LIRE LIBERAL, c'est lire le dernier livre de Fred Aftalion intitulé
Histoire de la révolution bourgeoise, Editions du Trident, Paris, 2007, 265 p.

Voici ma présentation du livre.

Dans un article du Journal des Economistes de février 1898 intitulé "Solidarité sociale", Vilfredo Pareto, l'économiste, s'interrogeait sur le blâme "un peu vif dirigé par [Marcellin] Berthelot contre les diverses doctrines du laisser-faire, laisser-passer". Berthelot était le chimiste bien connu dont les qualités, dans le domaine, avaient fait de lui "un vrai savant et un maître vénéré", ses travaux étant "des modèles de clarté, de rigueur scientifique et où les preuves ne font jamais défaut". Mais Pareto regrettait qu'en économie politique, ses affirmations ne fussent pas, loin de là, du même ordre.

Aujourd'hui, étant donné son ouvrage Histoire de la révolution bourgeoise publié par les Editions du Trident, je suis sûr que Fred Aftalion, autre chimiste mais aussi industriel, aurait, à l'opposé de Berthelot, ravi Pareto. Il apporte en treize chapitres circonstanciés une espèce de démenti au "blâme" infondé.
Je schématiserai le noyau dur du livre ainsi. Primo,

"Le monde tel que nous le connaissons aujourd'hui est né de l'industrie et celle-ci qui est de création relativement récente puisqu'elle n'a guère que deux cents ans d'âge, est l'œuvre d'hommes d'origine souvent modeste établis dans la frange occidentale de l'Europe ainsi qu'en Amérique du Nord" (ibid. p. 31)

Secundo, l'association libre des hommes en question, à savoir des savants, des techniciens et des entrepreneurs (en abrégé, S.T.E.) forme le "triangle d'or" – expression de l'auteur - sur quoi a toujours prospéré l'œuvre et dont résulte en définitive, à chaque instant, la société bourgeoise et ses classes moyennes. Certes "science sans conscience" n'est que ruine de l'âme, mais, dans le livre, science sans technique ni entrepreneuriat ou bien technique sans science ni entrepreneuriat ou encore entrepreneuriat sans technique ni science, etc. n'est que vanité économique. A coup sûr, l'idée n'avait pas effleuré Berthelot bien qu'elle fût au tréfonds du laissez faire et du laissez passer que soutenait à l'époque Pareto.
Dans les premiers chapitres du livre, Fred Aftalion illustre les bienfaits de l'association libre par des exemples qu'il tire du domaine de la chimie. Je serai d'ailleurs tenté d'en déduire qu'en vérité l'idée de l'association libre "S.T.E." constitue la vraie révolution industrielle même s'il privilégie le point d'appui de la première qu'a été la "machine de Watt" (ibid. p. 32)
Fred Aftalion insiste aussi sur la rigueur des règles implicites au "triangle d'or" en faisant intervenir les "contraintes de l'ordre libéral" (chap.4). Et dans cette rigueur – ignorée par les détracteurs du laissez faire et du laissez passer, j'ai tendance à voir la révolution bourgeoise, à la fois cœur et trame de l'ouvrage. En effet, à la différence des révolutions "politiques" ou "populaires", qui sont toujours ponctuelles, apparemment sans règle et, en général, sanglantes, la révolution bourgeoise s'avère être un processus pacifique qui s'est articulé en permanence à ces règles et qui a donné lieu à l'émergence de classes moyennes. D'ailleurs, n'a-t-elle pas acquis désormais un second point d'appui - seconde révolution industrielle - qui s'est profilé sans bruit, à partir de 1947 et qui tient dans la mise au point du transistor (ibid p.239).
A cet égard, Fred Aftalion rejoint Alan Greenspan qui, gouverneur de la Banque centrale des Etats-Unis de 1987 à 2006, n'a cessé de sensibiliser ses compatriotes à cette découverte dans ses conférences du début de la décennie 2000 (cf. par exemple les conférences de Greenspan en 2000 et, en particulier, celle-ci).

Tertio, et comme il le développe avec force arguments, l'idée de l'association libre "S.T.E." et des règles rigoureuses de cette dernière a fait se rassembler des opposants très variés. A défaut d'être effleurés par le fond de l'idée, ils ont été sensibles à des effets de celle-ci et les ont détestés. Ils les disqualifieront donc. Quoi de plus facile ! Rousseau, Marx, même combat. Et le nombre des opposants va augmenter progressivement aux XIXè et XXè siècles, en particulier en France. Fred Aftalion les dénomme à l'occasion "mauvais bergers" et décrit les perversions des disqualifications qui vont survenir à leur initiative, les plus importantes étant successivement l'avènement de l'Etat-Providence (chap. 8) et le triomphe de la social-démocratie (chap.9) si on laisse de côté les guerres catastrophiques de 1914-18 et 1939-45 que ces perversions avaient elles-mêmes provoquées !

Heureusement, "le pire n'est jamais sûr" (titre du chapitre 12) et l'expérience l'a prouvé : la révolution bourgeoise a pu se renforcer dans le dernier quart du XXè siècle à l'instigation de deux fortes personnalités. D'une part, une chimiste – eh oui une chimiste ! - diplômée d'Oxford qui avait complété sa formation par des études de science économique et a retenu l'attention des membres du Parti Tory puis celle d'une majorité d'électeurs du Royaume-Uni dans la décennie 1970 : Margaret Thatcher est devenue Premier Ministre en mai 1979 et a lancé la réforme de la social-démocratie britannique. D'autre part, Ronald Reagan, ancien gouverneur de Californie de 1966 à 1974, qui a été élu en novembre 1980 à la Présidence des Etats-Unis sur des idées voisines de celles de Margaret Thatcher. Et M. Aftalion nous explique comment la face du monde a été changée après que les classes moyennes de ces deux pays eussent compris l'illusion fiscale où les avait confinés la social-démocratie: il fallait limiter cette dernière. Et ce fut fait.
Et c'en fut fait de l'URSS et de la RDA !

Pour autant, et en particulier à cause de ce qui se passe en France, Fred Aftalion n'est pas dupe de la révolution bourgeoise perpétuelle au stade où elle se trouve. Il sait qu'elle n'a pas mis le monde sur la belle route bien droite de la liberté économique et du progrès social, aussi la situe-t-il "à la croisée des chemins" (titre du chapitre 13 et dernier) à cause de la seconde révolution industrielle en cours dont on ne saurait prédire toutes les conséquences, d'une part, et, d'autre part, à cause des hommes et des femmes qui s'ingénient à contrarier le fonctionnement de l'ordre libéral en dépit des miracles qu'il a accomplis (cf. ibid. p.262).

Oui vraiment, ce livre aurait ravi Pareto. Et je suis certain qu'il vous ravira.


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