taux de l'escompte ou de taux d'intérêt à court terme et dans l'encadrement du "marché du crédit".

Au total, la manipulation eut un effet trop rarement souligné pour ne pas le souligner ici, à savoir la variation du pouvoir d'achat de la monnaie. Par exemple, dans le cas de la France, le pouvoir d'achat du franc en or a été divisé par plus de "1900" entre 1914 et 1998 alors qu'il était resté stable entre 1803 et 1914 malgré toutes les tragédies qui avaient pu survenir, politique monétaire incluse.
En d'autres termes, de 1914 à 1998, les prix en francs de l'or et des autres biens ont été multipliés par plus de 1900.
A titre de comparaison, aux Etats-Unis, le multiplicateur a été "200". Vivent les politiques monétaires !

A la différence des manipulations antérieures qui avaient pour cible première l'élément "objet", la manipulation "euro" a visé d'abord l'élément "organisation".

L'"euro" résulte en effet de la fusion de douze systèmes monétaires nationaux.
La fusion est passée par la création préalable d'un monopole réglementaire dénommé "Banque centrale européenne" (en abrégé, B.C.E.), composé déjà de 1213 personnes fin 2003 (après 1105 fin 2002) pour ne pas parler du futur siège qui doit être construit à Francfort à partir de 2006 et dont le coût n'est pas donné !

Et le monopole a reçu, via les traités signés par les Chefs d'Etat et de Gouvernement de l'Union européenne, le privilège d'émission de l'euro et celui de pratiquer la politique monétaire des pays de la zone euro.
En d'autres termes, les traités ont transféré les privilèges des banques centrales nationales, plus ou moins étatiques, à la B.C.E., banque régionale - à l'échelle du monde - non étatique, de fait sommet de l'"iceberg monétaire euro".

Quand on sait qu'échouent deux fusions sur trois dans le domaine industriel ou commercial, ce serait le diable que la première fusion de systèmes monétaires nationaux très différents, constitués pas à pas au fil des siècles, réussisse. C'est une première grande raison de prévoir l'échec du "meccano".
Et cette prévision fait supporter dès à présent à ceux qui se la forment, des coûts qui s'ajoutent aux coûts jamais évoqués de son édification et aux manques à gagner que sont pour eux les revenus que s'en réservent les hommes de l'Etat.

A ces coûts, j'ajouterai les coûts de deux effets prévisibles en théorie qui se sont déjà réalisés en pratique et qui n'ont pas fini de se réaliser.

Le premier tient dans le prix de l'euro en dollars, i.e. le taux de change de l'euro en dollars (implicitement, le taux de change du franc en dollars), qui, de 2001 à fin 2003, a augmenté de près de 40% alors qu'il avait baissé de près de 30 % de 1998 à fin 2000.

A leur façon, ces variations révèlent la fixation des taux de change des douze monnaies de l'euro les unes dans les autres à laquelle, un beau jour de mai 1998, les Chefs d'Etat et de Gouvernement de l'époque ont procédé et qu'ils ont eu la prétention de penser et de présenter perpétuelle malgré les expériences passées désastreuses de taux de change fixes.

En d'autres termes, le verrouillage, par nature brutal et aveugle, affleure tout simplement dans son effet prévisible que constituent ces variations extraordinaires en vie économique normale.

Et il faut s'attendre à d'autres variations de ce type pour la même cause. Ces variations de taux de change qui ne peuvent qu'être évaluées coûteuses, amènent à conclure encore que, de ce point de vue, l'euro n'a pas contribué à réduire les coûts des échanges, ce qui serait le cas s'il était une innovation, mais à les augmenter.

Le second effet prévisible de l'euro qui s'est déjà réalisé et se réalisera encore est à débusquer dans les variations de prix observées dans les économies nationales de la zone euro et mesurées à partir des indices de prix traditionnels.
Ces variations s'avèrent n'être pas égales et amènent certains commentateurs ou politiques à accuser, par exemple, l'Irlande d'être "inflationniste" sous prétexte qu'ils y jugent "trop importantes" les variations de prix nationales.
Tout se passe donc comme si, du temps du franc, on avait calculé des variations de prix à Marseille ou à Trifouillis-Les-Oies supérieures aux variations de prix à Paris et comme si on avait accusé Marseille ou Triffouillis d'être "inflationniste".
Mais on ne calculait pas alors ces variations de prix car elles n'auraient pas apporté d'information qu'on ne connût ! Pourquoi alors ces calculs et pourquoi stigmatiser l'Irlande ?

Plus extraordinaire, à les écouter, tout se passe aussi comme s'il n'y avait plus de relation de causalité entre la variation de la quantité de monnaie "euro" et la variation des prix en euros des biens échangés dans la zone "euro".
En d'autres termes, tout se passe comme si l'expérience de l"euro" affranchissait de l'un des principes premiers de la science économique dont la vérification empirique n'est plus à faire, à savoir la relation de causalité entre la quantité de monnaie et les prix.
En jetant le doute sur la réalité de ce principe, les commentateurs et politiques en question portent atteinte à la connaissance scientifique, ils tendent à accroître, au lieu de réduire, l'ignorance limitée de chacun sur la réalité économique où il vit, qu'il évalue coûteuse et à cause de quoi il agit.
Du fait de l'"euro", ils instillent des coûts particuliers, originaux, à ne pas passer sous silence, ni à sous-estimer, mais à ajouter aux précédents.

Aussi minimes seraient-ils, ce qui n'est pas le cas, tous ces coûts de l'"euro" ont la caractéristique qu'ils augmenteront relativement aux coûts que feront décroître la pensée et l'action humaines libres et, plus généralement, l'économie de marché dans le domaine monétaire.
Pour le montrer dès à présent, il suffirait, par exemple, de mettre en parallèle l'"euro" et la grande innovation monétaire de la décennie 1990, cachée à dessein ou ignorée par les démiurges de l'"euro, à savoir la "monnaie électronique", à la fois "moyen" et "organisation" originaux.

L'"euro" pourrait aussi être mis en parallèle avec l'innovation financière des décennies 1970-1980 que sont les "marchés de dérivés financiers" et que les mêmes n'hésitent pas à calomnier.

Déjà, on peut affirmer que, sans la monnaie électronique, sans les swaps de change passés entre la Banque centrale des Etats-Unis, la B.C.E. et la Banque d'Angleterre grâce à la monnaie électronique et les marchés de dérivés de change (voire les autres marchés de dérivés financiers), les attentats du 11 septembre 2001, à New-York, auraient, à coup sûr, provoqué une crise économique majeure.

Comparé à ces innovations de la fin du XXè siècle, réductrices des coûts, l'"euro" fait figure de "totem bureaucratique" lourd de coûts relatifs qui ne pourront que croître et devenir ainsi insupportables à terme à chacun.

En conséquence, il faut s'attendre à ce que l'expérience actuelle in vivo - dont nous sommes les cobayes - soit abandonnée un jour ou l'autre, de gré ou de force, à cause du niveau qu'atteindront alors les coûts relatifs. Milton Friedman (prix Nobel d'économie 1976) lui a donné une dizaine d'années. Les paris sont ouverts !


Complément audiol'euro et la banque centrale européenne (décembre 2007).


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