Le texte ci-dessous a été publié dans Economies et Sociétés, tome XVIII, 1984, n°10, pp. 151-160 sous le titre "Chronique : à propos d'un ouvrage récent de Don Patinkin sur l'Ecole de Chicago".

C'est un commentaire d'un livre que venait alors d'écrire Don Patinkin sur l'Ecole de Chicago et qui révélait une opposition de celui-ci à Milton Friedman à plusieurs égards, voire une certaine jalousie.
J'y ai ajouté quelques détails comme, par exemple, l'année de la mort de Patinkin en 1995 et celle de Friedman en 2006



Il y a maintenant trois ans (1981), paraissait aux Etats-Unis un recueil de textes de Don Patinkin (photo. ci-contre)


intitulé Essays On and In the Chicago Tradition
D'une certaine façon, on est amené à penser qu'avec cette publication, Patinkin a réalisé le double tour de force,
d'une part, de faire revenir au-devant de l'actualité la question de l'existence de l'"Ecole de Chicago", une question qui semblait avoir été résolue une fois pour toutes, et,
d'autre part, de susciter des réponses qui confortent la thèse qu'il y suggère, une thèse très différente de celle qu'avait fait connaître Milton Friedman  (1912-2006) en 1956 (photo ci-contre).
Friedman, 1990



Les lignes qui suivent tentent de faire un point simple sur la question après une brève présentation du livre de Don Patinkin (1922-95). 
En aucune façon, elles ne décrivent en détails les réponses affirmatives ou négatives données à la question. 
Elles identifient seulement, à partir des Essays, les grandes tendances autour desquelles celles-ci se sont situées et ont donné lieu à controverses.


I. – Les Essays de Don Patinkin.

Plus qu'un intérêt particulier, Essays On and In the Chicago Tradition, présente une originalité qui invite à sa lecture.

L'originalité n'est pas à rechercher outre mesure dans les textes qui composent l'ouvrage. 
A l'exception du texte d'introduction, tous ont été déjà publiés dans des revues économiques américaines, le plus ancien datant de 1946, le plus récent, de 1979.
Ils sont repris pour la plupart tels quels ou peu modifiés, avec ou sans compléments.
Leurs thèmes respectifs sont variés et n'ont pas d'unité apparente au moins au premier abord.
On passe de l'enseignement de Frank Knight à "la tradition de Chicago" après des étapes successives dans le mercantilisme, la concurrence imparfaite, la théorie économique classique des prix absolus, la "dichotomie néoclassique", le chômage involontaire, le surplus du consommateur, la théorie économique des indices de prix.

L'originalité de l'ensemble tient à l'ensemble que ces textes forment et à l'impression qu'il suscite chez le lecteur.
Bien que Patinkin s'en défende dès les premières lignes de la préface, les Essays sont en fait une peinture de la tradition du département d'économie de l'Université de Chicago.
Ce n'est certes pas une peinture "froide" du type de celle qu'en avaient donné jusqu'alors économistes ou historiens de la pensée, c'est une peinture qu'on peut définir en empruntant à Bonnard, le peintre et non pas l'économiste, sa façon de caractériser sa propre démarche : "je ne peins pas la vie, je rends vivante la peinture".

Patinkin n'a pas le dessein de décrire la tradition de l'Ecole de Chicago (comme il l'écrit lui-même), son écriture - à tous les sens du terme - se veut "chicaguienne" (comme il ne l'écrit pas).
Au lecteur d'en faire l'exégèse si celui-ci veut décrire en quoi consistent l'Ecole de Chicago ou sa tradition.

L'entreprise est parfaitement réussie.
On ne peut manquer de se faire une opinion vraisemblablement conforme à ce que désire Patinkin : le département d'économie de l'Université de Chicago n'a jamais été un lieu de tradition monolithique, mais un endroit où des "géants de la science économique", d'opinions, d'espèces et de générations différentes, ont été rassemblés de sa création jusqu'à la décennie 1940, pour le bien de l'enseignement et de la recherche (cf. Patinkin, 1981, p.17) ; ce sont eux qui forment l'Ecole de Chicago traditionnelle.

Seulement, l'impression qui conduit à cette opinion est mêlée d'une autre impression, celle que Essays On and In the Chicago Tradition n'est pas qu'un "échantillon du goût de la tradition de Chicago" (ibid., p.xi) comme l'affirme très précisément l'auteur.
C'est aussi une cri de victoire de celui-ci dans son combat qui l'oppose à la description de la tradition de Chicago que Milton Friedman avait rendue célèbre à partir de la décennie 1950.

Patinkin a toujours été en profond désaccord avec cette description.
A plusieurs reprises, il en a montré le caractère tantôt faux, tantôt erroné, preuves à l'appui (cf. Patinkin, 1969 et 1973).
Mais apparemment, ses propos n'ont pas été pris en considération, bien qu'il fût un ancien de Chicago. Friedman n'y a pas répondu.
D'ailleurs, aucun des textes n'a été publié par le Journal of Political Economy, le périodique du département d'économie de l'Université de Chicago.

Depuis 1979, la situation est en partie changée.
Douze ans après Friedman, Patinkin a eu l'honneur d'être invité par le département juridique de l'Université de Chicago à prononcer la huitième "Henry Simons lecture" (1979).
Il a pu, à cette occasion, esquisser brièvement sa conception de l'Ecole de Chicago bien que le thème de la conférence ne fût pas celui-là. 
Et le texte a été publié par l'Université (cf. Patinkin, 1979).

Le moment semble donc propice pour faire définitivement pencher l'opinion en faveur de sa thèse et c'est la publication des Essays en 1981 qui, d'une certaine façon, résume toute l'histoire de son combat, par juxtaposition des textes de 1969, 1973 et 1979 (qui forment les trois derniers chapitres du livre).

L'originalité du livre, et peut-être surtout son caractère "impressionniste", ont eu l'effet qu'on pouvait escompter.
Presque coup sur coup, trois textes sur l'Ecole de Chicago sont publiés à sa suite (Reder, 1982, Kitch, 1983 et Rotwein, 1983) alors que rien ne l'avait été depuis 1976 (Samuels, 1976).

Mais phénomène plus surprenant, ces textes ne désavouent pas les Essays.
On se serait plutôt attendu à des textes critiques étant donné, comme on va le voir maintenant, la complexité de la question de l'existence de l'Ecole de Chicago et la position isolée prise par Patinkin à son égard.


II. – La question de l'existence de l'Ecole de Chicago.

L'Ecole de Chicago existe-t-elle ? Cette question n'est pas nouvelle.
La complexité qu'elle a acquise d'ailleurs au cours du temps a des raisons évidentes sur lesquelles il est inutile d'insister.
Mais l'une de ces raisons semble déterminante et mérite une attention particulière : c'est la définition de ce qui est entendu par le mot "Ecole".

Rétrospectivement, il se trouve que,
d'une part, le département d'économie de l'Université de Chicago a une double image de marque de tradition et que,
d'autre part,  la définition choisie implicitement ou explicitement pour parler de l'Ecole ramène toujours à l'une ou l'autre de ces images.

La première nous situe à l'époque de la création du département d'économie, quand l'université a ouvert ses portes aux étudiants, en octobre 1892,

"seul événement marquant de la fin XIXè siècle aux Etats-Unis comparable à l'inauguration de la Johns Hopkins Graduate School en 1876" (Coats, 1963, p.487).

Il s'agit d'une image de marque de tradition donnée par l'opinion publique et fondée sur une grand nombre de circonstances si l'on en croît Coats.
Deux d'entre elles peuvent être citées à titre d'exemples.

C'est d'abord le choix d'enseigner la doctrine économique fondée sur l'individu et le marché et non d'autres doctrines plus novatrices.

C'est ensuite la décision de Laughlin, alors directeur du département d'économie, de créer le Journal of Political Economy une année (1892) où des efforts sont faits un peu partout aux Etats-Unis pour transformer les différentes publications économiques existantes, alors en difficulté, et les fusionner en un grand périodique américain, plutôt que de concourir à la création de ce dernier (ibid., pp.489-490).

Mais cette image de marque de tradition "irraisonnée" existe toujours aujourd'hui.
Bronfenbrenner donne une idée de sa vivacité actuelle lorsque, parlant de l'expérience qu'il a connue à son départ de Chicago et de la façon dont il sera considéré en tant qu'économiste de Chicago sur

"les rives du lac Mendota" : l'Ecole de Chicago signifiait à la fois Pangloss et Gradgrind, avec des nuances de Peachum, Torquemada et du Marquis de Sade" (Bronfenbrenner, 1962, p.72)

L'autre image de marque de tradition nous situe à la fin de la décennie 1940, au moment où Milton Friedman vient de retrouver le département d'économie de l'Université de Chicago qu'il avait quitté en 1933 (cf. Patinkin, 1981, p.3).  Il s'agit cette fois d'une image de marque de tradition que se donne le département (sous l'impulsion de Friedman).
Se drapant dans le manteau de l'"Ecole de Chicago", Friedman condamne d'abord, avec l'aide de ses amis, la notion de concurrence monopolistique (Friedman et Stigler, 1949 et Sherrard, 1951), puis, quelques années plus tard, fait l'apologie d'un développement particulier de la théorie quantitative de la monnaie (Friedman, 1956).

Les textes sur la concurrence imparfaite, les critiques et réponses aux critiques qu'ils suscitent (Chamberlin, 1957, Archibald, 1961 et 1963, Friedman, 1963, et Stigler, 1963) sont autant d'occasions de donner vie à la conception friedmanienne de l'"Ecole de Chicago".

Très schématiquement, pour l'"Ecole de Chicago", la notion de concurrence monopolistique (ou imparfaite) est sans intérêt car elle n'offre aucun moyen d'analyser une foule de problèmes importants.
A mi-chemin entre la théorie de la firme et de celle de l'équilibre général, la théorie de la concurrence monopolistique ne permet d'embrasser ni l'une ni l'autre (cf. par exemple, Friedman, 1963, p.67)

En 1961, Archibald publie un article intitulé "Chamberlin versus Chicago".
Le texte critique les positions prises par l'Ecole de Chicago, à l'égard de la théorie de la concurrence monopolistique développée par Chamberlin ou Robinson.
Il complète la réponse de Chamberlin à ses détracteurs (Chamberlin, 1957), mais constitue aussi une critique de cette réponse.

Identifiant l'"Ecole de Chicago" à la nouvelle méthodologie qui veut que les théories soient jugées à partir de leurs prédictions et non du réalisme de leurs hypothèses (Friedman, 1953), Archibald bâtit sa critique sur l'argument selon lequel "Chicago" n'applique pas en l'espèce la méthodologie qu'il prône : au lieu de juger la théorie de la concurrence monopolistique sur ses prédictions, il critique certaines des hypothèses de celle-ci (Archibald, 1961, p.2). Selon Archibald, la critique qui devrait être faite à Chamberlin est que celui-ci ne tire pas de sa théorie des prédictions observables ou vérifiables empiriquement (cf. Archibald, 1961, p.3 et Stigler, 1963, p.63).

Cet article fait l'objet de commentaires de Friedman (1963) et de Stigler (1963) auxquels Archibald répondra (Archibald, 1963).
Il est exclu d'entrer ici dans la controverse que créent ces différents textes. On soulignera seulement la sévérité de Friedman qui n'hésite pas à parler de "la propension d'Archibald à créer des différences apparentes là où il y a un accord étroit" (Friedman, 1963, p.65) et de la "générosité indue de Stigler" à l'égard des écrits de celui-ci (ibid., p.67)

Le point d'orgue pour faire connaître l'Ecole est, semble-t-il, atteint en 1962 lorsque Miller, un Chicaguien, se pose explicitement la question de l'existence de l'Ecole de Chicago dans les termes du texte de Friedman (1956).
En 1962, le Journal of Political Economy a soixante-dix ans. Comme s'il voulait les fêter, il ouvre ses colonnes à Miller pour traiter le sujet.

Fort de constater que "Chicago" a été considéré par de nombreux commentateurs (1) soit comme une tradition, soit comme une école (Miller, 1962, p.64n), Miller donne à la question une réponse affirmative qu'il étaye par une description des spécificités des économistes de Chicago et une comparaison de celles-ci avec celles de la profession en général.

Contrairement à l'image de marque de tradition "irraisonnée", cette image de tradition "construite" est prise au sérieux.
Mais elle est loin de faire l'unanimité.
Ainsi, dans leur commentaire de Miller, Stigler (1962) ou Bronfenbrenner (1962) se montrent simplement circonspects à l'égard de ce qu'il avance. Stigler critique néanmoins la démarche suivie.
Selon lui, pour pouvoir parler d'Ecole, il eût fallu que Miller décrivît soit la philosophie morale ou politique unificatrice du département d'économie de l'Université de Chicago, soit son programme politique dans ses articulations et spécificités, ce qu'il ne fait pas. En fait, selon Stigler, Miller se bornerait dans ce texte à reprendre d'une autre façon – moins pertinente – la conception de Friedman (1956) restée jusqu'alors sans critique (Stigler, 1962, p.71).

Quant à Bronfenbrenner, s'il déclare en préambule n'avoir jamais entendu parler d'Ecole de Chicago avant de quitter Chicago (Bronfenbrenner, 1962, p72), il conclut en écrivant qu'il existe non pas une, mais deux écoles de Chicago (ibid., p.75).

Il n'en est pas de même de Patinkin qui, quelques années plus tard, fait preuve d'une opposition à cette seconde image de tradition et à son instigateur : Milton Friedman.


III. – L'opposition de Patinkin à Friedman en matière monétaire.

L'opposition de Patinkin à Friedman voit le grand jour en 1969.
En tant qu'ancien Chicaguien, Patinkin, délaissant le texte de Miller, commente celui de Friedman (1956) dans un article publié dans la revue économique de l'Université de Rochester (Ohio, Etats-Unis) qu'est le Journal of Money, Credit and Banking (2)

La situation que crée ce texte ne peut manquer d'intriguer le lecteur dans la mesure où le commentaire qu'il comporte intervient avec treize années de retard et utilise les colonnes d'un périodique économique qui n'est pas celui du département d'économie de l'Ecole de Chicago.

Conscient, semble-t-il, de cette situation, Patinkin lève un coin du voile.
Dès les premières lignes, il avertit le lecteur que son commentaire a été écrit à la publication de l'article de Friedman, mais était resté dans un tiroir (Patinkin, 1981, p.241).
Un événement le pousse cependant à le publier : la parution d'un article de Friedman dans l'International Encyclopedia of Social Sciences sur la théorie quantitative de la monnaie (Friedman, 1968)

"dont les aspects doctrinaux diffèrent de façon significative de ceux de son article de 1956" (Patinkin, 1981, p.241) (3)

Très schématiquement, la reformulation de la théorie quantitative de la monnaie par Friedman (1956) est la suivante :
- la théorie quantitative de la monnaie a toujours été développée par Chicago, il s'agit d'une tradition orale ;
- cette théorie quantitative est une théorie de la fonction de demande de monnaie où la monnaie est définie comme un type d'actif ;
- la théorie de la demande de monnaie peut être menée suivant les lignes de la théorie de la demande d'un service par le consommateur.

Une première conséquence de ces hypothèses est que la demande de monnaie est une fonction qui s'explique à partir des taux de rendement des divers actifs disponibles.

Si on fait l'hypothèse supplémentaire de l'élasticité unitaire de la demande de monnaie au revenu nominal, une autre conséquence apparaît : la forme usuelle de la théorie quantitative de la monnaie est obtenue.
Sous cette forme, il s'avère que la vitesse de circulation de la monnaie s'explique à partir des taux de rendement des divers actifs disponibles.

Pour Patinkin, cette reformulation de la théorie quantitative est en rupture avec la présentation orale et écrite qu'on lui en a faite, "on", c'est-à-dire Knight, Simons et Viner.
Ce que propose Friedman est une approche "certes très élégante" de la théorie de la demande de monnaie fondée sur la théorie keynésienne de la préférence pour la liquidité, mais qui n'a que peu de chose à voir avec la théorie quantitative de la monnaie enseignée à Chicago pendant la première moitié du XXè siècle, même si l'Ecole est réduite à sa tradition orale (cf. Patinkin, 1981, p.243-245)

Selon l'auteur, il existe une tradition écrite de la théorie monétaire à Chicago, exposée principalement par Simons, largement acceptée par Mints ou Knight bien que ce dernier soit très circonspect sur les conséquences de politique économique qu'il est possible d'en tirer.
Et Patinkin de citer en appendice du livre, à l'appui de son argument, les écrits et les cours de Mints, Knight, Simons et Viner sur la question (ibid., pp. 257-261)

De plus, cette tradition ne repose pas sur l'hypothèse d'une vitesse de circulation de la monnaie stable comme le prétend implicitement Friedman, ne serait-ce que parce que, pour Simons et Knight en particulier, le système est instable.
Même si la quantité de monnaie ne variait pas, il y aurait encore des fluctuations économiques importantes dues au comportement du système bancaire qui consiste à développer le crédit dans les périodes d'expansion économique et à le restreindre dans les périodes de dépression (ibid. p.246)

Cette tradition ne fait pas intervenir non plus la fonction de demande de monnaie, l'"étendue de la thésaurisation" dans le vocabulaire de Mints ou de Simons. Elle suppose que "seule l'offre de monnaie compte" (ibid., p.247)

Elle exclut aussi toute influence du taux d'intérêt sur la vitesse de circulation de la monnaie.

Enfin cette tradition n'est pas une tradition orale, mais écrite. Si tant est qu'elle soit parfois orale, elle se trouve toujours en fin de compte reflétée dans l'écrit.
Et Patinkin prend à titre de preuves de ce qu'il avance l'exemple des thèses soutenues à Chicago dans les décennies 1930 et 1940 et souligne leur manque d'originalité.

En 1971, cependant, un point de vue différent à la fois de celui de Friedman et de celui de Patinkin paraît dans le Southern Journal of Economics (périodique économique de la Southern Economic Association, Chapel Hill, Etats-Unis) : c'est celui de Humphrey.

L'auteur s'intéresse au rôle qu'ont pu jouer les économistes autres que ceux de Chicago, dans l'évolution de la théorie quantitative de la monnaie aux Etats-Unis dans la période 1930-1950.
Il en arrive à la conclusion que plusieurs doctrines monétaires actuelles de Chicago prennent leurs racines, non pas chez les "maîtres" de Friedman, mais chez les quantitativistes non chicaguiens de la ligne d'I. Fisher (Humphrey, 1971, p.12).

Le texte de Humphrey qui commente en partie celui de Patinkin (1969) fait l'objet d'un commentaire critique de Patinkin (1973) (4). Ce dernier affirme n'avoir jamais trouvé de références à ces économistes dans l'Ecole de Chicago originelle.
En revanche, Fisher lui-même (cf. par exemple Fisher, 1935) fait parfois référence aux positions de l'Ecole de Chicago (Patinkin, 1981, p.281)

Mais la tradition monétaire de Chicago n'en est pas pour autant celle d'un centre d'études coupé du reste du monde et qui croît, seul, à l'importance économique de la quantité de monnaie.
Pour de multiples raisons, il n'en est rien.
L'une d'elles est qu'aucun travail empirique n'était effectué à Chicago, contrairement à ce que se passant à Harvard (avec Currie) ou à Columbia (avec Angel) (ibid. pp.279-281). Knight en particulier avait une opposition marquée au quantitatif (ibid, p.8).
Autre raison : la plupart ds thèses monétaires soutenues dans la période ont un contenu dont l'inspiration vient le plus souvent des hypothèses de Keynes et de ses condisciples.
La dernière raison que nous citerons réside dans les contacts étroits et harmonieux de Chicago avec le reste du monde. Sur un cas précis, celui de Keynes, Patinkin (1977) développe l'argument (5)

Selon Patinkin, Keynes a eu deux contacts avec l'Université de Chicago.
Le premier remonte à 1931, l'année qui suit la publication du Traité de la Monnaie. Il s'agit d'un contact étroit puisque Keynes s'est déplacé pour participer aux "Harris Foundation Lectures" de l'année, dont le thème est : "Le chômage : un problème mondial".
Le second contact se produit en 1936. Il s'agit d'un contact "à distance" qui tient dans les comptes rendus que Knight (1937) et Viner (1936) rédigent lors de la parution de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie.

Ces deux événements amènent Patinkin à affirmer qu'il existe une concordance de vues entre Chicago et Keynes et ceci sur au moins trois points :
- l'économie est instable à court terme ;
- l'instabilité doit être maîtrisée par une politique discrétionnaire ; mais si pour Chicago, l'objectif de la politique doit être la stabilité du niveau des prix, pour Keynes, ce doit être celle de l'emploi au niveau de plein-emploi (Patinkin, 1981, p.303).
- la confiance absolue dans l'efficacité de la politique préconisée. (6)


IV. – La perspective des Essays.

En fait, les Essays révèlent que Patinkin s'oppose à l'image de marque de tradition alternative choisie en général pour répondre à la question de l'existence de l'Ecole de Chicago.
D'ailleurs, s'ils ne sont pas désavoués par les textes de Reder (1982) et de Rotwein (1983), c'est précisément que ceux-ci sont d'accord avec la nouvelle perspective choisie.

Fort d'avoir fait toutes ses études de sciences économiques au département d'économie de l'université de Chicago et d'y être resté une année encore après avoir obtenu son Ph. D. (1941-47), Patinkin définit l'Ecole de Chicago traditionnelle non pas sur la base de cette image, mais sur celle des enseignements de figures marquantes du département : Knight, Mints, Simons et Viner.
Simultanément, il fixe le moment de la disparition de cette Ecole : la décennie 1940.

Pour justifier cette limite (cf. Patinkin, 1981, chapitre d'introduction), il fait référence au départ de Viner pour Princeton et au décès de Simons en 1946.
Il mentionne aussi la réorganisation du département d'économie avec l'arrivée des "économistes de l'agriculture" et celles des économistes mathématiciens et économètres de la Cowles Commission for Economic Research.
Il insiste enfin sur le retour au département de Milton Friedman, en 1946 (7), alors que celui-ci a obtenu son Ph. D. dans une autre université, l'année précédente (Lepage, 1977, p.232).

L'originalité des Essays est l'utilisation de cette notion de la rupture de la décennie 1940 pour répondre à la question de l'existence de l'Ecole de Chicago.
Reder (1982) la reprend en approfondissant l'examen de la période qu'elle concerne.
Si celui-ci parle de transition plutôt que de rupture, il n'hésite pas à opposer l'économique de Chicago autour de 1940 et ce qu'elle devient après 1946, puis à distinguer à partir de cette date l'économique de Chicago et celle de la Cowles Foundation.
Enfin, il attribue l'estime professionnelle (?) et les positions académiques favorables dont bénéficiera Chicago après 1945 à la faconde de Friedman, mais aussi de Stigler et Wallis (Reder, 1982, p35).

Pour sa part, Rotwein (1983) semble relativiser la notion et en faire un principe d'analyse.
Le fil directeur de son texte est la vie de Viner, mort en 1970 et arrivé au département d'économie de Chicago en 1916.
Dans ce cadre, il propose de distinguer à chaque instant Ecole de Chicago et département d'économie, c'est le principe de la rupture. Selon lui, est Ecole de Chicago cet élément du département qui accorde un soutien au système de la libre entreprise et de l'intervention limitée de l'Etat dans l'économie. En d'autres termes, il relative la rupture de la décennie 1940 entre l'Ecole de Chicago et le département d'économie et laisse entendre que, selon les époques, l'adéquation entre ceux-ci est plus ou moins grande.
Il est des moments où elle est totale, il est des moments où elle n'est que partielle (Rotwein, 1983, p.265)


V. Conclusion : vers la fin du débat ?

Pour que le débat auquel donnent lieu les diverses réponses à la question de l'existence de l'Ecole de Chicago prenne fin, il faudrait qu'un accord soit conclu entre les participants ou que l'enjeu disparaisse.
L'enjeu n'est pas clair, à mi-chemin entre l'image de marque de tradition irraisonnée donnée finalement à l'opinion publique et l'image de marque de tradition que se construit le département d'économie de l'Université de Chicago.
Il n'est pas superflu de se demander s'il n'est pas de plus parfois d'un ordre purement non économique.
Ne s'agit-il pas alors de simples querelles de personnes ?

Néanmoins, un accord semble atteint.
Une école peut être identifiée aux enseignements donnés dans les décennies 1930-1940 et aux ouvrages correspondants, même si des différences notables apparaissent parfois entre Knight, Mints, Simons, Viner.
L'école ne doit pas être confondue avec les enseignements de Friedman de la décennie 1950, même si ceux-ci se drapent dans la "tradition de l'Ecole", c'est-à-dire dans la défense du libéralisme économique fondée sur le marché libre.


Notes.

(1) Selon Miller, ceux-ci sont trop nombreux pour être tous cites. Il en cite seulement deux : Friedman (1956) et Director (1948)

(2) Ce texte est réédité dans Patinkin (1981, chap.10). Les références des citations ou commentaires le concernant sont celles de Patinkin (1981).

(3) Patinkin reste cependant muet sur la question du support de la publication. La tradition aurait voulu que son texte fût publié dans le Journal of Political Economy. Pourquoi ne l'a-t-il pas été ?

(4) Ce texte est réédité dans Patinkin (1981, chap.11). ). Les références des citations ou commentaires le concernant sont celles de Patinkin (1981).

(5) Ce texte est réédité dans Patinkin (1981, chap. 12)

(6) S'agissant de l'économie internationale, il y a aussi accord entre Keynes, Simons et Viner sur la nécessité des taux de change fixes.

(7) Il l'avait quitté en 1933 après avoir obtenu son "master of arts".


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