La destruction "marginale" du développement économique.
Par Georges Lane le mercredi 1 mars 2006, 09:18 - 7. Economie appliquée de l'organisation de la sécurité sociale - Lien permanent
Paris, le 20 juillet 2008.
Le moteur de la croissance de la production (et des revenus) n'est pas la
consommation de produits – i.e. la destruction des produits du même nom -, mais
l'épargne et l'accumulation du capital.
Et, soit dit en passant, aussi mathématiquement sophistiqués fussent-elles, les
modèlisations économétriques n'y ont rien fait, les modèles conjoncturels des
décennies 1960-1980, tous fondés sur l'hypothèse de la consommation, ont
vécu (cf. par exemple, mon article dans L'homme
libre).
C'est la "doctrine des maux
de l'épargne et de l'accumulation de capital" de J.M. Keynes, si chère aux
politiques français, qui tend à le faire croire.
Ludwig von Mises l'avait dénoncée, en particulier, en 1950 dans un article
intitulé "Economic Aspects of the
Pension Problem" de The Commercial and Financial Chronicle du 23
février.
Et Mises d'y déclarer :
"Ce que les
travailleurs doivent apprendre est que la seule raison pour laquelle les taux
de salaire sont plus élevés aux États-Unis que dans d'autres pays est que le
taux de capital investi par tête est plus élevé."
En
d'autres termes, si le taux de capital investi par tête n'est pas maintenu, le
taux de salaire ne le sera pas ; s'il n'y a pas d'augmentation du taux de
capital investi par tête, il n'y aura pas d'augmentation du taux de
salaire.
Comment d'ailleurs la destruction qu'est la consommation pourrait-elle être
source de création ?
C'est une question de logique.
Certes, il y a la "destruction créatrice" (cf. Joseph Schumpeter dans
Capitalisme, socialisme et démocratie , 1942), mais la destruction en
question tient à l'obsolescence de certaines techniques du fait de
l'innovation, et non pas à la consommation de produits matériels.
On ne consomme pas d'ailleurs principalement des produits matériels, mais des
services de produits durables ou, si on préfère le mot, de capitaux.
Jusqu'à présent, la sécurité sociale vieillesse obligatoire faisait abandonner
ou détruisait – selon le mot qu'on préfère – de l'épargne, du capital en
interdisant sa constitution, i.e. en interdisant la mise en réserve des
cotisations vieillesse. Elle était une entrave au développement
économique.
Les décisions
politiques de l'allongement
de la durée de cotisations vieillesse nécessaire pour espérer avoir la
retraite de sécurité sociale "à taux plein" – avnat hier, de 30 à 37,5 ans,
hier de 37,5 à 40 ans, aujourd'hui de 40 à 41 ans - la renforcent comme on va
le voir ci-dessous.
1. Le capital abandonné qui aurait pu être constitué après 41 années de
cotisations.
1 € épargné chaque année pendant quarante et un ans, c'est après 41 ans, avec
une actualisation :
à 3%, 80,9 € de capital constitué,
à 5%, 134,2
€
" ,
à 7%,
229,8 € "
.
Et quarante et une années de cotisations obligatoires de sécurité sociale
vieillesse obligatoire de base (SSV) de 1 €, c'est un capital abandonné, non
constitué, avec actualisation :
à 3%, de 80,9 € ,
à 5%, de 134,2 € ,
à 7%, de 229,8 €.
Il y a eu,
dans l'intervalle, des flux de monnaie – "cash flows" - de 41 € entre
l'individu actif (NR) et la SSV.
2. Gains et pertes comparatifs théoriques.
On pourrait rapprocher ces divers montants de capital, constitués ou non, de
l'espérance de 20 ans de SMIC mensuels futurs non actualisés espérés (i.e. de
240 SMIC mensuels), i.e. de l'engagement de retraite à taux plein pris par le
monopole para étatique qu'est la SSV.
Il est préférable de les rapprocher du capital nécessaire pour obtenir cette
perspective de 240 SMIC mensuels, soit avec une
actualisation :
à 3%, 178,8 SMIC de capital nécessaire,
à 5%, 150
SMIC
"
,
à 7%, 127,2
SMIC " .
On peut calculer alors ce que perd, en théorie, le smicard - ainsi que
sa famille dès lors qu'il meurt prématurément – à cause de la SSV qui lui est
imposée.
Pour la durée de 41 ans de cotisations, la SSV n'est plus pour lui du
82 SMIC versés contre 240 SMIC espérés,
mais avec un capital constitué et actualisé :
à 3%, du
161,8 SMIC placés contre 178,7 SMIC espérés,
à 5%, du
268,4 SMIC placés contre 150 SMIC espérés,
à 7%, du
459,6 SMIC placés contre 127,2 SMIC espérés.
Au taux de 5% et pour la durée espérée de 20 ans de SMIC mensuels, il perd déjà
plus de 118 SMIC (près de 10 années de SMIC mensuels).
Au taux de 7%, c'est 333 SMIC perdus !
3. L'allongement de 40 à 41 ans de la durée de cotisation obligatoire à
la SSV : la pire spoliation légale.
L'allongement de la durée de cotisation obligatoire à la SSV - pour espérer
obtenir une retraite à taux plein du régime général de SSV, c'est-à-dire
aujourd'hui 12 SMIC mensuels par an jusqu'à la mort - a été décidé d'un commun
accord par les politiques et les partenaires sociaux.
Soit dit en passant, c'est d'abord une rupture du "contrat social" – pour
autant qu'on peut faire référence à un tel prétendu contrat -, un abus de
pouvoir caractérisé, un nouveau coup de force … de la part des signataires de
l'accord.
L'allongement de la durée de cotisations est comparable économiquement à la
fois, à une prolongation implicite du contrat d'assurance-vie existant – à
l'initiative d'une des parties - et à l'apparition d'un nouveau contrat à
souscrire.
L'allongement de la durée de cotisations cache concrètement :
- une prolongation d'abandon/de non constitution de capital en relation avec
les cotisations précédemment versées qui pourraient "rapporter" encore un
intérêt si "tout s'arrêtait" du jour au lendemain et s'il n'y avait pas "non
capitalisation";
- un abandon de capital nouveau.
C'est une réduction de l'épargne des individus en activité par rapport à ce
qu'elle aurait pu être, une réduction du taux d'accumulation du capital, une
réduction du capital par rapport à ce qu'il aurait pu être.
Après 40 années de cotisations.
1 € épargné chaque année pendant quarante ans, c'est après 40 ans, avec
actualisation
à 3%, 77,6 € de capital constitué,
à 5%, 126,8
€
"
.
Quarante années de cotisations obligatoires de SSV de 1 €, c'est donc un
capital abandonné, non constitué,
à 3%, de 77,6 € ,
à 5%, de 126,8 €.
Il y a eu, dans l'intervalle, des flux de monnaie de 40 € entre l'individu
actif (NR) et la SSV.
Cela a existé en France de 1993 à 2003 (loi Raffarin de août 2003).
Comparaison.
Pour l'€ initial, celui du premier des 40 ans, l'allongement entraîne un
abandon – "marginal" - de capital :
de 0,10 € (soit 3%) pour un taux d'actualisation de 3% et
pour un taux de 5%, de 0,35 € (soit
5%).
Mais globalement, quand on prend en considération les 40 versements, par
exemple à 3%, l'allongement d'un an entraîne un abandon de capital
supplémentaire
de 3,3 €
décomposable en :
* 2,27 € du fait de la prolongation et de la non capitalisation, et
* 1,03 € du fait de l'épargne interdite à cause du nouveau contrat.
Et il y a un flux de monnaie supplémentaire égal à 1 €.
"Dérisoire" diront certains, "cet allongement de 40 à 41 ans ne mérite même pas
attention, il est 'marginal'", en déformant au passage le sens du mot
"marginal".
Comment peut-on être aussi myope ?
Quand on sait que le smicard doit désormais verser 2 SMIC de plus en
cotisations vieillesse annuelles (soit au total 82 SMIC pendant 41 ans), cela
représente après 41 ans, avec une actualisation :
à 3%, 161,8 SMIC d'aujourd'hui non constitués en capital ,
à 5%, 268,4
SMIC
" ,
à 7%, 459,6
SMIC
" .
au lieu, pour quarante ans, :
à 3%, de 155,2 SMIC d'aujourd'hui non constitués en capital ,
à 5%, de 253,6
SMIC
" ,
à 7%, de 427,6
SMIC
"
.
pour la même espérance de 20 ans de SMIC mensuels futurs non actualisés espérés
(240 SMIC mensuels au total)
et sachant que le capital nécessaire pour obtenir cette perspective de revenus
serait avec une actualisation :
à 3%, 178,8 SMIC
de capital nécessaire,
à 5%, 150
SMIC
" ,
à 7%, 127,2
SMIC "
.
L'allongement de 40 à 41 ans fait que l'individu en activité supporte une perte
supplémentaire de capital :
à 3%, égale à 6,6 SMIC (=161,8-155,2)
à 5%, égale à 14,8 SMIC (=268,4-253,6) – plus d'un an de SMIC mensuels -;
à 7%, égale à 32,0 SMIC (=459,6-427,6) – plus de deux ans et demi de SMIC
mensuels -.
4."Marginal, l'allongement", vous avez dit ?
D'après les calculs, il s'avère qu'à partir de près de 5% de taux
d'actualisation, tout se passe comme si l'année de travail en plus que le
législateur essaie que fasse le smicard, non seulement ne lui rapporte rien,
mais encore lui cause une perte significative… C'est une véritable
spoliation légale.
Que le capital ait été abandonné ou constitué, cela est une réalité économique
marginale entraînée par l'allongement de la durée de cotisations.
S'il a été abandonné, la réalité est cachée, s'il a été constitué, elle est
évidente.
Mais la réalité a les effets qu'on peut imaginer et que dénonçait Mises en
1950.
5. Tout cela à paramètres constants.
Tout cela bien évidemment "en théorie", i.e. à paramètres constants : en
particulier, assiette, taux de cotisation, plafond et durée de cotisation
inchangés, d'un côté, et de l'autre, SMIC constant pendant les 41 années
passées et les 20 années à venir.
Mais tout varie. Et tout a varié, en particulier, depuis quarante ans 1967-68,
depuis que l'organisation de la sécurité sociale obligatoire a été divisée en
branches au nombre desquelles il y aura désormais la sécurité sociale
vieillesse (SSV).
Dans la branche, tout a varié arbitrairement avec les décisions sur quoi se
sont accordés les politiques et les syndicats :
- l'assiette n'a certes pas varié, c'est le salaire brut, mais il y a eu la
création de la CRDS en 1996 qui concerne en partie la SSV (déficits sociaux
consolidés) ;
- le taux de cotisation a été augmenté de 8,5 % à 14,95 % ("sous plafond") et a
été créé un taux de cotisation "hors plafond" (taux de 1,7%), soit au total
près de 2 SMIC bruts mensuels par an ;
avant 1967, la cotisation vieillesse de base obligatoire n'était pas distinguée
des autres cotisations ! ; mais depuis l'origine, la cotisation "employé" est
faussement distinguée de la cotisation "employeur" (cf. par exemple ce
texte);
- le plafond a été multiplié par près de 16 ;
- la durée de cotisation a été passée de 30 années à 37,5 (en 1971), puis à 40
(1993), puis à 41 années... ;
- la durée moyenne de retraite a augmenté.
- le salaire minimum (SMIG de 1950 devenu SMIC en 1970) a été multiplié par
24,8 (et cela seulement, pour ne pas parler de la réduction de la durée légale
du travail).
6. La disparition "marginale".
Tout variera. Des corrections importantes sont donc à apporter aux
calculs… on en conviendra aisément.
Mais elles n'effaceront pas les méfaits de la
"non capitalisation" qu'occasionne la prétendue technique de la répartition
obligatoire dans le cadre d'un monopole para étatique, leurs coûts (dont
certains sont difficiles à mesurer comme l'impact sur le développement
économique) et la croissance de ceux-ci jusqu'au jour où…
Elles atténueront seulement les chiffres des bienfaits des techniques
actuarielles (en incertitude) ou de "capitalisation" (en certitude) qu'il
est honnête de calculer et que ces dernières soient exercées dans le
cadre d'un monopole paraétatique ou d'une industrie concurrentielle.
Elles contribueront
ainsi à les cacher un peu plus jusqu'au jour où... il faudra y avoir recours
pour sauver la situation des Français.
Un milliardième de seconde avant que l'U.R.S.S. fût abandonnée, elle paraissait
bien vivante à certains politiques et autres commentateurs aveuglés.
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Commentaires
Quels sont les moteurs de l'économie de marché ?
Je suis bien d'accord avec vous que la consommation en soi n'est pas un moteur économique.
Toutefois, nous pouvons discerner entre la consommation et l'appétit de consommation.
L'appétit de consommation, est une motivation à l'action. C'est donc bien un moteur économique.
A mes yeux, les deux moteurs véritables de l'économie de marché sont :
1- le niveau de productivité, qui est en effet déterminé pour partie par l'accumulation de capital. Je vous accorde ce point.
2- le désir de consommation
Appliquons ce principe :
1) Lorsque la productivité augmente et que le désir de consommer ne suit pas cette évolution, il faut de moins en moins de personnes pour faire face à la demande. Les moins productifs ou les moins dociles sont évincés du marché du travail. C'est le développement du chômage.
Pour contrecarrer ce chômage, il peut alors arriver que la banque centrale baisse ses taux directeurs dans l'espoir de relancer la production et d'employer les chômeurs.
Dans cette situation, il y a cohabitation du chômage et de l'inflation puisque les liquidités ne sont pas absorbées par la consommation.
2) Lorsque le désir de consommer augmente, et que le niveau de productivité ne suit pas, c'est la baisse du chômage. Il y a une forte demande, et beaucoup de monde est nécessaire pour répondre à la demande.
Si le désir de consommer est plus puissant que la production réelle, il y a aussi des tensions à la hausse sur les prix.
Mais cette situation est résorbée par la hausse de la production.
3) Si l'on est dans l'excès, et que le désir de consommer augmente beaucoup plus que la productivité, c'est l'endettement des particuliers comme en 1929 et en 2005-2007, et la crise financière si l'Etat accepte des taux élevés d'encours bancaires sur fonds propres.
Il y a une consommation qui dépasse la capacité financière réelle, et un surendettement des particuliers qui génère des créances bancaires irrécouvrables.
********
Si la consommation cesse de croître, et que la productivité continue son évolution, nous sommes dans la situation la plus critique, dans le fonctionnement actuel de l'économie de marché.
Pour échapper à cette situation critique, la publicité est un moteur vital.
Et nous demeurons pour l'heure dans cette situation de fuite en avant car le comportement n'est plus dominé par des aspirations spirituelles et altruistes. Le sens commun accepte que les désirs matériels prennent la place d'aspiration plus élevées.
Mais les arbres n'atteignent pas le ciel : cette situation de fuite en avant est par nature provisoire.
Nous reviendrons à un état plus stable lorsque la hiérarchie des valeurs sera rétablie, et que par exemple la monnaie sera considérée non plus comme une valeur, mais comme une représentation de la valeur.
Merci pour le message.
J'aurais beaucoup à dire sur votre développement, mais je me limite à trois considérations et serai schématique. J'espère que vous me pardonnerez.
1) "Toutefois, nous pouvons discerner entre la consommation et l'appétit de consommation.
L'appétit de consommation, est une motivation à l'action. C'est donc bien un moteur économique.".
Je préfèrerai la référence à la "préférence pour le présent" et à sa variation, le cas échéant, d'un instant à l'autre.
2) "Il y a une consommation qui dépasse la capacité financière réelle, et un surendettement des particuliers qui génère des créances bancaires irrécouvrables".
Pas plus qu'un pays n'a de capacité maximum d'exportation (cf. débat Keynes-Rueff), il n'y a de capacité financière.
La finance est un processus de marché comme un autre, elle n'a pas de capacité.
S'il existe un surendettement et des créances irrécouvrables à un instant t, c'est qu'il existe au moins une banque centrale qui tend à manipuler les taux d'intérêt.
3) "la monnaie ... non plus ... une valeur, mais ... une représentation de la valeur".
La monnaie n'est qu'un moyen de réduire les coûts d'échange, c'est un pouvoir d'achat généralisé en perfectionnement permanent depuis la nuit des temps de l'échange.
La monnaie n'a pas été créée par les banques centrales, elle n'en a pas eu besoin pour exister.
Elle survivra aux banques centrales malgré, mais surtout, à cause des traitements que celles-ci lui auront infligés.
Il y a cent ans, les Etats-Unis n'avaient pas de banque centrale...
Cordialement
Merci pour votre réponse, qui a alimenté ma réflexion.
A la lumière de vos remarques sur la monnaie, j'ai rédigé un article, et serais très heureux que vous me fassiez part de votre critique :
http://projeteuropeen.blogspot.com/...
Cordialement.
Sylvain JUTTEAU
Un calcul terriblement intéressant. Ma culture politique n'est pas assez étendue pour me permettre d'identifier les responsables de cette extorsion, mais on ne peut avoir que du mépris pour la tricherie des "institutions" poussée au niveau actuel! Les jeunes gens intelligents aujourd'hui le disent déjà tout bas: "la démocratie de papa" est morte... et si elle n'est pas morte, en tout cas elle sent déjà très mauvais!". Combien d'années encore avant que la population s'en rende compte alors?
@ Sylvain Jutteau
votre article est bien écrit j'ai trouvé mais parfois peut-être trop simplifié? Il me semble en effet que le mécanisme de multiplication de la masse monétaire est davantage encore dépendant (plus encore que du taux de refinancement) des plus discrètes opérations d'achat "ouvert" de la FED (outright open market purchase) en bonds du trésor. En toute impunité de la sorte, la FED induit dans le système une monnaie fictive sans plus aucune limite même de "réserve bancaire"...
bien sur que c est le plus beau pays du monde!!!!!!