Le texte qui suit a été publié dans le Journal des Economistes et des Etudes Humaines, 11, 2/3, juin/septembre 2001, pp.415-450.

"Et ici je ne puis m'empêcher de faire remarquer combien est puissant le sentiment que j'invoque dans tout le cours de cet article, et dont les modernes réformateurs ne semblent pas soupçonner l'existence: je veux parler de l'aversion pour l'incertitude"
Frédéric Bastiat, 1850.


Introduction.

Le texte qui suit a pour point de départ et pour fond un argument que Bastiat (1801-1850) a développé dans le chapitre 14 - intitulé "Des salaires" - de son livre Harmonies économiques (1850).

Résumé, l'argument - qui est développé ci-dessous dans la section I - consiste à dire que l'association des personnes s'explique fondamentalement par l'"aversion pour l'incertitude" de chacune et que, de plus, elle les conduit, chacune, à l'indépendance …
Nous dénommerons l'explication "loi bastiatienne de l'association" par parallèle avec la "loi ricardienne de l'association" selon la dénomination que donne Mises (1949) à l'explication de l'association par Ricardo (1772-1823).

Rétrospectivement, et à première vue, l'argument de Bastiat paraîtra anodin à tous ceux qui, comme Mises (1881-1973), donnent la paternité de l'explication de l'association à Ricardo que d'ailleurs Bastiat ne cite pas.
Selon Mises en effet (cf. ci-dessous section II), en exposant la loi du coût comparatif, Ricardo explique en réalité, plus généralement, l'association/coopération des personnes par le concept de "coût du travail" - ou celui de "productivité du travail" -.
Pour cette raison, peu importent certaines erreurs qu'on peut lui reprocher. Importent au contraire celles commises à son propos.

Seule particularité peut-être à souligner de l'argument de Bastiat, dans la perspective misésienne, la méthode sur laquelle il repose : de l'analyse de deux phénomènes observables, à savoir l'assurance mutuelle et le salariat, il déduit littérairement le concept d"aversion pour l'incertitude" de la personne qu'il forge pour l'occasion et l'emploie pour expliquer l'association des personnes tout en restant dans le contexte de ces phénomènes, i.e. dans celui de l'incertitude, et non en se plaçant dans le contexte imaginaire de la certitude.

A la réflexion, pour cette raison, mais il y en a d'autres, la loi de Bastiat n'est pas anodine, mais profonde.
Elle cache en effet plusieurs éléments d'importance.
Le principal est le suivant :
- pour donner son explication, Ricardo s'est situé tacitement dans un contexte où tout est connu et a mis l'accent sur l'état de la connaissance technologique (dont résulte le concept de "coût du travail" ou de "productivité" de celui-ci), une connaissance par hypothèse illimitée,
- pour donner la sienne, Bastiat s'est situé explicitement dans un contexte d'incertitude et a mis l'accent sur l'état de ce qu'on peut appeler les "attentes des personnes, prises individuellement, à propos de l'avenir" (et dont résulte le concept d'"aversion pour l'incertitude" de chacune).

Bastiat s'est en effet situé d'emblée dans un contexte d'incertitude, étant donné le "fait de l'incertitude" - pour reprendre une expression chère à Knight - et étant donné que personne ne saurait savoir ce que pourrait être un contexte de certitude !

La différence des contextes de Ricardo et de Bastiat est essentielle d'un point de vue méthodologique (cf. ci-dessous section III).
Contrairement à l'idée de la simplification généralement privilégiée et répandue qu'elle permettrait, la méthode qu'a suivie Ricardo, et qu'adopteront ses successeurs, et qui consiste à se placer dans un contexte de certitude falsifie les faits, complique paradoxalement le raisonnement s'il se veut rigoureux.
Elle va à l'encontre du bon sens, elle est impensable.
Elle ne devrait pas être employée.
Les propos dans ce sens des économistes, même "non autrichiens" abondent depuis la décennie 1970 (par exemple, Malinvaud, Becker, Kemp, Stiglitz) quand ils ne remettent pas les idées en place (par exemple, Shackle).

En outre, la démarche de Bastiat, qui situe dans un contexte d'incertitude, est en phase avec l'évolution de la pensée scientifique de son époque.
Elle l'est avec celle des physiciens qui vont prendre en considération l'incertitude dans la théorie physique dans la seconde partie du XIXè siècle : ils seront notamment confrontés au principe d'incertitude de Heisenberg en 1926.
Et elle l'est avec celle des mathématiciens qui la prennent en considération depuis seulement deux siècles : elle mènera, en particulier, au théorème d'incomplétude de Gödel en 1931.

Relativement au but qu'est l'explication de l'association des personnes, on constatera que la loi de Bastiat englobe la loi de Ricardo (cf. ci-dessous section IV).
Il n'y a pas d'antinomie fondamentale entre elles car le concept ricardien de "coût du travail" (ou de "productivité du travail") et le concept bastiatien d'"aversion pour l'incertitude de la personne" se correspondent, l'un caractérise indirectement un contexte où tout est connu et l'autre, moins indirectement, un contexte d'incertitude.
Si l'association ricardienne est informelle, l'association bastiatienne a plusieurs formes juridiques possibles.
L'association de Ricardo n'est pas susceptible d'évoluer en droit tandis que celle de Bastiat est plus que susceptible d'évoluer, elle est elle-même l'évolution et les phénomènes observables qu'il prend pour points de départ sont là pour le montrer.

A sa façon, Bastiat a ainsi élargi le cadre de la loi de Ricardo et, plus généralement, celui de la théorie économique classique ou, si on préfère, de l'économie politique.
Il l'a donc fait bien avant les mathématiciens économistes qui s'y résigneront à partir de la décennie 1940.
Surtout, il l'a fait sans la méthode qu'ils suivront désormais le plus souvent et qui consistera à :
- dans un premier temps, se situer dans un contexte de certitude et
- dans un second, à modifier certaines hypothèses de façon à transformer - selon eux - le contexte de départ en un contexte d'incertitude.

Aujourd'hui, l'"aversion pour l'incertitude" - souvent sous la dénomination d'"aversion pour le risque" - de la personne est un fait économique explicatif reconnu, on s'en sert largement et en particulier dans des domaines prétendument nouveaux de la théorie économique comme, par exemple, celui de la théorie de l'agence.

Pour sa part, l'association ou la coopération des personnes est expliquée de maintes façons (c'est le domaine de la théorie des organisations) et, en conséquence, par divers ensembles de variables (parmi lesquelles figure, le cas échéant, l'"aversion pour l'incertitude" de la personne).

Mais, dans le domaine de la théorie de l'association comme dans les autres, on ne trouve toujours aucune référence à la loi de Bastiat. Peut-on, et comment, expliquer cette situation ?
Nous esquisserons deux pistes de réponse en guise de conclusion:
- première éventualité, la loi de Bastiat a heurté non seulement la théorie classique admise , mais encore les théories nouvellement apparues et en vogue (théories soit socialistes, soit historiques);
- seconde éventualité, Bastiat avait un malentendu avec ses contemporains libéraux sur la question de l'indépendance des personnes du fait de l'association.
Bastiat (et plus tard, Mises), affirme l'indépendance de la personne tandis que Spencer (1820-1903) et Molinari (1819-1911) , insiste sur la dépendance mutuelle croissante des personnes.
Ce malentendu aurait fermé à Bastiat les portes de la reconnaissance des économistes et sa "loi" de passer à la trappe.


I. En 1850, Bastiat a proposé une explication de l'association/coopération des personnes par le concept d'aversion pour l'incertitude de la personne.

Dans le chapitre 14 - intitulé "des salaires" - de son livre Harmonies économiques, Bastiat avance que l'"aversion pour l'incertitude" de la personne explique l'association/coopération des personnes.


1. Il est parti de deux phénomènes observables.

Il va déduire logiquement cet argument de l'analyse des deux phénomènes qu'il observe : l'assurance mutuelle et le salariat.

a) Le phénomène de l'assurance mutuelle.

Le phénomène de l'assurance mutuelle a pour point de départ lui-même observable, des regards sur le passé, une mémoire sélective des personnes. Il est donné par des situations du type suivant :

"Des hommes ont chacun une maison. L'une vient à brûler, et voilà le propriétaire ruiné.
Aussitôt, l'alarme se répand chez tous les autres.
Chacun se dit : 'Autant pouvait m'arriver.' "(Bastiat, op.cit., p.396)

Bastiat observe alors que des propriétaires s'associent, s'assurent mutuellement pour réagir à cette situation et faire face à l'incendie qu'ils imaginent menacer leurs maisons respectives :

"Il n'y a rien de bien surprenant à ce que tous les propriétaires se réunissent et répartissent autant que possible les mauvaises chances, en fondant une assurance mutuelle contre l'incendie." (ibid.)

L'assurance mutuelle repose ainsi sur un accord, une convention entre les propriétaires :

"Leur convention est très simple. En voici la formule :
'Si la maison de l'un de nous brûle, les autres se cotiseront pour venir en aide à l'incendié'." (ibid.)

Et Bastiat de commenter l'émergence de l'association qui en résulte :

"Par là, chaque propriétaire acquiert une double certitude [c'est moi qui souligne] :
d'abord, qu'il prendra une petite part à tous les sinistres de cette espèce ;
ensuite, qu'il n'aura jamais à essuyer le malheur tout entier.
Au fond, et si l'on calcule sur un grand nombre d'années, on voit que le propriétaire fait, pour ainsi dire, un arrangement avec lui-même.
Il économise de quoi réparer les sinistres qui le frappent. Voilà l'association.
C'est même à des arrangements de cette nature que les socialistes donnent exclusivement le nom d'association." (ibid., p.396-7)

D'après Bastiat, l'assurance a donc consisté à l'origine en la convention d'assurance mutuelle qui va de pair avec le système de la cotisation versable ex post.
Mais comment expliquer l'association qu'est l'assurance mutuelle ? Selon Bastiat, elle s'explique par le sentiment de l'"aversion pour l'incertitude" des personnes. On va y revenir.

Bastiat ne (se) cache pas les obstacles ou les erreurs que peuvent commettre les personnes au cours de la procédure d'accord qui débouche sur la convention et, par conséquent, sur l'association :

"Leur but [le but des propriétaires] n'est pas cependant complètement atteint, et il est encore beaucoup d'aléatoire dans leur position.
Chacun peut se dire :
'Si les sinistres se multiplient, ma quote-part ne deviendra-t-elle pas insupportable ?
En tout cas, j'aimerai bien connaître d'avance, et faire assurer par le même procédé mon mobilier, mes marchandises, etc.' […]" (ibid., pp.394-400)

En d'autres termes, dans ce cas, Bastiat fait intervenir les attentes des propriétaires à propos de l'avenir de leur propriété plutôt que leurs regards sur le passé de celles des autres.
Et il fait apparaître les efforts qui vont être entrepris pour surmonter les obstacles et les erreurs, attendus ou non.
A ce stade, l'association qu'est l'assurance mutuelle devient doublement un progrès :
d'un côté, elle a été le résultat du progrès qu'est la convention d'assurance mutuelle passée entre les propriétaires, mais,
de l'autre, elle est elle-même source de progrès car elle incite les individus à mener des actions contre les obstacles ou les erreurs attendues et car tout cela va s'avérer lui permettre de progresser:

- premier progrès : la réduction de l'ignorance des personnes .

"L'assurance mutuelle a développé au sein de la société une connaissance expérimentale, à savoir : la proportion, en moyenne annuelle, entre les valeurs perdues par sinistres et les valeurs assurées." (ibid., p.398)

Et cette connaissance expérimentale ne saurait être limitée en raison de la discipline scientifique qu'est la statistique, celle-ci est susceptible de progrès indéfinis et ne peut que l'augmenter :

"Or cette mutuelle assurance contre les chances de l'avenir est tout à fait subordonnée à un genre de science humaine que j'appellerai statistique expérimentale.
Et cette statistique faisant des progrès indéfinis, puisqu'elle est fondée sur l'expérience, il s'ensuit que la fixité fait aussi des progrès indéfinis" (ibid.)

- deuxième progrès : l'émergence des assureurs et de la prime fixe à payer ex ante.

Bastiat fait apparaître que l'assureur est un entrepreneur comme un autre qui vend des services :

"Sur quoi un entrepreneur ou une société ayant fait tous ses calculs, se présente aux propriétaires et leur dit :
'En vous assurant mutuellement, vous avez voulu acheter votre tranquillité ; et la quote-part indéterminée que vous réservez annuellement pour couvrir les sinistres est le prix que coûte un bien si précieux.
Mais ce prix ne vous est jamais connu d'avance ; d'un autre côté, votre tranquillité n'est point parfaite.
Eh bien ! je viens vous proposer un autre procédé.
Moyennant une prime annuelle fixe que vous payerez, j'assume toutes vos chances de sinistres; je vous assure tous, et voici le capital qui vous garantit l'exécution de mes engagements." (ibid., p.398)

On aura reconnu dans le propos de Bastiat la notion économique de la prime d'assurance, une prime périodique - d'un an, par exemple - d'un montant convenu et fixé une fois pour toutes ex ante, fondée tacitement sur la prime pure d'assurance qui caractérise la technique d'assurance mutuelle proprement dite.
De cette façon, Bastiat montre que l'assurance mutuelle peut passer d'une organisation primitive de forme "association à cotisation variable et payable ex post" à une organisation plus élaborée, à une "association à prime fixe et à verser ex ante" de forme juridique "société de capital".
Et il explique, en partie, ce passage par l'aversion pour l'incertitude des personnes. On va y revenir ci-dessous.

Mais, là encore, Bastiat ne se cache pas les erreurs que l'assureur peut commettre en proposant des primes fixes à verser ex ante.
Bien au contraire, elles sont inévitables et il voit dans la recherche de leur correction une raison de progrès futurs.
Et il observe que dès à présent, à défaut de les corriger, les assureurs eux-mêmes s'en prémunissent en utilisant entre eux la technique d'assurance mutuelle à prime fixe et à verser ex ante : c'est ce qu'on appelle la réassurance. Selon Bastiat :

"Les compagnies s'assurent entre elles par les réassurances, de telle sorte qu'au point de vue de la réparation des sinistres, qui est le fond du phénomène, mille associations diverses établies en Angleterre, en France, en Allemagne, en Amérique, se fondent en une grande et unique association"
Et quel est le résultat ?
Si une maison vient à brûler à Bordeaux, Paris ou partout ailleurs, - les propriétaires de l'univers entier, anglais, belges, hambourgeois, espagnols, tiennent leurs cotisations disponibles et sont prêts à réparer le sinistre.
Voilà un degré de puissance, d'universalité, de perfection où peut parvenir l'association libre et volontaire." (ibid., p.399) .

Universalité hier, globalisation/mondialisation aujourd'hui !

b) Le phénomène du salariat.

Bastiat décrit le phénomène observable du salariat en des termes analogues à ceux du phénomène de l'assurance mutuelle. Il y a d'abord eu l'association la plus grossière :

"Dans les temps d'inexpérience et de barbarie, sans doute les hommes socient, s'associent, puisque, nous l'avons démontré, ils ne peuvent pas vivre sans cela ; mais l'association ne peut prendre chez eux que cette forme primitive, élémentaire que les socialistes nous donnent comme la loi et le salut de l'avenir." (ibid., p.405)

Il y a eu ensuite un début de connaissance "du" risque, en vérité, des "chances communes" :

"Plus tard, quand deux hommes ont longtemps travaillé ensemble à chances communes, il arrive un moment où le risque pouvant être apprécié, l'un d'eux l'assume tout entier sur lui-même, moyennant une rétribution convenue. Cet arrangement est certainement un progrès " (ibid., p.405)

"Pour que certains hommes consentent à assumer sur eux-mêmes, à forfait, des risques qui incombent naturellement à d'autres, il faut qu'un certain genre de connaissance, que j'ai appelé statistique expérimentale, ait fait quelque progrès ; car il faut bien que l'expérience mette à même d'apprécier, au moins approximativement, ces risques, et par conséquent la valeur du service qu'on rend à celui qu'on en affranchit" (ibid, p.404)

"[…] le traité à forfait suppose au moins un commencement de statistique expérimentale" (ibid., p.409)

Puis le salariat vint :

"Le Salariat fut […] un progrès.
D'abord le travail antérieur et le travail actuel s'associèrent, à risques communs, pour des entreprises communes dont le cercle, sous une telle formule, dut être bien restreint. (ibid., p.411)

"Le salariat, […] est ce degré intermédiaire qui sépare l'aléatoire de la stabilité" (ibid., p.409)

Il y a eu enfin l'association de ceux qui vont prendre la charge du risque et de ceux qui veulent une position fixe.

"Sur cette réponse, les termes du contrat seront changés.
On continuera bien d'unir ses efforts, d'en partager les produits, et par conséquent l'association ne sera pas dissoute ; mais elle sera modifiée, en ce sens que l'une des parties, le Capital, prendra la charge de tous les risques et la compensation de tous les profits extraordinaires, tandis que l'autre partie, le Travail, s'assurera les avantages de la fixité. Telle est l'origine du salaire." (ibid., p.407)

"Plus tard, […] les deux associés, sans rompre l'association, traitèrent à forfait du risque commun. Il fut convenu que l'une des parties donnerait à l'autre une rémunération fixe, et qu'elle assumerait sur elle-même tous les risques comme la direction de l'entreprise.
Quand cette fixité échoit au travail antérieur, au capital, elle s'appelle Intérêt ; quand elle échoit au travail actuel, elle se nomme Salaire." (ibid., pp.411-412).

Ainsi est apparue la rémunération du travail fixée ex ante, le "traité à forfait", bref le salaire :

"Les services s'échangent contre des services. […]
ce qui détermine l'échange, c'est l'avantage commun, et ce qui le mesure, c'est la libre appréciation des services réciproques. […]
les mots Profits, Intérêts, Salaires, qui expriment des nuances, ne changent pas le fond des choses.
C'est toujours le do ut des, ou plutôt le facio ut facias, qui est à la base de toute l'évolution humaine au point de vue économique." (ibid., p.402)

"Comment se fait-il qu'un si grand nombre d'hommes se trouvent affranchis pour un temps, et quelques-uns pour toute leur vie, par des salaires fixes, des rentes, des traitements, des pensions de retraite, de cette part d'éventualité qui semble être l'essence même de notre nature ?" (ibid., p.404)

"Le moyen [de cette belle évolution du genre humain] c'est le traité à forfait pour les chances appréciables, ou l'abandon graduel de cette forme primitive de l'association qui consiste à attacher irrévocablement tous les associés à toutes les chances de l'entreprise - en d'autres termes le perfectionnement de l'association". (ibid., p.404)

"Quand deux personnes participent à un risque commun, ce risque existant par lui-même ne peut être anéanti, mais il y a tendance à ce qu'une de ces deux personnes s'en charge à forfait.
Si le capital le prend pour son compte, c'est le travail dont la rémunération se fixe sous le nom de salaire." (ibid., p.407)

Comme dans le cas de l'assurance mutuelle, des erreurs de jugement sont toujours possibles, l'incertitude n'est jamais que réduite:

"Si […] le salariat a été, au point de vue de la stabilité, une forme avancée de l'association entre le capital et le travail, il laisse encore une trop grande place à l'aléatoire."(ibid., p.423)

En raison de l'aversion pour le risque des personnes, il faut s'attendre à des progrès. Et Bastiat de conclure :

" Pour que l'envie, la jalousie, le simple dépit de l'ouvrier à l'égard du capitaliste fussent justifiables, il faudrait que la stabilité relative de l'un fût une des causes de l'instabilité de l'autre.

Mais c'est le contraire qui est vrai, et c'est justement ce capital existant entre les mains d'un homme qui réalise pour un autre la garantie du salaire quelque insuffisante qu'elle vous paraisse.
Certes, sans le capital, l'aléatoire serait bien autrement imminent et rigoureux" (ibid., p.425)


2. Bastiat a déduit son explication de l'association de l'analyse des deux phénomènes.

L'analyse par Bastiat des deux phénomènes observables de l'assurance mutuelle et du salariat a pour point de départ le contexte d'incertitude dans lequel vit l'humanité et où ils sont observables.

"Quiconque se placera, par la pensée, au point de départ des sociétés humaines aura peine à comprendre comment une multitude d'hommes peuvent arriver à retirer du milieu social une quantité déterminée, assurée, constante de moyens d'existence." (ibid., p.395)

"[…] il faut bien reconnaître que l'incertitude, le dénûment et l'ignorance, c'est le point de départ de l'humanité" (ibid., p.429)

Néanmoins, on peut réduire l'étendue de l'incertitude. Depuis la nuit des temps, l'homme a d'ailleurs découvert des moyens efficaces :

"[…] à l'origine des sociétés, l'aléatoire règne pour ainsi dire sans partage ; et je me suis étonné souvent que l'économie politique ait négligé de signaler les grands et heureux efforts qui ont été faits pour le restreindre dans des limites de plus en plus étroites" (ibid., p.403)

C'est le cas de l'assurance mutuelle qui permet d'établir la fixité "dans une transaction dont elle est spécialement l'objet" et il le démontre (cf. ibid., p.396).
Le salariat est un autre moyen que l'homme a découvert et qui établit la fixité dans des transactions humaines où l'on semble d'abord ne point préoccuper de la question. (cf. ibid., p.396).

L'un et l'autre témoignent, en effet , au XIXè siècle, d'une réduction continue de l'ignorance des personnes ou, si on préfère, d'un progrès ininterrompu de leur connaissance. Relisons Bastiat pour caractériser le côté inimaginable a priori d'une telle réduction de l'ignorance :

"[…] reportons nous à un état social primitif ; supposons que nous disions à un peuple chasseur, ou pêcheur, ou pasteur, ou guerrier, ou agriculteur
:'A mesure que vous ferez des progrès, vous saurez de plus en plus d'avance quelle somme de jouissance vous sera assurée pour chaque année.'
Ces braves gens ne pourraient nous croire. Ils nous répondraient :
'Cela dépendra toujours de quelque chose qui échappe au calcul, - l'inconstance des saisons, etc.'
C'est qu'il ne pourrait se faire une idée des efforts ingénieux au moyen desquels les hommes sont parvenus à établir une sorte d'assurance entre tous les lieux et tous les temps."( ibid., p.396)

Et en recourant à la seule logique - en langue ordinaire -, Bastiat tire trois conséquences de ce contexte :
- première déduction, la personne fait nécessairement des choix vis à vis de son incertitude ; et il s'intéresse aux attitudes possibles sans recourir - et pour cause - à l'artillerie, je veux dire à l'axiomatique mathématique de la "théorie des choix" (en termes de préférences ou d'"utilité") que nos bons mathématiciens économistes développeront, en particulier, dans la décennie 1950 ;
- deuxième déduction, plus que les autres, l'une des attitudes possibles de la personne vis-à-vis de l'incertitude mérite attention : à savoir, l'"aversion pour l'incertitude" ou, en d'autres termes, la "préférence pour la 'fixité'" ; et Bastiat en fait la théorie ;
- troisième déduction, le concept d'"aversion pour l'incertitude" de la personne a un rôle central dans l'explication de l'association/coopération des personnes.

a) Première déduction : les sentiments de la personne vis-à-vis de l'incertitude.

La personne vit dans un contexte d'incertitude, elle a nécessairement des sentiments vis-à-vis de l'incertitude de l'avenir. Et Bastiat s'intéresse aux sentiments possibles de celle-là sans recourir - et pour cause - à la grosse artillerie. Il souligne paisiblement, que :

"Les hommes aspirent avec ardeur à la fixité.
Il se rencontre bien dans le monde quelques individualités inquiètes, aventureuses, pour lesquelles l'aléatoire est une sorte de besoin. […]
les hommes pris en masse aiment à être tranquilles sur leur avenir, à savoir sur quoi compter, à pouvoir disposer d'avance tous leurs arrangements" (ibid., pp.394-5)

b) Deuxième déduction : le concept d'"aversion pour l'incertitude" de la personne.

Bastiat privilégie l'un des sentiments possibles de la personne vis-à-vis de l'incertitude à partir de l'analyse de ses observations : il le conceptualise sous l'appellation d'"aversion pour l'incertitude" ou, en d'autres termes, de "préférence pour la 'fixité'":

"La fixité a donc pour les hommes un attrait tout-puissant". (ibid.p.395)

"Et ici je ne puis m'empêcher de faire remarquer combien est puissant le sentiment que j'invoque dans tout le cours de cet article, et dont les modernes réformateurs ne semblent pas soupçonner l'existence : je veux parler de l'aversion pour l'incertitude" (ibid., pp.408-9)

Il l'asseoit sur les phénomènes qu'il a pris pour références en leur adjoignant une preuve préliminaire : celle de la fonction publique. Elle tient en cela :

"Pour comprendre combien ils tiennent la fixité pour précieuse, il suffit de voir avec quel empressement ils se jettent sur les fonctions publiques. […] Fonctionnaire, il ne s'enrichira pas, mais il est certain de vivre" (ibid., p.395)

- Le phénomène de l'assurance mutuelle

"[…] nos propriétaires […], c'est l'amour de la fixité, de la sécurité. Ils préfèrent des chances connues à des chances inconnues, une multitude de petits risques à un grand." (ibid., p.397)

"[…] ce qui importe le plus, ce n'est pas d'économiser quelques francs, c'est d'acquérir le repos, la tranquillité complète" (ibid., p.398)

- Le phénomène du salariat
"C'est une tendance naturelle aux hommes - et par conséquent cette tendance est favorable, morale, universelle, indestructible, - d'aspirer à la sécurité relativement aux moyens d'existence, de rechercher la fixité, de fuir l'aléatoire"( ibid., p.403)
"toutes choses qui ont été imaginées pour donner de plus en plus de fixité aux situations personnelles" (ibid., pp.403-4)

"C'est la terreur de l'inconnu en matière de moyens d'existence" (ibid., p.404) "[… la tendance …] à la fixité de situation" (ibid., p.406)

c) Troisième déduction : l'"aversion pour l'incertitude" de la personne est une variable économique explicative centrale de l'association/coopération des personnes.

Bastiat donne à son concept d'"aversion pour l'incertitude" de la personne un rôle économique central : c'est lui qui explique fondamentalement l'association/coopération des personnes.

- Cas du phénomène de l'assurance mutuelle.
On a dit ci-dessus que le point de départ de l'assurance mutuelle tenait dans des regards sur le passé, une mémoire sélective des personnes, une réaction à cela et des attentes de menaces. Mais c'est aussi l'amour de la fixité, de la sécurité des personnes ou, en d'autres termes, l'"aversion pour le risque" de chacune :

"Ce qui a porté nos propriétaires à s'associer, à s'assurer mutuellement, c'est l'amour de la fixité, de la sécurité. Ils préfèrent des chances connues à des chances inconnues, une multitude de petits risques à un grand." (ibid., p.397)

Et l'assurance mutuelle à cotisation variable payable ex post va émerger car elle répond à ces regards sur le passé, aux attentes de menace et à l'"aversion pour le risque" de la personne.

On a vu aussi que, pour répondre aux obstacles ou erreurs possibles attendus par les signataires de la convention, le contrat d'assurance mutuelle à prime fixe à verser ex ante a été mis au point par un entrepreneur. Et Bastiat de conclure sur ce point de la façon suivante :

"Les propriétaires se hâtent d'accepter, même alors que cette prime fixe coûterait un peu plus que le quantum moyen de l'assurance mutuelle ; car ce qui importe le plus, ce n'est pas d'économiser quelques francs, c'est d'acquérir le repos, la tranquillité complète."(ibid. p.398).

En d'autres termes, en raison de l'"aversion pour le risque" des assurés, la prime fixe à verser ex ante peut être supérieure à la cotisation moyenne payable ex post.
Au total, Bastiat justifie par l'"aversion pour le risque" des assurés et les progrès techniques que l'assurance mutuelle passe d'une organisation juridique de forme "association à cotisation variable et payable ex post" à une organisation juridique plus élaborée, à savoir une "association à prime fixe et à verser ex ante" disposant d'un capital, bref une "société de capital".

- Cas du phénomène du salariat.
On a dit ci-dessus qu'il y avait salariat dès que les risques communs pouvaient être expérimentalement appréciés. Mais c'est aussi d'arriver à la fixité :

"L'une [des parties] y gagne, en prenant tous les risques de l'entreprise, d'en avoir le gouvernement exclusif ;
l'autre, d'arriver à cette fixité de position si précieuse aux hommes" (ibid. p.405)

C'est aussi le moment où les "tendances aussi naturelles l'une que l'autre au cœur humain se manifestent" (ibid., p.406).: à savoir la tendance à l'unité de direction et la tendance à la fixité de situation.


4. Remarques sur le concept d'"aversion pour l'incertitude".

Il faudra attendre un siècle avant que le concept d"aversion pour l'incertitude de la personne" refasse surface dans la théorie économique. Et de fait, à ma connaissance, Bastiat n'en recevra pas la paternité. Selon Newbery et Stiglitz par exemple :

"Not surprisingly, agricultural economists were among the first economists to realize the importance of risk to an understanding of the functioning of the economy and to attempt to develop formal models for analysing its consequences. Heady (1952), for instance […]" (Newbery et Stiglitz, 1981, p.8)

Et nos auteurs d'ajouter :

"In spite of its importance, our understanding of the effect of risk on agricultural production remains limited. This is not surprising, for the concepts of risk and of risk aversion, although intuitive, are hard to define precisely. As a result, the literature has tended to employ special parametrizations". (ibid.)

James Tobin (1958) a joué un rôle déterminant dans la "redécouverte" du concept. Selon Tobin :

"Risk averters […] will not be satisfied to accept more risk unless they can also expect greater expected return" (Tobin, 1958, p.9).

Et il a distingué deux types de "pusillanime" : les "diversificateurs" et les "extrémistes" . Au milieu de la décennie 1960, Pratt (1964) a introduit le coefficient d'"aversion pour l'incertitude" absolue tandis que, l'année suivante, Arrow (1965) s'intéressait au coefficient d'"aversion pour l'incertitude" relative.

Aujourd'hui, il est admis que l'"aversion pour l'incertitude" de la personne est une propriété de la règle de choix de celle-ci, de sa règle de valorisation, de son échelle de valeur, de sa fonction d'utilité attendue totale (ordinale ou cardinale) ou de ses fonctions d'utilité attendue marginale. Le concept repose sur une batterie de considérations - axiomes - mathématiques (cf. par exemple, Von Neumann et Morgenstern, 1944 ; Allais, 1953a, 1953b ou 1953c ; Arrow, 1953 et 1965).

Et il est employé pour expliquer des décisions en matière de choix de portefeuille (depuis Tobin, 1958), pour faire entrer dans l'explication de l'association/coopération (par exemple, théorie de l'agence ), pour dénoncer des prétendues réalités ("sélection adverse", "risque moral"), voire en toute matière.
A ce propos, si hier, comme le soulignait Bastiat :

"[…] ce sentiment [l'aversion pour l'incertitude] a rendu si facile aux déclamateurs socialistes la tâche de faire prendre aux ouvriers le salaire en haine" (Bastiat, op.cit., p.409),

il convient de noter aujourd'hui que ce sentiment a été utilisé au XXè siècle par certains (à commencer par Arrow, 1962a) pour justifier l'intervention de l'Etat dans l'économie !

Mais il y a pire. Ce sentiment est utilisé aussi pour expliquer qu'une augmentation de l'information peut diminuer l'efficacité du marché. C'est ainsi en effet que selon Arrow (1978) :

"A major theme of this lecture is the surprising fact that an increase in information may lower the efficiency of the market, as first noted by Hirshleifer (1971)". (Arrow, 1978, p.9)

Ce que Laffont (1985) exprime en écrivant :

"[…] nous avons vu qu'une amélioration de l'information est toujours bénéfique pour un statisticien bayésien. Ce n'est pas nécessairement le cas dans un jeu économique" (Laffont, 1985, p.72)

et que Cohen (1998) magnifie en écrivant :

"[…] viewed from an ex ante perspective there is a net loss in social welfare from this increased prior knowledge" (Cohen, 1998, p.38)


II. Quelques années auparavant, Ricardo avait déjà proposé une "loi" de l'association.

Rétrospectivement, et à première vue, l'argument de Bastiat paraîtra anodin à tous ceux qui, comme Mises, donnent la paternité de l'explication de l'association à Ricardo.

1. Selon Mises, il existe une "loi ricardienne" de l'association.

Selon Mises , en exposant la loi du coût comparatif, Ricardo (ci-contre) explique en réalité, plus généralement, l'association/coopération des personnes :

"Ricardo was fully aware of the fact that his law of comparative cost, which he expounded mainly in order to deal with a special problem of international trade, is a particular instance of the more universal law of association." (ibid., p.159)

Il y a l'"amour de la coopération" :

"The law of association makes us comprehend the tendencies which resulted in the progressive intensification of human cooperation. We conceive what incentive induced people not to consider themselves simply as rivals in a struggle for the appropriation of the limited supply of means of subsistence made available by nature. We realize what has impelled them and permanently impels them to consort with one another for the sake of cooperation." (ibid., p.160).

Il y a surtout le "coût du travail" ou, si on préfère, la "productivité du travail" :

"Every step forward on the way to a more developed mode of the division of labor serves the interests of all participants. In order to comprehend why man did not remain solitary, searching like the animals for food and shelter for himself only and at most also for his consort and his helpless infants, we do not need to have recourse to a miraculous interference of the Deity or to the empty hypostasis of an innate urge toward association. Neither are we forced to assume that the isolated individuals or primitive hordes one day pledged themselves by a contract to establish social bonds. The factor that brought about primitive society and daily works toward its progressive intensification is human action that is animated by the insight into the higher productivity of labor achieved under the division of labor. […]
If and as far as labor under the division of labor is more productive than isolated labor, and if and as far as man is able to realize this fact, human action itself tends toward cooperation and association; man becomes a social being not in sacrificing his own concerns for the sake of a mythical Moloch, society, but in aiming at an improvement in his own welfare. Experience teaches that this condition--higher productivity achieved under the division of labor--is present because its cause--the inborn inequality of men and the inequality in the geographical distribution of the natural factors of production--is real. Thus we are in a position to comprehend the course of social evolution."(ibid. pp. 160-1)

2. Erreurs habituelles commises à propos de la loi de l'association.

Mises admet que la loi de Ricardo présente des insuffisances, voire des erreurs. Mais il ne veut pas lui en tenir rigueur pour la raison suivante :

"People cavil much about Ricardo's law of association, better known under the name law of comparative cost. The reason is obvious. This law is an offense to all those eager to justify protection and national economic isolation from any point of view other than the selfish interests of some producers or the issues of war-preparedness. Ricardo's first aim in expounding this law was to refute an objection raised against freedom of international trade. ".(ibid.)

Autre raison, Mises refuse l'antinomie entre la division du travail et l'association/coopération :
"The fundamental social phenomenon is the division of labor and its counterpart human cooperation" (ibid., p.157)
antinomie qu'avaient déjà dénoncée Ferrara (1889) ou Pareto (1897) (qui reprenait Ferrara):

"Mr. Fr. Ferrara, pref. I et II, dit fort bien : 'Les deux formes sociales que prend l'industrie : la division du travail et l'association (la coopération) se disputent aujourd'hui le champ. A.Smith ne préconisa que la première […] Gioia, au contraire, en a voulu attribuer une part au travail associé, et après lui, on a prétendu, en outre, […] inaugurer l'ère du bonheur universel, seulement en appliquant à pleines mains le principe de l'association. Il y a dans l'antinomie qu'on a voulu établir entre les deux principes, un malentendu, en tant que chacun n'est qu'une manière différente de considérer un seul fait : le fait que plusieurs hommes, au lieu d'un seul, concourent à une œuvre de production. Quand ce fait, ce concours, nous le considérons au point de vue du but et du résultat commun, nous y voyons l'association. Quand nous le considérons au point de vue des individus, apparaît la division'" (Pareto, parag. 654, p.52n.)

Et selon Mises :

"Ricardo expounded the law of association in order to demonstrate what the consequences of the division of labor are when an individual or a group, more efficient in every regard, cooperates with an individual or a group less efficient in every regard." (Mises, op.cit., p.159)

En revanche des erreurs perdurent à propos de la loi de Ricardo, et c'est le point sur lequel insiste Mises. En particulier, il considère que l'explication de Ricardo exclut toute référence à la théorie de la valeur :

"The theorem of comparative cost is in no way connected to the value theory of classical economics. It does not deal with value or price. It is an analytic judgement ; the conclusion is implied in the two propositions that the technically movable factors of production differ …" (Mises, op.cit., pp.161-162)

Il regrette que ce point soit laissé de côté ou déformé par les économistes de son temps qui essaient d'inclure des considération d'utilité dans la loi :

"Some critics blame the law of comparative cost for this simplification of assumptions.
They believe that the modern theory of value would require a reformulation of the law in conformity with the principles of subjective value. Only such a formulation could provide a satisfactory conclusive demonstration.
However, they do not want to calculate in terms of money.
They prefer to resort to those methods of utility analysis which they consider a means for making value calculations in terms of utility.
It will be shown in the further progress of our investigation that these attempts to eliminate monetary terms from economic calculation are delusive.
Their fundamental assumptions are untenable and contradictory and all formulas derived from them are vicious.
No method of economic calculation is possible other than one based on money prices as determined by the market.
The meaning of the simple assumptions underlying the law of comparative cost is not precisely the same for the modern economists as it was for the classical economists.
Some adherents of the classical school considered them as the starting point of a theory of value in international trade.
We know now that they were mistaken in this belief.
Besides, we realize that with regard to the determination of value and of prices there is no difference between domestic and foreign trade.
What makes people distinguish between the home market and markets abroad is only a difference in the data, i.e., varying institutional conditions restricting the mobility of factors of production and of products. (ibid., p.162-3)

Et Mises de trancher :

"If we do not want to deal with the law of comparative cost under the simplified assumptions applied by Ricardo, we must openly employ money calculation." (ibid.)

Comme on va le voir ci-dessous, en se servant de l'"aversion pour l'incertitude" de la personne, Bastiat ne fait que développer un argument fondé sur l'analyse de l'utilité à laquelle Mises fait référence et qui anticipe sur celle-ci bien longtemps avant qu'elle voie le jour.


III. Mais la "loi" de Bastiat n'est pas celle de Ricardo que d'ailleurs Bastiat n'évoque pas.

A la réflexion, la loi de Bastiat n'est pas anodine, mais profonde.
Elle cache beaucoup d'éléments d'importance.
On peut l'affirmer même en admettant le point de vue de Mises sur la loi de Ricardo.
Ne pas admettre le point de vue de Mises reviendrait à ne pas voir dans la loi du coût comparatif de Ricardo, l'explication générale de l'association par la productivité du travail ou le coût du travail. Pour les faire apparaître, mettons en parallèle les deux contextes des "lois".

1. Certitude ou incertitude : deux contextes d'analyse très différents.

Pour donner son explication, Ricardo s'est situé tacitement dans un contexte de certitude, d'absence d'incertitude, et a mis l'accent sur l'état de la connaissance technologique (dont résulte le concept de coût du travail ou celui de productivité de celui-ci). Pour donner la sienne, Bastiat s'est situé explicitement dans un contexte d'incertitude et a mis l'accent sur l'état de ce qu'on peut appeler les "anticipations des personnes, prises individuellement, à propos de l'avenir" (dont résulte le concept d'aversion pour l'incertitude).
Cette différence de contexte est fondamentale d'un point de vue méthodologique d'abord parce que la méthode de Ricardo a eu la vie longue et a perduré chez les économistes comme en témoigne Edmond Malinvaud :

"Jusque vers 1950, on pouvait objecter aux théories de l'équilibre et de l'optimum de négliger ainsi un aspect fondamental du monde dans lequel nous vivons.
Il était alors difficile de savoir dans quelle mesure l'hypothèse simplificatrice d'absence d'incertitude affectait la portée des résultats obtenus. Grâce aux progrès récents de la théorie des décisions en face du risque cette importante lacune a pu être comblée en grande partie". (Malinvaud, 1975, p.287)

Pour sa part, Kenneth Arrow avait écrit en 1962 que :
"The role of the competitive system in allocating uncertainty seems to have received little systematic attention." (Arrow, 1962b, p.142)

"The first studies I am aware of are Allais (1953) and Arrow (1953). The theory has received a very elegant generalization by Debreu (1959, chap.7)". (ibid., p.142n)

Certes, dans la première moitiè du vingtième siècle, Keynes, par exemple, est loin de négliger l'incertitude comme le rappelle Shackle (1961) :

"Quiconque a lu l'article de Keynes 'La théorie générale du sous emploi', paru en février 1937 en réponse aux critiques, ne peut douter que Keynes considérait après coup que le thème principal de son livre était l'importance prépondérante de l'incertitude, et des conventions grâce auxquelles on peut rendre la vie possible en aménageant les problèmes insolubles que pose cette incertitude et le caractère d'absurdité qu'elle donne au 'calcul rationnel' pur." (Schackle, 1961, p.298)
Mais, quelques années plus tard encore, Joseph Stiglitz remarque :

"Somewhat surprisingly what has become the standard paradigm for analyzing the market economy, the competitive model (as exposited, say by Arrow (1964) and Debreu (1959), systematically ignores these considerations [the phenomenon of risk and insurance] ". (Stiglitz, 1983, p.4)

Quelle importance accorder à l'hypothèse du contexte de l'incertitude ?

Selon certains, tout dépend de l'objectif qu'on poursuit. Par exemple :

"Il faut accorder une grande importance à l'incertitude, comme à beaucoup d'autres facteurs encore, si ce qui nous intéresse est de développer une théorie satisfaisante de la composition du 'portefeuille', ou ce qui est équivalent, du taux de variation des actifs pris individuellement. Ces considérations ne semblent pas essentielles pour le développement d'une théorie utile des facteurs déterminant le taux global d'épargne […]" (Modigliani et Brumberg, 1954 cité par Salin, 1965, p.55n)

Une certitude néanmoins : négliger l'incertitude implique de passer sous silence des activités aussi importantes que l'assurance mutuelle comme, plus d'un siècle après Bastiat, le souligne, par exemple, Gary Becker:

"Uncertainty can be neglected without serious consequences in many consumer decisions, but with some, uncertainty is the heart of the matter. Consumers buy life, fire, theft and other insurance only because they do not know when they will die, have a fire or be robbed ; if they did, they need for 'insurance' would vanish" (Becker, 1971, p.57)

Et un exemple de l'importance que peuvent revêtir le risque de perte et l'assurance mutuelle dans la théorie économique est donné par Joseph Stiglitz quand il écrit :

"In this paper, I wish to explore the relationship between risk, insurance, incentives, and imperfect information. Understanding the relationship between these is fundamental, and not only to an understanding of the functioning of insurance markets. The phenomenon of risk and insurance, and the problem which they pose, are pervasive throughout the economy, often in quite disguised form ; they are many features of the economy that can best be understood as an institutional adaptation to the problems of risk and incentives." (Stiglitz, op.cit., p.4)

La différence des deux contextes est aussi fondamentale parce que la méthode de Ricardo a eu la vie longue et dure chez les économistes malgré l'intérêt croissant que les physiciens - pourtant chers à nos économistes mathématiciens dont la méthode consiste en une analogie avec la physique mécanique - attacheront à l'incertitude dans la seconde partie du XIXè siècle (avec Maxwell ou Gibbs), puis au XXè siècle avec Heisenberg (1926) , Shrödinger (et sa fameuse équation) et Dirac, etc.
Et ce sera au XXème siècle, en particulier, l'éclatement de la mécanique en mécanique classique - newtonnienne - et mécaniques non classiques - relativiste ou quantique - . Cela étant, si l'économiste pouvait hier s'inspirer de la méthode de la physique mécanique parce qu'il n'y avait qu'un seul modèle et que ce modèle était supposé expliquer les lois de l'univers, il ne devrait plus le faire aujourd'hui parce qu'il n'en est plus ainsi aujourd'hui, parce qu'il y a des physiques mécaniques et qu'il ne saurait faire un choix entre leurs méthodes.

Enfin, la différence des deux contextes est fondamentale parce que la méthode de Ricardo a eu aussi la vie longue et dure malgré l'intérêt que les mathématiciens avaient porté à l'incertitude à partir de Blaise Pascal et Pierre de Fermat ou Jacques Bernoulli (XVIIè siècle) et lui porteront encore par la suite, en particulier en 1931, avec K. Gödel et son théorème. Rappelons que :

"L'exploit de Gödel fut de montrer qu'on peut effectivement assigner une valeur de vérité à certains propositions sans avoir à passer par une démonstration […] Gödel montre qu'il existe des propositions vraies (du point de vue du métalangage) qu'il est impossible de démontrer par une preuve de longeur finie :[…] rien ne prouve que l'arithmétique en définitive, soit cohérente" (Omnès, 1994, p. 176)
En d'autres termes, le théorême de Gödel consiste à dire que des propositions peuvent être vraies sans qu'on puisse le démontrer et que, dans certains cas, il faut renoncer à l'illusion d'une décidabilité.
Ainsi, il apparaît que la mathématique n'est pas une théorie déductrice qui, à toute question, promet une réponse. Elle n'implique pas la complétude. En d'autres termes, Gödel introduit le principe d'incomplétude.

Cela étant, l'économiste n'a jamais eu de raison de faire une confiance aveugle aux mathématiques.
Il en a d'ailleurs d'autant moins que les mathématiciens vont s'intéresser aussi à l'apparent cercle infernal déterminisme/indéterminisme. Il en résultera que :

"[…] un nouveau langage mathématique, une nouvelle logique étaient nécessaires, et c'est ce langage qu'ils ont appelé 'calcul des jeux de stratégie" (Fourastié, 1951, p.248)

Et ainsi, au calcul algébrique et au calcul des probabilités, se juxtaposera le calcul des jeux stratégiques (avec l'émergence de la théorie de jeux dans la décennie 1940).
Tout cela, sans oublier que la géométrie elle-même avait été l'objet d'une remise en question. Le postulat d'Euclide avait été modifié soit par Riemann soit par Lobatchevski. Conséquence, au début du XXè siècle, les géométries non euclidiennes nouvellement développées (celle de Lobatchevski ou celle de Riemann) étaient juxtaposées à la géométrie euclidienne et fort utiles au développement des nouvelles mécaniques non classiques.

2. Remarque : l'hypothèse du contexte de certitude serait-elle une simplification ou une complexification ?

La méthode qui consiste à faire abstraction de l'incertitude en théorie économique est on ne peut plus employée. Elle repose sur l'idée généralement privilégiée qu'on simplifie ainsi le problème en question et qu'on peut mieux le résoudre (cf. Malinvaud - cité ci-dessus - par exemple).

Mais on peut aussi souligner en passant que A.S. Eddington, professeur d'astronomie à l'université de Cambridge, avait constaté en 1929, de façon très générale, que :

"[…] ce n'est pas l'addition d'une dimension de plus qui [crée] la difficulté : c'est la suppression, à la fin, d'une dimension" (Eddington, 1929, p.96)

Et, de même, en 1979, Ilya Prigogine et Isabelle Stengers écrivent :

"Nous serons amenés à conclure que le problème n'est pas d'ajouter des variables (cachées ou non), mais plutôt d'en retrancher" (Prigogine et Stengers, 1979, p.223n)

Et dans cette perspective, la grande difficulté de se placer dans un contexte économique sans incertitude est ce qu'on peut barrer de la réalité une fois qu'on en a retranché le fait de l'incertitude et les variables qui en résultent. Et, bien sûr, nier l'incertitude déforme la réalité, complique infiniment le raisonnement, est un péché contre le bon sens, c'est une absurdité. Nous n'en voulons pour preuves que les prises de positions de Murray Kemp (1976) ou de Joseph Stiglitz (1983).

S'agissant de la théorie du commerce international, domaine désormais constitué de la théorie économique, on remarquera que, dans la décennie 1970, certains de ses développeurs commencent à vouloir introduire l'incertitude dans leur modèle. Et c'est ainsi que Kemp en arrive à objecter :

" To any who has not himself attempted to reformulate the central theorems of trade theory to accomodate elements of uncertainty, it must seem quite extraordinary that such reformulation has not long been provided by others ; but non one who has made the attempt will be in the least surprised. The recognition of uncertainty seems to have a devastating effect on many of our most cherished propositions […] under conditions of uncertainty, long-run comparative advantage is a very unreliable predictor of the competitive or optimal patterns of production and trade." (Kemp, 1976, p.260)

S'agissant de la théorie de l'équilibre économique général (le "paradigme standard"), Stiglitz dénonce la démarche qui consiste à laisser de côté l'incertitude et l'assurance :

" […] as a result not only does it [le paradigme standard] fail to provide insights into some of the important features of modern capitalist economies, but also it reaches conclusions, e.g. concerning the efficiency of the market and the existence of equilibrium, which are necessarily suspect. […]
Indeed, recent research which I will discuss today has shown them [les résultats qu'on peut déduire de la théorie de l'équilibre économique général] not to be generally valid". (Stiglitz, 1983, p.4)

3. Bastiat, un scientifique "plus que de son temps".

Il nous semble donc très original et important que Bastiat se soit situé explicitement dans un contexte d'incertitude contrairement à la plupart de ses contemporains économistes (le mathématicien économiste Cournot excepté). Ce choix s'est d'ailleurs doublé chez lui d'un étonnement - qui mérite d'être souligné - quand il constatait que l'économie politique n'a pas été sensible aux progrès effectués par les hommes pour la réduire : (cf. citation de référence ci-dessus, p.11 "[…] à l'origine des sociétés…).

En d'autres termes, à sa façon, i.e. littérairement, Bastiat a élargi, sans y insister, sans marquer le coup, le cadre de l'analyse de Ricardo et, plus généralement, celui de la théorie économique classique ou, si on préfère, celui de l'économie politique.
Il l'a donc fait bien avant nos bons mathématiciens économistes qui s'y résigneront à partir de la décennie 1940.

Mais surtout, il l'a fait sans la méthode qu'ils adopteront alors et qui consistera :
- dans un premier temps, à se situer dans un contexte de certitude par essence déterministe ;
- dans un second, à modifier certaines hypothèses de façon à transformer (selon eux) le contexte en un contexte d'incertitude … déterministe.

Bastiat s'est en effet situé d'emblée dans un contexte d'incertitude, étant donné le "fait de l'incertitude" - pour reprendre une expression chère à Mises - et étant donné que personne ne saurait réellement imaginer ce que pourrait être un contexte de certitude !
Sa démarche révèle qu'il est en phase avec l'évolution de la pensée scientifique de son temps.
Il l'est avec les physiciens qui vont prendre en considération l'incertitude et la physique mécanique éclatera en mécanique classique et mécaniques non classiques.
Il l'est aussi avec les mathématiciens qui vont continuer à approfondir la question de l'incertitude et le calcul mathématique, déjà écartelé entre calcul algébrique et calcul des probabilités, le deviendra entre ces derniers et le calcul des jeux stratégiques.


IV. De fait, la "loi" de Bastiat englobe celle de Ricardo.

1. Il n'y a pas d'antinomie fondamentale entre Ricardo et Bastiat.

a) Correspondance méthodologique des variables.

Relativement au but poursuivi qu'est l'explication de l'association des personnes, on reconnaîtra que les deux variables que sont l'"aversion pour l'incertitude de la personne" et le "coût du travail" (ou de "productivité du travail") se correspondent.
Alors que le coût (ou la productivité) du travail caractérise la règle technique étant donné l'état des connaissances techniques, l'aversion pour l'incertitude caractérise la règle de choix de la personne, étant donné l'état d'ignorance ou d'incertitude où elle se trouve.

b) Rôles explicatifs comparables des variables.

Dans l'explication de l'association, Bastiat fait jouer à son concept d'"aversion pour le risque de la personne" un rôle théorique central comparable à celui que Ricardo fait jouer à son concept de "coût du travail" (ou de "productivité du travail").


2. L'association informelle et l'association juridiquement formelle.

Si Ricardo et Bastiat se situent l'un et l'autre dans un contexte de droit (de droit de propriété), l'association à laquelle parvient Ricardo est informelle, i.e. sans forme juridique, tandis que celle qu'envisage Bastiat revêt une forme juridique précise : c'est la "convention" d'assurance mutuelle (et la cotisation variable versable ex post), c'est le contrat d'assurance mutuelle (et la prime d'assurance fixe à verser ex ante), c'est la réassurance d'un assureur auprès d'un autre, c'est la rémunération fixe du travail (le "traité à forfait", le salaire).

3. L'association "résultat statique" et l'association "processus dynamique".

L'association de Ricardo n'est pas susceptible d'évoluer car elle est fixée par les conditions initiales connues - les fameuses dotations - tandis que celle de Bastiat est plus que susceptible d'évoluer, elle est elle-même l'évolution.
En vérité, Bastiat a en ligne de mire l'association en tant que processus plutôt que l'association en tant que simple résultat d'une situation (comme c'est le cas chez Ricardo).
Les phénomènes qu'il prend pour points de départ sont là pour le montrer :

- à l'absence d'association/coopération des personnes face à l'incertitude, à l'absence d'assurance mutuelle, ont succédé la convention d'assurance mutuelle (avec cotisation variable et versable ex post), puis le contrat d'assurance mutuelle (à prime fixe et versable ex ante) et il faut s'attendre à l'émergence de nouvelles formes ;

- à l'absence d'association/coopération des personnes dans le travail, ont succédé la rémunération risquée du travail et du capital ("du travail passé"), puis la rémunération fixe (non risquée) du travail (le salaire ou "traité à forfait") ou la rémunération fixe (non risquée) du capital (l'intérêt) et il faut s'attendre à l'émergence de nouvelles formes.

De fait, Bastiat explique non seulement l'émergence de l'association par le concept d'"aversion pour l'incertitude" de la personne, mais encore le passage d'une forme juridique à une autre par ce concept et par d'autres, techniques.
En d'autres termes, Bastiat explique le processus "dynamique" ponctuée juridiquement - qu'est l'association - tandis que Ricardo se limite au résultat "statique", informel, d'un processus qu'elle est aussi censée constituer.

4. Remarque : l'assurance mutuelle et le salariat aujourd'hui.

Depuis Bastiat, l'assurance mutuelle et le salariat ont évolué.
S'agissant de l'assurance mutuelle, depuis lors, on peut dire que l'organisation de l'assurance a évolué régulièrement, en termes de prix ou de produits, sous l'effet de la concurrence (mise en concurrence des assureurs/organisations d'assurance ou de réassurance par les assurables et mise en concurrence des assurables par les assureurs) et pour autant que les législateurs nationaux ne s'y opposaient pas par leurs réglementations. Bastiat avait d'ailleurs prévu la direction d'évolution en termes de prix :

"A mesure que ce développement s'opère, il permet aux compagnies de baisser leurs prix ; elles y sont même forcées par la concurrence. Et ici nous retrouvons la grande loi : le bien glisse sur le producteur pour aller s'attacher au consommateur." (Bastiat, op.cit., p.399)

Rétrospectivement, une autre direction d'évolution, en termes de produits, est à citer aujourd'hui : l'assurance a pris en charge maint nouveaux risques, inconnus et inimaginables à l'époque de Bastiat, comme, par exemple, le risque spatial, le risque politique ou le "cyber-risk".
Et actuellement, tant en France que dans le monde, le processus de l'organisation de l'assurance mutuelle est orienté vers la globalisation/mondialisation, l'"universalité" dont parlait Bastiat.
Il se fait donc dans la direction signalée par Bastiat, et les causes sur lesquelles celui-ci avait insisté sont à coup sûr au cœur de l'évolution : l'aversion pour l'incertitude et le progrès technique .

S'agissant du salariat, certes il a évolué mais pas comme l'assurance mutuelle.
Et les progrès auxquels songeait Bastiat ne se sont pas réalisés.
De fait, le contrat de travail a été cadenassé par une réglementation toujours plus contraignante.
Dernier cadenas en cours de mise en place en France : la durée légale de travail fixée à 35 heures par semaine.
Il est difficile de dire dans ces conditions qu'il ait connu un progrès…

5. L'exclusion ricardienne, l'inclusion bastiatienne.

Si le contexte de certitude de Ricardo exclut la variable "aversion pour le risque de la personne", le contexte d'incertitude de Bastiat n'exclut pas la variable "coût du travail" (ou "productivité du travail").
La porte est ainsi ouverte pour que la "loi" de Bastiat englobe la "loi" de Ricardo : on serait tenté d'en déduire qu'il suffit de dire que, dans un contexte d'incertitude, l'association s'explique par le coût du travail et par l'aversion pour l'incertitude.

- La question de la valeur.

Cependant, comme le souligne Mises, la loi ricardienne exclut toute référence à l'utilité alors que, rétrospectivement, on peut dire que la loi bastiatienne repose sur la propriété de la règle de choix - de la fonction d'utilité - de la personne qu'est l'aversion pour le risque.

Si on adopte le point de vue de Mises, une difficulté surgit donc.
On peut la surmonter en disant que la démarche de Bastiat laisse entrevoir l'idée appliquée en long et en large aujourd'hui que, dans un contexte d'incertitude, la règle de choix de l'individu - dont l'"aversion pour le risque" n'est jamais qu'une propriété - et la règle technique - dont rend compte le coût du travail (ou la productivité du travail) - déterminent ses décisions d'association/coopération.
C'est l'optimisation de la règle de choix sous contrainte technique.


Conclusion : pourquoi la loi de Bastiat est-elle méconnue aujourd'hui?

Aujourd'hui, l'"aversion pour l'incertitude de la personne" est une variable économique explicative reconnue, elle est largement utilisée et, en particulier, dans des domaines prétendument nouveaux de la théorie économique comme, par exemple, celui de la théorie de l'agence.

Pour sa part, l'association des personnes est expliquée de maintes façons (c'est, peut-on dire, le domaine de la théorie des organisations) et, en conséquence, par divers ensembles de variables (parmi lesquelles figure l'aversion pour l'incertitude) .

Mais, dans ce domaine économique de l'association comme dans les autres, aucune référence n'est faite à Bastiat.
On ne peut pas dire que sa loi embouteille aujourd'hui les manuels d'histoire de la pensée.
Quand on le connaît, il s'y signalerait bien au contraire par son absence.

Relativement à l'incertitude et à l'aversion pour l'incertitude, les références à Von Neumann et Morgenstern, Savage, Nash, Allais (et son paradoxe), Debreu, Arrow, etc. abondent et forment le bataillon utilisé de préférence.
Peut-on et, si oui, comment expliquer le sort fait à la loi de Bastiat ?
Il est hors de propos de répondre à cette question en conclusion. Elle mériterait une étude à elle toute seule.
Deux pistes semblent importantes et mériter d'être citées néanmoins.


1. Première piste de réponse : Bastiat a refusé autant certaines aspects de la théorie classique admise que les théories nouvellement proposées et en vogue.

a) Le but affiché du chapitre 14 de Harmonies économiques.

Si l'argument de Bastiat est passé inaperçu ou n'a pas été relevé volontairement, c'est peut-être d'abord à cause du but qu'il affiche poursuivre dans le chapitre 14, à savoir expliquer le salaire, rémunération fixe du travail dans un context d'incertitude. A priori, il était difficile de s'attendre à ce que l'explication passât par un développement sur l'explication de l'association en général.

Le but qu'il poursuit est, de plus, au moment où il écrit, en rupture avec la théorie admise (classique) ou avec les théories nouvellement apparues et en vogue (socialiste ou historique).
Selon Hayek (1939) par exemple, il y a eu décadence de la science économique à partir du milieu du XIXè siècle (cf. Hayek, op.cit., p.18), l'écroulement du système classique tendait à discréditer l'idée de l'analyse théorique.
La naissance de la soi-disant école économique historique en était la cause ainsi que celle de l'épanouissement d'une école socialiste (ibid., p.19).
On en venait à penser que les phénomènes observés étaient seulement le produit des institutions sociales et légales, de simples "catégories historiques" et nullement provoquées par des problèmes économiques.

b) La méthode suivie

Ensuite, l'argument de Bastiat est peut-être passé inaperçu à cause de la méthode qu'il a employée pour y parvenir.
La méthode est la suivante :
- il part d'un phénomène d'association observable, a priori sans grande relation avec le salaire puisqu'il s'agit de l'assurance mutuelle ;
- il explique le phénomène par un concept de son cru, à savoir l'"aversion pour l'incertitude" de la personne ;
- il fait ensuite un parallèle entre les relations employés/employeurs et les relations assurés/assureurs ;
- il met enfin sur un même plan méthodologique la rémunération du travail fixée ex ante - le salaire- la rémunération de l'épargne convenue ex ante et la prime d'assurance mutuelle fixée et à verser ex ante, chacune explicable par le concept '"aversion pour l'incertitude".
La méthode qu'adopte Bastiat a pu paraître compliquée.

Primo, l'assurance mutuelle est un phénomène économique dont l'abord est épineux. Il l'était hier (en raison de la nouveauté de l'activité) comme il l'est aujourd'hui (pour la raison différente que l'activité est vouée aux gémonies).
Dans ces conditions, prendre l'assurance mutuelle comme référence pédagogique relève de l'exploit. C'est un peu comme si quelqu'un prenait l'exemple pour la France contemporaine, la prétendue vente par l'Etat des "licences d'exploitation de l'U.M.T.S. " pour dénoncer et combattre l'augmentation vraiment tous azimuts de la fiscalité par le gouvernement. Qui comprend qu'il s'agit d'un impôt discriminatoire ?

Secundo, certains prétendront qu'il n'y a pas de parenté entre les relations employeurs/employés et les relations assurés/assureurs. La relation employés/employeurs relèvent de la "lutte de classe" - "catégorie historique" -.

Tertio, l'argument est aussi critiqué ponctuellement.
- Première grand type de critiques : l'assurance mutuelle à prime fixe à verser ex ante ne serait plus une association.
Premier argument critique :
"Ici [l'assurance mutuelle à prime fixe à verser ex ante], les socialistes prétendent que l'association est détruite" (ibid., p.398)

Réponse de Bastiat :
"J'affirme, moi, qu'elle est perfectionnée et sur la voie d'autres perfectionnement" (ibid.)

" En effet, les compagnies qui espèrent des profits proportionnels à l'étendue de leurs affaires, poussent aux assurances. […]
Ce n'est pas tout. Les compagnies s'assurent entre elles par les réassurances" (ibid., p.399)

Second argument critique :
"Mais, disent les socialistes, voilà que les assurés n'ont plus aucun lien entre eux. Ils ne se voient plus, ils n'ont plus à s'entendre.
Des intermédiaires parasites sont venus s'interposer au milieu d'eux et la preuve que les propriétaires payent maintenant plus qu'il ne faut pour couvrir les sinistres, c'est que les assureurs réalisent de gros bénéfices.
Il est facile de répondre à cette critique". (ibid., p.398)

Et Bastiat de répondre :
"D'abord, l'association existe sous une autre forme.
La prime servie par les assurés est toujours le fonds qui réparera les sinistres.
Les assurés ont trouvé le moyen de rester dans l'association sans s'en occuper.
C'est là un avantage pour chacun d'eux, puisque le but poursuivi n'est pas moins atteint ; et la possibilité de rester dans l'association, tout en recouvrant l'indépendance des mouvements, le libre usage des facultés, est justement ce qui caractérise le progrès social.

Quant au profit des intermédiaires, il s'explique et se justifie parfaitement.
Les assurés restent associés pour la réparation des sinistres.
Mais une compagnie est intervenue, qui leur offre les avantages suivants :
1° elle ôte à leur position ce qu'il y restait d'aléatoire ;
2° elle les dispense de tout soin, de tout travail, à l'occasion des sinistres.
Ce sont des services. Or, service pour service.
La preuve que l'intervention de la compagnie est un service pourvu de valeur, c'est qu'il est librement accepté et payé".(ibid., pp.398-9)

- Le second grand type de critiques porté sur le salariat.
L'argument critique est le suivant :
"Le Salariat a été particulièrement en butte aux coups des socialistes.
Peu s'en faut qu'ils ne l'aient signalé comme une forme à peine adoucie de l'esclavage ou du servage.
En tout cas, ils y ont vu une convention abusive et léonine, qui n'a de liberté que l'apparence, une oppression du faible par le fort, une tyrannie exercée par le capital sur la travail." (ibid., p.400)

"[…] la propagande socialiste, secondée par une presse ignorante et lâche, qui, sans s'avouer socialiste, n'en cherchait pas moins popularité dans des déclamations à la mode, est parvenue à faire pénétrer la haine du salariat dans la classe même des salariés.
Les ouvriers se sont dégoûtés de cette forme de rémunétarion. Elle leur a paru injuste, humiliante, odieuse. Ils ont cru qu'elle les frappait du sceau de la servitude. […]
A la révolution de février, la grande préoccupation des ouvriers a été de se débarrasser du salaire." (ibid., pp. 400-1)

Après avoir souligné que :

"C'est par suite des mêmes préventions, de la même ignorance, qu'ils [les socialistes] déclament sans cesse soit contre l'intérêt, soit contre le salaire, formes fixes et par conséquent très-perfectionnées de la rémunération qui revient au capital et au travail" (ibid., p.400).

il répond ainsi à la critique :

"[…] le salaire n'a en lui-même rien de dégradant, rien d'humiliant, pas plus que l'intérêt" (ibid., p.407).

"Les réformateurs modernes, qui sous prétexte d'avoir inventé l'association, voudraient nous ramener à ses formes rudimentaires, devraient bien nous dire en quoi les traités à forfait blessent le droit ou l'équité ; comment ils nuisent au progrès, et en vertu de quel principe ils prétendent les interdire" (ibid., p.408).

2. Seconde piste : Bastiat avait un malentendu avec ses amis libéraux sur la question de l'indépendance de la personne du fait de l'association.

Bastiat explique que l'association/coopération conduit à l'indépendance de la personne :

"[…] qu'est-il arrivé quand les socialistes, ces grands partisans de l'association, ont eu le pouvoir ?
Ils n'ont rien eu de plus pressé que de menacer l'association, quelque forme qu'elle affecte, et notamment l'association des assurances.
Et pourquoi ?
Précisément parce que, pour s'universaliser, elle emploie ce procédé qui permet à chacun de ses membres de rester dans l'indépendance [c'est moi qui souligne]. - Tant ces malheureux socialistes comprennent peu le mécanisme social." (ibid., p.400)

Et Bastiat de faire constater que la forme primitive de l'association - à cotisation variable payable ex post - attache tous les membres associés à toutes les chances de l'entreprise (ibid., p. 404) tandis que la forme évoluée - à prime fixée à verser ex ante - fait recouvrer aux membres leur indépendance, en particulier des chances de l'entreprise (ibid., p. 400) :

" Les assurés ont trouvé le moyen de rester dans l'association sans s'en occuper.
C'est là un avantage pour chacun d'eux, puisque le but poursuivi n'est pas moins atteint ; et la possibilité de rester dans l'association, tout en recouvrant l'indépendance [c'est moi qui souligne] des mouvements, le libre usage des facultés, est justement ce qui caractérise le progrès social. [c'est moi qui souligne] " (ibid., pp.398-9)

Il s'émerveille ainsi de ce qui se passe en Angleterre :

"C'est à cette indépendance des citoyens que l'Angleterre doit certainement une partie de sa grandeur, que les citoyens doivent leur expérience et leur valeur personnelle, que le gouvernement doit son irresponsabilité relative et par suite sa stabilité" (ibid., p.417)

Dans cette perspective, Bastiat témoigne d'une position diamétralement opposée à celle de Pareto, économiste libéral dans la décennie 1890, pour qui :

"[…] à l'observation relative à l'accroissement de la mutuelle dépendance des individus […] le fait, admis par tout le monde, de l'accroissement de la dépendance […] " (Pareto, op.cit., § 654, p.51)

Si Pareto (ci-contre) n'est pas contemporain de Bastiat, il reprend les écrits de deux de ses contemporains, Spencer et surtout Molinari qui, lui, est un économiste libéral :

"Principes généraux de l'organisation sociale.
Cette théorie n'est pas encore très avancée.
Ce que l'on connaît en cette matière, c'est le théorême énoncé par Herbert Spencer [Premiers principes, 1862, p.424], qui voit dans l'évolution une intégration de matière, pendant laquelle celle-ci passe d'une homogénéïté indéfinie, incohérente, à une hétérogénéïté définie, et cohérente.
Cette proposition était déjà connue en économie politique [Molinari].
Le passage à une hétérogénéité définie avait surtout attiré l'attention et porte le nom de la division du travail [et a pour conséquence observable] l'accroissement de la mutuelle dépendance des individus composant la société [cf. Ferrara]". (ibid., p.52)

Et Pareto de remarquer simplement :

"Nous devons seulement faire une observation sur la conséquence que les écoles socialistes tirent de l'observation relative à l'accroissement de la mutuelle dépendance des individus." (ibid.)

Pourquoi cette opposition entre Bastiat et des économistes libéraux? Peut-on la résoudre ?

Il faudrait s'interroger sur la validité des observations de la "mutuelle dépendance des individus" et de leur "accroissement".
Et un problème de vocabulaire devrait être résolu au préalable : qu'entend-on par l'expression "mutuelle dépendance des individus" ?
Pareto voit dans la "division du travail" la cause du phénomène alors que, plus tard, Mises, par exemple, verra dans l'augmentation de la productivité la raison d'être de la division du travail.
Pourtant, ils sont d'accord pour reconnaître que la coopération humaine est la contrepartie de la division du travail .
Nous dirons ensuite qu'il y a (in)dépendance et (in)dépendance.
Il y a la dépendance large à l'égard du contexte d'incertitude où on prend les décisions et où on procède à l'analyse, et la dépendance restreinte à l'égard d'un contexte où "les autres" serait la seule dimension…
Dans ce dernier contexte, peut-on vraiment s'intéresser à la dépendance mutuelle ou à son évolution ?
Dans le contexte explicite d'incertitude de Bastiat, l'association conduit à l'indépendance, à la réduction de la dépendance de l'individu vis-à-vis de l'incertitude, de l'ignorance, au libre usage des facultés.

Enfin, il y a la grande réserve des économistes libéraux (depuis J.B. Say) vis-à-vis de la discipline qu'est la statistique (cf. Breton, 1987). Cette réserve tranche avec l'engouement de Bastiat pour la statistique expérimentale et pour son application dans les activités humaines.

3. Conséquence : la destinée de la "loi" de Bastiat était dès lors scellée … pour un temps.

Au total, Bastiat va à l'encontre des idées admises et des idées nouvellement apparues et en vogue. On me pardonnera l'anachronisme : son but n'est pas "politiquement correct".
Quant à sa méthode, elle est en rupture avec la méthode en odeur de sainteté.
Elle l'est d'autant plus qu'elle individualise une cause, l'"aversion pour l'incertitude", qui est un concept lui-même en rupture avec ceux de la théorie classique admise et ceux des théories nouvellement apparues - l'"aversion pour le risque" ne saurait être en particulier une "catégorie historique" ! -.
Bastiat sera donc puni. Il sera puni de l'oubli … un temps.
En d'autres termes, avec sa "loi", Bastiat ne pouvait que se fermer les portes de la reconnaissance de ses contemporains et de leurs successeurs sur le sujet .
Et j'aurais tendance à dire que ce fut le cas jusqu'à au moins aujourd'hui, mais je puis me tromper.


Notes.

1.Bastiat (1850), pp.408-9.

2.Cf. Mises (1949), p.159.

3. En grande difficulté alors comme le signale Hayek (1939), pp.18-22

4.Qui sera repris en 1897 par Pareto (1848-1923). Cf. Bousquet et Busino (1964).

5. Ou, si on préfère l'expression, expansion de leur connaissance. Selon Greenspan par exemple, les deux expressions sont synonymes:
"At a fundamental level, the essential contribution of information technology to this process is the expansion of knowledge and its obverse, the reduction in uncertainty" (Greenspan, 2000, p.2).

6.On rappellera en passant que, déjà du temps de Bastiat et bien qu'il n'y fasse pas allusion, le Lloyd's de Londres existait.
Ce marché organisé était et est toujours à la fois un marché de l'assurance et un marché de la réassurance.
Cf. site internet du Lloyd's :
" Lloyd's is a unique insurance provider. It is not a company but a brokered market in which over 130 underwriting syndicates both compete and co-operate.
This combination enables Lloyd's to offer a wealth of choice, knowledge, experience and expertise under one roof.
Underwriters are the insurance professionals upon whose expertise and judgement the market depends.
Lloyd's underwriters cover many speciality areas of risk, including marine, aviation, catastrophe cover and professional indemnity.
Only accredited Lloyd´s brokers can place risks in the Lloyd´s market. Lloyd's is located at One Lime Street, London EC3M 7HA, United Kingdom".

7. Et Bastiat de remarquer que :
" La convention peut s'établir en sens inverse." (ibid.)

8. On remarquera que, dans la traduction américaine d'Harmonies économiques, le mot "fixité" est rendu par "certainty".

9. Selon la traduction de "risk averter" par Munier (1970). "Extrémiste" est ma traduction de "plunger". Dans Thorn (1971), la traduction est "risque tout".

10. Selon l'hypothèse de l'aversion pour le risque absolue, plus la personne devient riche, moins elle est prête à s'engager dans des petits paris de montant donné. En d'autres termes, l'aversion pour le risque absolue est une fonction décroissante du patrimoine (cf. Pratt, 1964, Arrow, 1965, p. 34 et p.43, Szpiro, 1983, p.337).

11. Selon l'hypothèse de l'aversion pour le risque relative, plus la personne devient riche, moins elle est prête à investir une proportion fixe de son patrimoine en actifs risqués. En d'autres termes, l'aversion relative pour le risque est une fonction croissance du patrimoine (cf. Arrow, op.cit., p.36 et p.43, Szpiro, op.cit., p.337).

12. Selon Allen (1998) :
"Although the principal-agent model [the principal-agent model first introduced by Stiglitz (1974)] has been extended and broadly applied, [see Holmstrom (1979, 1982), Dewatripont (1989), Freixas et al. (1985), or Shavell (1979) for examples], it has recently fallen out of favor for models where all parties are risk neutral [see Grossman and Hart (1986), Eswaran and Kotwal (1985), Leffler and Rucker (1991), and Allen and Lueck (1992a) for examples]." (Allen, 1998, p.17).

13. Trés précisément, Arrow justifie l'intervention du gouvernement dans le marché des services médicaux par des éléments d'incertitude particuliers dans la demande et dans l'offre.

14. Cf. Mises, op.cit., pp. 159-164.

15. C'est une raison pour laquelle on ne les évoquera pas, l'autre raison étant qu'elles sont aujourd'hui bien connue.

16. Tacitement, car nous reprenons Coase sur ce point:
"Economic theory has suffered in the past from a failure to state clearly its assumptions.
Economists in building up a theory have often omitted to examine the foundations on which it was erected" (Coase, 1937, p.386)

17. C'est le cas exemplaire de Pareto qui écrit :
"En mécanique, le principe de d'Alembert nous permet d'étudier, d'une manière complète, l'état dynamique d'un système. Nous ne faisons encore, en Economie politique, qu'entrevoir un principe analogue. En science sociale, cette vague lueur même fait défaut." (Pareto, op.cit., § 586, pp. 9-10)

18. Selon Prigogine et Stengers, il faut attendre Maxwell (1875) pour que soit envisagée l'incertitude comme - une indétermination intrinsèque d'un système dynamique : l'incertitude correspond à une irrégularité propre ;
- une indétermination 'épistémologique' : elle correspond à une irrégularité liée à l'ignorance de l'observateur.
Mais c'est surtout Gibbs (1839-1903) qui va s'intéresser à l'alternative entre les propriétés physiques intrinsèques d'un système et l'ignorance ou la connaissance de l'observateur étant donné que toute observation d'un phénomène requiert un échange d'énergie. Cf. Prigogine et Stengers, op.cit., pp.271-2.

19. Selon Hawking (1989) :
"Pour prédire la situation future et la vitesse d'une particule, on doit pouvoir mesurer sa situation actuelle et sa vitesse avec exactitude. […] plus vous essaierez la position de la particule avec précision, moins vous disposerez d'une valeur précise pour sa vitesse et vice-versa.
Heisenberg démontra que l'incertitude de la position de la particule multipliée par l'incertitude de sa vitesse multipliée par la masse de la particule ne peut jamais être plus petite qu'une certaine quantité, que l'on nomme la "constante de Planck".
De plus, cette limite ne dépend pas de la façon dont on essaie de mesurer la position ou la vitesse de la particule, ni de son type : le principe d'incertitude de Heisenberg est une propriété fondamentale du monde." (Hawking, 1989, pp.78-79).

"Le déterminisme [scientifique…] de Laplace était incomplet de deux façons.
Il n'indiquait pas comment les lois [scientifiques] devraient être choisies et il ne spécifiait pas la configuration initiale de l'univers". (ibid., p.209)

20. Si chère encore aujourd'hui à beaucoup d'économistes.

21.Que les mêmes laissent de côté, pour la plupart d'entre eux.

22. Rappelons que les probabilités et les espérances mathématiques datent de cette époque. Avant, elles n'avaient pas été inventées.

23. Mathématicien, élève de Hilbert, et autrichien comme von Mises, von Hayek, von Neumann ou Morgenstern !

24. Selon J. Fourastié (1951) :
"Le problème mathématique que pose M. von Neumann […] brise […] l'apparent cercle infernal déterminisme-indéterminisme : il vise en effet à décrire, et à comprendre, des situation […] 'conditionnées'.
 Les situations 'conditionnées' sont des situations qui peuvent se dénouer d'un grand nombre de manières possibles, selon des lois qui ne sont prévisibles ni par le calcul des probabilités, ni par le calcul algébrique ordinaire, mais qui ne sont pas néanmoins 'quelconques', car elles sont limitées par un certain nombre de conditions fixes,insuffisantes pour les déterminer, suffisantes pour les circonscrire" (Fourastié, 1951, p.246).

25. Selon A.S. Eddington :
"Pensez d'abord à un cercle, ou plutôt à la ligne qui le limite, la circonférence : c'est une ligne finie, mais sans fin. Pensez ensuite à une sphère, à la surface de la sphère : voilà encore un espace qui est fini mais sans limite.[…]
Prenons maintenant une dimension de plus : cercle, sphère … et ensuite ?
A quoi arrivez-vous ? Voilà la difficulté.
Prenez une place fermée de la croûte de cette hypersphère et imaginez qu'il n'y a rien du tout à l'intérieur, que la croûte existe sans intérieur : voilà un espace fini mais sans limite.
Non ! Je ne pense pas que vous ayez tout à fait saisi : vous avez fléchi juste à la fin. Et remarquez bien, ce n'est pas l'addition d'une dimension de plus qui [crée] la difficulté : c'est la suppression, à la fin, d'une dimension. Je vais vous dire ce qui vous arrête.
Vous avez dans l'esprit une conception de l'espace qui doit dater de plusieurs millions d'années […] cette idée […] ne doit pas dominer la conception de l'espace du monde physique.
L'espace, c'est ce qui découlera de notre expérience". (Eddington, op.cit., p.96-7)

26. Je préfère le mot de "correspondance" qui est un mot d'ordre logique au mot d'"équivalence" qui peut cacher une comparaison de valeurs …

27. Sous "progrès technique", nous rangeons autant l'abandon des règles techniques devenues comparativement coûteuses et inefficaces (déréglementation technique) et l'adoption des nouvelles règles techniques d'information et de télécommunication que la déréglementation administrative, i.e. la suppression des règles administratives destructrices en matière d'assurance.
N'oublions jamais que pour Bastiat, la règlementation administrative est toujours le contraire du progrès technique, un droit de douane n'est jamais qu'un antichemin de fer.

28. Même si les derniers modèles de la théorie de l'agence se sont affranchis de l'hypothèse de l'aversion pour le risque de la personne. Cf. par exemple Holmström and Milgrom (1991).

29. On remarquera en passant que, pour leur part, les notions de "productivité" et de "coût" sont devenues problématiques : productivité totale, moyenne ou marginale d'un ou plusieurs facteurs de production ? coût total, moyen ou marginal de la production ou d'un (ou plusieurs) facteur de production ? coût d'opportunité de l'activité ?

30. U.M.T.S. est un acronyme anglais qui signifie en français "système de télécommunication mobile universel".
31. Selon Mises :
"The increase in productivity brought about by the division of labor is obvious whenever the inequality of participants […]" (Mises, op.cit., p.158)

32. Selon Mises en effet :
"The fundamental social phenomenon is the division of labor and its counterpart human cooperation" (ibid., p.157)

Et selon Pareto :
"Quand ce fait, ce concours [à une œuvre de production] nous le considérons au point de vue du but et du résultat commun, nous y voyons l'association. Quand nous le considérons au point de vue des individus, apparaît la division du travail" (Pareto, op.cit., p.52n)

33. Mises ne la lui ouvrit pas bien qu'il fût d'accord avec lui (cf. Mises, op.cit., pp.167-9).
Dans Human Action, il est d'ailleurs muet sur Bastiat sauf p.147n (pour souligner que, comme A. Smith, Bastiat croyait en Dieu) et p.831 (à propos de la "futilité de la guerre").


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