Le texte qui suit a été écrit dans la perspective d'une intervention à la XXIXè Université d'Eté de la Nouvelle Economie (28-31 août 2006 à Aix-en-Provence, France) dont le thème est "Europe : harmonisation ou concurrence".

Il est un des résultats - au 24 août 2006 -d'une étude sur la prétendue question selon laquelle certains pays seraient plus compétitifs que d'autres dans l'Union européenne car ils pratiqueraient le "dumping social".
Le "dumping social" n'a pas de sens, en revanche le "dumping politique", notion ignorée à introduire pour l'occasion, est à dénoncer.


Voici le texte.


L'"Europe sociale" est, pour ceux qui emploient l'expression, une façon de parler du droit positif en matière de travail ou de sécurité sociale dans les pays de l'Union européenne, i.e. de l'organisation internationale avatar par le traité de Maastricht (1992) de la "Communauté économique européenne" instituée par le traité de Rome (1957).

En fait, l'"Europe sociale" est, pour une large part, la résultante de droits positifs nationaux différents les uns des autres.
Ce qui amène, par exemple, le Bureau international du travail (B.I.T.), autre organisation internationale mais plus ancienne (fin de la décennie 1920), à établir une nomenclature en dix points pour pouvoir prendre en considération statistique tous les aspects possibles de la rémunération du travail, du "prix du travail" :
- salaires et traitements directs (y compris primes de
  production directe et majorations pour les heures
  supplémentaires) ;
- rémunération pour les heures rémunérées mais non
  effectuées (congés annuels, jours fériés etc.) ;
- primes et gratifications (primes de fin d’année, de
  participation, de vacances) ;
- avantage en nature (nourriture, combustible, vêtement) ;
- coûts relatifs au logement du personnel supportés par
  l’employeur
- charges de sécurité sociale supportées par l’employeur
  (légales, conventionnelles et contractuelles) ;
- frais de formation professionnelle ;
- coûts relatifs aux services sociaux (cantines, services de
  bien-être) ;
- autres coûts (frais de transport, vêtements de travail,
   recrutement) ;
- impôts considérés comme coût de main d’oeuvre (taxes
  sur l’emploi ou les salaires).
S'agissant des charges dites de sécurité sociale, à savoir les cotisations sociales prises en considération statistique par Eurostat (SEC95 code D.61), celles-ci sont divisées en "cotisations sociales effectives" et "cotisations sociales imputées".
Les "cotisations sociales effectives" comprennent:

- les cotisations sociales effectives des employeurs,
- les cotisations sociales à la charge des salariés et
- les cotisations sociales des travailleurs indépendants et des personnes n'occupant pas d'emploi.
Les "cotisations sociales imputées" représentent la contrepartie des prestations sociales (moins les éventuelles cotisations sociales des employés) versées directement par les employeurs.

Il convient de distinguer dans l'"Europe sociale" les règles des droits positifs du travail ou de la sécurité sociale et les règles de droit (propriété, responsabilité et échange/contrat).

Il faut aussi admettre que les cadres juridiques nationaux se séparent les uns des autres non seulement par le droit positif, mais aussi par les conséquences de celui-ci sur les règles de droit.

Exemple de conséquence, la création des "droits sociaux" conférés aux gens.
Il s'avère que les droits en question sont des "faux droits" car ils sont "vides de richesses" au départ et le restent jusqu'au jour où ils en sont remplis si tant est qu'ils le soient un jour (ce point a été souligné par Jacques Rueff dans divers ouvrages).
Une preuve de leur fausseté est, s'il est besoin, qu'ils ne sont jamais transportables d'un pays à un autre, ni même échangeables d'une façon ou d'une autre.

Il faut entendre par "modèle social européen", d'une part, le rassemblement de tous ces "droits sociaux", résultats des droits positifs nationaux du travail ou de la sécurité sociale et, d'autre part, la tentative de rendre compatibles les droits positifs sous-jacents, par opposition à d'autres prétendus modèles plus ou moins caricaturés comme le "modèle social américain" (cf. ci-dessous). 
 
Pour avoir une idée de la démarche, il y a par exemple le rapport (octobre 2005) de Juan Manuel Barroso, président en exercice de la Commission européenne, intitulé Justice sociale et compétitivité dans le contexte général de la mondialisation … Cf. http://ec.europa.eu/growthandjobs/pdf/COM2005_525_fr.pdf

Je ne m'y étends pas davantage.


1. Le marché du travail de l'Union européenne.

Autre conséquence de l'"Europe sociale" ou du "modèle social européen", le "marché du travail" de l'Union européenne est loin d'être homogène.

Le "marché du travail" est un concept de la théorie économique et il existe plusieurs écoles de pensée économique pour le définir et l'analyser - ou pour l'anéantir - :
* l'école classique ou néoclassique schématisée, entre autres, par Pigou et susceptible de divisions,
* l'école de Keynes et de ses disciples qui refusent la théorie de l'école classique et surtout son second postulat de l'offre de travail à cause des objections qu'ils lui font,
* l'école socialo-communiste pour qui le travail ne serait pas une marchandise,
* l'école autrichienne pour qui le marché du travail est un aspect du processus d'échange ou de marché, de la catallaxie.

Dans ces conditions, le marché du travail de l'Union européenne tel qu'il
existe est la résultante du cadre juridique qui le régit, qu'il soit dénommé Europe sociale ou modèle social européen, et de l'école de pensée économique qu'on privilégie pour le définir et l'analyser ou le mettre de côté.

Pour cette raison, il n'est pas homogène ou, si on préfère le mot, il est "segmenté": non seulement il est entravé par des règles nationales, mais il tend à être mis en cage par les instances de l'Union européenne.


2. L'ignorance entretenue sur le prix du travail.

A priori, le "prix du travail" est ce dont conviennent par contrat l'employeur – le demandeur de travail - et l'employé – l'offreur de travail – pour le service qu'est le travail en question et étant données les règles de droit. Pour trois des grandes écoles de pensée citées, le prix du travail est égal à la productivité marginale du travail.

Un indicateur empirique du "prix du travail" est la productivité par tête. Elle se mesure étant données les règles de droit et le droit positif du travail ou de la sécurité sociale du pays, et non pas de l'Europe sociale.
Dans le cas de la France, par exemple, son évolution dans la période 1995-2005 est retracée dans le graphique ci-dessous :

Source : http://www.industrie.gouv.fr/observat/chiffres/panorama/pdf/if_chap9.pdf#search=%22ocde%20co%C3%BBts%20salariaux%202006%22

On remarquera en passant que le prix du travail a augmenté de façon presque monotone croissante, de l'indice 100 en 1995 à près de l'indice 145 en 2005, en dépit d'une période mouvementée entre 2000 et 2003.

Le prix du travail est surtout en pratique ce dont conviennent l'employeur et l'employé étant donnés le cadre juridique et ce que le législateur national oblige, par exemple en France mais aussi ailleurs, à dénommer le "salaire brut".

Il s'ensuit que, selon les règles du droit positif, le prix du travail correspondant à la productivité du travail peut s'avérer supérieur ou égal au salaire brut (cf. dans le cas de la France le graphique ci-dessus).

Si une différence existe, elle est le résultat du droit positif et correspond à ce qu'il est convenu de dénommer abusivement "cotisations sociales employeur" - comme si celles-ci n'étaient pas supportées par l'employé -.

Et on parle en conséquence et malheureusement de "salaire superbrut", de "salaire complet", de "coût salarial", pour désigner le salaire brut augmenté de ces charges qu'imposerait le droit positif au seul employeur, i.e. en vérité pour désigner tout simplement le "prix du travail" correspondant à la productivité de l'employé, à sa création de valeur, i.e. le vrai prix du travail.

Il s'ensuit aussi que, fait important pour l'économiste qui ne se situe pas dans le monde hypothétique de la certitude ou de l'incertitude déterministe, monde approximatif de celui d'Alice, celui des Merveilles, l'employé ignore en général totalement le vrai prix de son travail et en partie seulement son salaire brut.

Il reste que les politiques gloseront sur le "pouvoir d'achat du salaire brut" à l'approche de telle ou telle élection, et les statisticiens se chargeront de le mesurer comme s'il avait une signification économique …
On ne peut que le regretter à défaut de pouvoir changer leur discours, et qu'affirmer que le seul pouvoir d'achat à considérer devrait être celui du vrai prix du travail.

Les notions de "vrai prix du travail" ou de "salaire brut" sont encore à distinguer du prix à quoi l'employé est en définitive sensible dans le monde d'ignorance où il vit et est plus ou moins tenu.  Ce "prix" est la somme de monnaie qu'il reçoit périodiquement, en toute connaissance cette fois, sur son compte en banque : c'est le "net payé".
Et s'il y a une différence entre le salaire brut et le net payé, elle est encore le résultat du droit positif et correspond à ce qu'il est convenu de dénommer "cotisations sociales obligatoires 'employé'", une somme de monnaie que doit obligatoirement verser l'employé en vertu des règles du droit positif en matière de travail ou de sécurité sociale.

Il s'ensuit qu'au total, selon les règles du droit positif national, le "net payé", qui est connu de l'employé, est inférieur ou égal au salaire brut, qu'il connaît plus ou moins, lui-même inférieur ou égal au vrai prix du travail qu'il ignore en général, que ses prétendus protecteurs - les syndicalistes - font tout pour lui cacher, et qui est payé par l'employeur.

Et la différence entre le vrai prix du travail et le net payé – diminué encore de l'impôt sur le revenu - est ce qu'économiste, on dénomme le "coin fiscal".
Pour l'économiste, une telle situation d'ignorance entretenue n'est pas acceptable. "Comment peut-elle exister" demandera-t-on alors ?

Je ne vois qu'une réponse : par la connivence de la classe des politiques et des syndicalistes, déjà à l'initiative du droit positif, d'un côté, et, de l'autre, une partie importante de la classe des dirigeants d'entreprise.

A défaut que le travail ne soit pas une marchandise comme une autre dans la réalité – ce dont ils semblent rêver -, tout se passe comme s'ils réussissaient à faire en sorte que le marché du travail ne fût pas un marché comme un autre avec des compartiments "spot" et "non spot", ils détruisent l'information et entretiennent l'ignorance sur le prix de ce qui y est échangé.

Ma conclusion sur ce point est qu'il revient économiquement au même qu'il n'y ait pas de prix ou que le prix soit ignoré en partie ou en totalité par les employés, i.e. les offreurs.
Une telle situation est insoutenable à terme et de plus en plus coûteuse en attendant que soit atteint le terme … dont personne ne connaît a priori le moment.

La destruction d'informations a mainte conséquence.
L'une d'elle a trait, par exemple en France, à l'organisation de la sécurité sociale obligatoire (OSSO).
Les employés ne savent pas ce qu'ils achètent à cette organisation – qu'ils connaissent mal comme en témoignent les sondages - et, en conséquence, ce qu'ils devraient en attendre.
D’où la surconsommation, les gaspillages et la gabegie.

Etant donnés les employeurs, les employés et les droits positifs différents des pays de l'Union européenne, bref étant donné l'Europe sociale ou le modèle social européen, il est un premier fait observable : les salaires bruts sont différents d'un pays à un autre (cf. Marcus, 2006,http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/DONSOC06yv.PDF#search=%22couts%20salariaux%20eurostat%22 et tableau 1) .

                                    Tableau 1

                     Salaires bruts annuels moyens



Le second fait observable que je retiendrai est que, de même, sont différentes les "cotisations sociales 'employeur 'rapportées au salaire brut, à la 'rémunération totale'" (en abrégé, CSOE) (cf. tableau 2 ci-dessous pour l'année 2003) :

                                    Tableau 2

                         Cotisations "employeurs"



Source : http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/DONSOC06yv.PDF#search=%22couts%20salariaux%20eurostat%22

Certains déduiront de ces deux faits observables, de ces disparités de chiffres, que le marché du travail de l'Union européenne est non seulement hétérogène, mais encore un marché de "concurrence imparfaite" et qu'il y aurait "dumping social".

Je vais en déduire pour ma part autre chose en relation avec la notion de "dumping social" employée.


3. La concurrence et le dumping.

Il est traditionnel dans certaines théories économiques de parler de "dumping" dans le cas d'un marché d'un produit supposé de "concurrence imparfaite" où, étant donné le prix du marché, un offreur décide de vendre son produit à un prix inférieur au minimum de son coût de production unitaire, dans le but de faire sortir ou d'empêcher d'entrer des concurrents dans le marché.

Le contexte d'analyse théorique est en général un contexte sans incertitude et plus ou moins sans durée. La notion de dumping stigmatise donc la démarche d'un offreur dans une pratique qualifiée aussi de "concurrence déloyale", mais dans un contexte qui tient du pays d'Alice, celui des Merveilles.

On s'attendrait à ce que les mêmes parlent de dumping – ou de dumping social étant donnée la qualité "marchandise" du travail – pour stigmatiser dans le marché du travail supposé de "concurrence imparfaite" bien qu'encadré par un droit positif, la démarche d'un offreur de travail – un employé – qui vendrait ses services à un prix inférieur à celui qui lui permet de faire face à ses dépenses quotidiennes minimales, vitales. Mais il n'en est pas ainsi.

Je ferai remarquer en passant que ceux qui construisent le concept laissent à penser que les gens connaissent le vrai prix du travail, que les employés et les employeurs en conviennent en toute connaissance. Mais cela est faux, au moins en France, comme on vient de le dire.
De plus, je répéterai que les mêmes sont à la base de cette ignorance et l'entretiennent !

Et j'ajouterai qu'il en est d'ailleurs ainsi de tous les salaires, y compris du SMIC, ce qui permet à l'occasion à des politiques de dire impunément, sans être contredit par les médias, qu'ils fixeront le SMIC à 1500 euros en 2012 s'ils sont élus en 2007 alors qu'il est aujourd'hui proche de 2000 euros (exemple du parti socialiste et du SMIC à 1500 euros en 2012, cf. mon texte sur http://blog.georgeslane.fr/category/Le-retour-de-la-societe-civile/page/2).

Par "dumping social", et sans le préciser, ceux qui utilisent l'expression ne visent pas en fait la démarche de l'offreur de travail, de l'employé, mais, par inculture économique, celle du demandeur de travail, de l'employeur, qui préfèrerait aller sur les "marchés nationaux étrangers" où les vrais prix du travail sont les moins élevés plutôt que de rester sur son marché national ou d'aller sur ceux de l'étranger où ils seraient plus élevés.

L'expression "dumping social" est donc pour le moins en décalage avec la notion de dumping puisqu'elle ne vise plus la démarche prêtée à l'offreur, mais une démarche prêtée au demandeur.
Parler de "dumping social" pour désigner une démarche prêtée à des demandeurs de travail dans un marché du travail en concurrence imparfaite est en définitive une première erreur économique.

Deuxième erreur économique : étant donnée l'imperfection de concurrence supposée du marché du travail, la recherche par les employeurs de prix moindres n'est pas un signe de dumping social, mais au contraire et "sauf à appeler un chat un chien", une démarche étudiée en long et en large par la théorie économique et qui n'a rien à voir avec le dumping, c'est tout simplement une démarche rationnelle, la mise en concurrence des offreurs.

C'est une façon de surmonter les imperfections de la concurrence sur le marché du travail et d'être soi-même - plus – compétitif étant données, d'une part, l'ignorance ou la mauvaise information dans laquelle on se trouve et qu'on cherche à réduire et, d'autre part, la perfectibilité de l'être humain.

Troisième erreur économique courante : on ne saurait porter un jugement de valeur sur des statistiques, sur les chiffres de grandeurs mesurées.
Les grandeurs mesurables se comparent sur la base des résultats de leurs mesures, ceux-ci sont égaux ou inégaux, on les ordonne par ordre croissant ou décroissant, on les traite statistiquement, il n'y a rien d'autre à faire.

Porter un jugement de valeur sur les chiffres des salaires bruts ou des CSOE relève de ce type d'erreur, c'est l'erreur que font les hérauts de la notion de dumping social.

Ils la commettent de deux façons :
- d'une façon statique, en avançant que dans les pays où soit les salaires bruts sont moindres, soit les CSOE le sont, il y aurait dumping social ;
- d'une façon dynamique, en avançant que dans les pays où les CSOE sont réduites par la réforme du droit positif (exonération des charges sociales par exemple), il y aurait dumping social ; de plus, dans ce cas, ils ajoutent alors que le dumping social serait d'autant plus néfaste qu'aux dires de certains, il n'améliorerait pas l'emploi.
Prenons garde à ces faux jugements qui suscitent un débat du même tabac.

Ce débat existe, par exemple, en France depuis quelques années et le Sénat a eu l'occasion de faire le point dessus en novembre 1994 comme en atteste un rapport de Joël Bourdin , sénateur, et en particulier une annexe intitulée "Dix ans d'évaluation des effets des cotisations sociales sur les bas salaires" mentionnant les principales études sur la question (cf. tableau 3 ci-dessous).


                                       Tableau 3

                       * Evaluations prospectives.

1. Direction de la prévision (1995)
2. CSERC (1996), L'allègement des charges sociales sur les bas salaires. La documentation française. Collection des rapports au Premier Ministre
3. Laffargue J-P. (1996), « Fiscalité, charges sociales, qualifications et emplois ». Economie et Prévision, n°125, 1996-4.
4. DARES (1997), La politique de l'emploi. La découverte. Collection Repères. Paris
5. Malinvaud E. (1998), "Les cotisations sociales à la charge des employeurs : analyse économique". Rapport du Conseil d'Analyse économique
6. Salanié B. (1999), « Une maquette analytique de long terme du marché du travail », document de travail de l'INSEE, G9912
7. Audric S., Givord P. et Prost C. (2000), « Estimation de l'impact sur l'emploi non qualifié des mesures de baisse de charges ». Revue économique, vol. 51, n°3
8. L'Horty Y. (2000), « Quand les hausses du Smic réduisent le coût du travail ». Revue économique, vol. 51, n°3.
9. Laffargue J-P. (2000), « Effets et financement d'une réduction des charges sur les bas salaires ». Revue économique, vol. 51, n°3.
10. Laroque G. et Salanié B. (2000), Une décomposition du non-emploi en France.

                     * Evaluations rétrospectives.

1. B. Crépon, R. Desplatz (2001), « Une nouvelle évaluation des effets des allègements de charges sociales sur les bas salaires ». Economie et Statistique, n°348- 2001-08, pp3-25
2. S. Jamet (2004), « Allègements généraux de cotisations sociales et emploi peu qualifiés : de l'impact sectoriel à l'effet macro-économique ». Miméo, DARES.
3. I. Gafsi, Y. L'Horty et F. Mihoubi (2004), «Allègement du coût du travail et emploi peu qualifié : une réévaluation», ce document.

Source : http://www.senat.fr/rap/r04-070/r04-07019.html


Si on adhère à l'école de pensée économique autrichienne et si, en conséquence, on définit la concurrence comme la liberté de faire, comme la liberté de l'être humain de fournir des services volontairement (cf. aussi Bastiat ou Pareto par exemple qui n'étaient pas "autrichiens"…), comme la libre entrée/sortie d'un marché dans un contexte temporel et d'incertitude ou d'ignorance, le débat n'a pas lieu d'être : le dumping et a fortiori le dumping social sont des anti concepts.

Le dumping n'est pas une pratique déloyale car la pratique ne peut pas être suivie dans un tel contexte par un être humain rationnel : c'est une erreur économique d'y faire référence.

Il n'en reste pas moins qu'on peut toujours considérer, sans adhérer à l'école de pensée économique autrichienne, que le vrai dumping social est d'abord pratiqué par les politiques et les syndicats, les "offreurs de règles de droit positif", qui font tout pour braquer l'attention des employés sur les salaires bruts et non pas sur les vrais prix du travail, ou bien qui tentent de faire croire qu'il y aurait des cotisations sociales obligatoires "employeur", d'un côté, et des cotisations sociales obligatoires "employé", de l'autre.


4. Le compulsory loading social.

Si on admet un instant encore que le dumping social n'est pas un anti concept, mais une notion non erronée et digne d'intérêt, il convient de reconnaître que, pour qu'il y ait aujourd'hui dumping social de la part de certains employeurs, il a fallu qu'antérieurement il y ait eu loading ou burdening social – pour continuer à utiliser un mot anglais … -et que le loading conduisît à la situation présente.

Et le fait est que le loading social ne s'est pas fait "librement" comme se ferait le dumping social, mais de façon compulsory ou mandatory – pour rester en anglais -.
On soulignera en passant qu'il conviendrait de s'interroger sur l'obligation édictée.  Une chose est certaine : la qualité compulsory (ou mandatory) du loading social est à coup sûr un indicateur de son caractère "anti social".
Le social ne saurait être synonyme d'absence de liberté de choix, de cage ou de prison.

Le compulsory loading social est en vérité une démarche interventionniste des hommes de l'Etat de la pire espèce, de celle qui a permis aux hommes de l'Etat de l'URSS, créée en 1917, d'opprimer des peuples, celui de leur pays et ceux d'autres, et de faire perdurer le système plus longtemps qu'il n'aurait du exister si seul le leur avait été esclave.

Schumpeter a insisté sur ce point de l'interventionnisme croissant en Occident en 1942 dans son livre Capitalism, Socialism and Democracy comme le rappelle H. Matthes, le président du Comité éditorial de European Economy, dans sa préface à "The Welfare State in Europe", European Economy, n°4, 1997, p.3. Schumpeter montrait alors que le "modern western welfare state" allait transformer l'Occident en socialisme et mettait donc en garde contre l'évolution.

Et Matthes de faire remarquer qu'en s'exprimant ainsi Schumpeter oubliait ce qu'il avait souligné antérieurement dans Theory of Economic Development à propos de la "constructive destruction" du capitalisme, véritable antidote.
Mais Matthes de considérer aussi, en 1997, que l'Occident serait dans une telle phase, dans une nouvelle vague de destruction créatrice.

Il reste que le compulsory loading social est aussi une démarche interventionniste de type français, de celui qui a permis à la classe politique et syndicaliste de faire perdurer le système de l'"organisation de la sécurité sociale obligatoire", créée à partir de la décennie 1940, jusqu'à aujourd'hui, d'en arriver à parler du "modèle social français" et de ne pas se soucier que, en particulier, l'indicateur représentatif du prix du travail qu'est le salaire brut annuel moyen à temps complet dans l'industrie et les services fût situé en dessous de la moyenne des salaires bruts annuels moyens comparables dans les 15 pays de l'Union européenne ou, si on préfère, de l'Europe sociale .

Il apparaît en effet

qu'en France, en 2003 (cf. tableau 1 ci-dessus), le salaire brut annuel moyen était de

                      28 642 euros

(les CSOE représentaient 41,4% de ce chiffre)

alors que la moyenne de l'"Union européenne des 15" s'élevait à

                      31 188 euros

(pour des CSOE de 28,4% du salaire brut annuel moyen) et

que celle de l''"Union européenne des 25" se situait à

                      26 445 euros

(pour des CSOE non communiqués).


Résumé.

En France, en 2003.

* le salaire brut annuel moyen de l'employé français était donc inférieur à la moyenne de l'Europe sociale des 15 pays,

                     de près de 10% ;

* le taux des prétendues cotisations sociales "employeur français" était, quant à lui, supérieur à la même moyenne dans une mesure

                    de l'ordre de 13 points ;

* le salaire brut annuel moyen de l'employé français était néanmoins supérieur à la moyenne de l'"Europe sociale des 25" - ouf ! -, mais dans une mesure de seulement

                           8 points.


Peut-on parler d'une belle réussite du "modèle social français" par rapport au "modèle social européen", seule explication concevable du phénomène ?

Je laisse à chacun le soin de donner à la question la réponse qu'il juge bon étant rappelé une dernière fois
- que les employeurs français ne paient pas de cotisations sociales obligatoires (à l'exception de la C3S) comme certains s'escriment à vouloir le faire croire et
- que la salaire brut est en France un faux prix du travail, un prix volontairement sous-estimé du travail de l'employé, de sa productivité, de sa création de valeur et plus simplement encore, de la valeur de l'employé.


5. Conclusion : des erreurs et une vérité.

1) Le dumping, social ou autre – le cas échéant, monétaire -, n'existe pas... sauf dans des théories économiques irréelles qui situent par leurs hypothèses, au pays des Merveilles d'Alice.
La notion de dumping y a été créée de toutes pièces par des hypothèses contestables, celle de la concurrence imparfaite et celles sur le contexte d'analyse (en particulier, le plus souvent, celles qu'il n'y a ni durée, ni incertitude non déterministe, ce qui revient à limiter implicitement, en définitive, la liberté d'action de l'être humain).

2) Le dumping social, défini sur la base des salaires bruts ou des CSOE, atteste de la diversité des rémunérations qu'occasionnent les règlementations différentes des législateurs nationaux de pays fermés ou peu ouverts à l'information de l'"Europe sociale" ou du "modèle social européen".

3) La diminution des CSOE, autre définition du dumping social chérie des thuriféraires de la notion, n'accroît pas l'injustice caractérisée par moins d'emplois comme certains d'entre eux veulent bien le faire croire (et cela à l'encontre la théorie économique digne de ce nom). Au contraire, elle renforce la compétitivité des firmes caractérisable par la création ou la sauvegarde d'emplois.

Pour cette raison, je ne saurais trop dénoncer le faux débat qui existe en France sur la question de l'"exonération des charges sociales sur les bas salaires" , depuis que cette dernière a été mise en œuvre dans la décennie 1990.

Et je ne saurais trop conseiller de ne pas être dupe du dernier rapport de la Cour des comptes sur la question dont des journalistes viennent d'informer de la publication prochaine (jeudi 24 août 2006, il est encore non publié selon Les Echos).
Le rapport semble tendre à faire rebondir le débat et ne faire qu'ajouter à une confusion inutile … en établissant un "réquisitoire contre l''exonération passée'" … si on en croit le quotidien.
Sauf bien sûr à ce qu'il veuille, par une voie détournée - mais la ficelle est un peu grosse -, faire pression sur l'Etat pour qu'il y ait une augmentation des CSOE par la création d'une nouvelle cotisation obligatoire, une TVA sociale par exemple…

4) Mais tout cela nous ramène à la vérité que le dumping social est un anti concept économique, le seul concept étant celui de la liberté d'action de l'être humain ou, si on préfère, celui de la concurrence dans un état de droit. C'est une erreur économique de s'y référer, sauf à vouloir intimider, désinformer ou mentir à qui on s'adresse (cf. http://www.hanshoppe.com/publications/Laissezfaire.pdf.

A cet égard, braquer l'attention de l'opinion publique sur le pouvoir d'achat des salaires bruts, comme s'y attellent en France les politiques, les syndicalistes, beaucoup de dirigeants d'entreprise et les médiatiques, au lieu de l'informer sur les pouvoirs d'achat présent et futurs des vrais prix du travail tant en France qu'à l'étranger témoigne en fait d'une forme extrême de dumping, à savoir le dumping politique !

Et je suis étonné que, face à cette démarche véritablement déloyale, la classe des dirigeants d'entreprise, dans sa grande majorité, n'ait pas réagi depuis maintenant 60 ans.



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