Cette journée de la "XXIVème Université d'Eté de la nouvelle économie" - mercredi 5 septembre 2001 - était consacrée à la présentation de la dimension éthique de l’œuvre de Frédéric Bastiat.

Comme le libéralisme, Bastiat ce n’est pas seulement le respect des lois du marché, ou de l’état de droit, et la redéfinition du rôle de l’Etat, c’est aussi une philosophie.

La philosophie de Bastiat se fonde sur une certaine conception de l’être humain, évoquée la semaine dernière par la conférence de Jacques Garello. Elle se fonde aussi sur une certaine vision des procédures qui permettent aux hommes de vivre ensemble de façon harmonieuse.

Voici une première communication en ce sens, celle de Georges Lane, qui enseigne à l’Université de Paris IX Dauphine.


Georges LANE : DES INDIVIDUS ENSEMBLE

Comment les individus sont-ils ensemble ?

Pour répondre à cette question, je voudrais de suite introduire ce qui me paraît être une spécificité, une originalité, dans la pensée économique de Bastiat.
Certes il situe sa pensée dans le contexte du droit naturel, c’est-à-dire le contexte de la propriété privée, de la responsabilité personnelle, de la liberté de contracter et de la justice.
Mais il situe aussi son analyse dans un univers d’incertitude. « L’incertitude, le dénuement, l’ignorance, sont les points de départ de l’humanité. »
Et si l’humanité a pu progresser, c’est justement parce que chaque individu est parvenu à son niveau à harmoniser le droit naturel et l’incertitude à laquelle il est confronté.


Comment les hommes gèrent ensemble l’incertitude : l’association.

Je demeure à ce jour convaincu que Bastiat est le premier, voire le seul économiste, à avoir proposé une théorie économique de « l’association » pour reprendre le terme de l’époque – nous dirions aujourd’hui de l’assurance - fondée sur le droit naturel et destinée à répondre au problème de la contingence du monde.
Sa théorie de l’association décrit un processus évolutionniste en totale contradiction avec la théorie de l’association statique, productiviste, déterministe, proposée par Ricardo au début du XIXe siècle.


Comment Bastiat formule-t-il cette théorie du processus associatif, du processus de coopération entre les individus ?

Il convient de mentionner trois éléments.

* L’aversion pour le risque
Le premier est l’aversion pour le risque, aversion d’une personne pour l’incertitude, suivant la formule introduite par Kenneth Arrow dans les années 1960.
En 1850, dans le chapitre 14 des Harmonies, Bastiat introduisait cette idée. Si les individus coopèrent, s’ils s’associent, c’est d’abord parce qu’ils ont chacun une aversion pour l’incertitude, subjective, qui motive leur décision. Et c’est dans le but de réduire, voire d’éliminer cette incertitude, qu’ils s’associent. L’association suit donc un cheminement historique, évolutionniste.

Sa dialectique est la suivante : les individus sont naturellement propriétaires. Mais la contingence du monde leur enseigne que cette propriété peut être endommagée, voire totalement détruite. C’est pourquoi ils s’associent sur la base d’une convention, d’un contrat, fondé sur la liberté de choix.
Leur convention originelle s’identifie pour Bastiat à celle qui consiste à dire que si demain ma propriété doit être endommagée ou détruite, eu égard à l’association que j’ai conclue avec autrui, celui-ci s’engage à me venir en aide.
Et cette convention constitue de facto la première forme d’assurance mutuelle, c’est-à-dire ayant pour vocation la réparation d’un dommage, réparation rendue possible par le versement de cotisations des membres de l’association.

* L’entrepreneur en assurance : de la mutuelle à la société capitaliste.
Là encore Bastiat est un précurseur en ce sens qu’il cherche à comprendre le rôle joué par l’entrepreneur dans ce progrès. L’entrepreneur se doit de rencontrer l’ensemble des membres de l’association pour leur prouver que si leur mutuelle entente est certes déjà fort efficace, il n’en demeure pas moins qu’elle ne réduit pas du mieux possible l’incertitude, puisque chacun des membres ne connaît pas ex ante le montant de la cotisation annuelle.

En effet, celle-ci n’est pas fixe d’une année à l’autre car il convient, lorsque des dommages imprévus ont eu lieu, d’augmenter son montant afin d’équilibrer les comptes de la mutualité.
Ce sera le rôle de l’entrepreneur que de proposer une assurance en contrepartie d’une cotisation fixée ex ante, quels que soient les dommages susceptibles d’être causés aux membres de cette communauté.

Mais alors naît une autre incertitude : peut-on avoir confiance dans les promesses de cet homme ?
Ce sera le volume des capitaux engagés qui alimentera cette confiance, car les associés peuvent alors juger de la bonne foi et de la solvabilité de l’entrepreneur au cas où il commettrait une erreur d’évaluation des dommages qui peuvent se produire.

* Le recours à l’actuariat
Le troisième élément a certainement été la cause de l’isolement dont Bastiat fera l’objet par les sympathisants même du libéralisme, trop proches encore de la pensée de J.-B. Say pour accepter l’innovation intellectuelle de Bastiat.
Ce dernier élément introduit la montée en puissance opérationnelle de l’outil statistique expérimental. La reconnaissance scientifique de la statistique expérimentale, à travers les lois algébriques de probabilité, les grandeurs aléatoires, va en effet permettre à l’entrepreneur de réduire l’incertitude relative à ses estimations erronées des dommages potentiels.


Les failles du système

Le processus d’association lui-même connaît des lacunes, et notamment ce que Bastiat appellera le « déplacement de la responsabilité », qualifié souvent de « hasard moral » ou, si vous préférez, le risque moral.
Dans ce cas, il est explicitement reconnu qu’au sein même d’une association d’individus, l’expérience prouve que certains profitent du mécanisme de répartition des risques de façon abusive, en prenant des risques supplémentaires.
En d’autres termes, sachant que l’assurance couvrira les dommages, ils réduisent leurs prises de précaution et n’entretiennent que sommairement leurs propriétés respectives, c’est-à-dire avec moins d’attention qu’ils ne l’auraient fait s’ils étaient confrontés directement à l’incertitude.

A ce nouveau problème, toujours relatif à l’incertitude, Bastiat donne une réponse, toujours dans une optique évolutionniste, donc sans jamais faire appel à une intervention politique et/ou bureaucratique clairvoyante, parfaitement éclairée par des experts en chiffres.

Il faut chercher la réponse dans la considération d’une part du droit naturel et d’autre part de l’incertitude. La solution, c’est la liberté. Bastiat exige que les associations ne soient point soumises à une réglementation d’Etat, à une régulation gouvernementale afin qu’elles aient la plus grande latitude possible d’action dans leur organisation, leur statut, leur gestion.


On s’en remet à l’Etat plutôt qu’à la liberté : naissance de la servitude

Hélas Bastiat ne sera pas écouté et l’Etat va se substituer aux individus pour gérer l’incertitude et couvrir tous les risques, jusqu’à déboucher aujourd’hui sur la Sécurité Sociale et la philosophie du « risque zéro ».
Désormais c’est l’Etat qui décide comment les hommes doivent vivre ensemble dans un univers d’incertitude.
Il a même la prétention de faire disparaître l’incertitude.

Sans doute en faisant disparaître la vie et la liberté.


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