Nouvelle réflexion sur les ajustements financier et économique en cours
Par Georges Lane le mercredi 1 février 2006, 09:57 - 3. Economie appliquée des marchés financiers - Lien permanent
Paris, le 29 décembre 2008.
La baisse significative des prix de certains marchés financiers depuis
maintenant deux années n'a rien d'incompréhensible,
mais tout de redoutable.
Ces marchés (en particulier, les marchés organisés d'actions dénommés hier
"bourses de valeurs" et aujourd'hui, par le législateur français, "entreprises
de marché") démontrent en effet une fois de plus un ajustement prononcé
sensible en relation avec, d'un côté, les réglementations publiques et, de
l'autre, les découvertes ou innovations dans le domaine des sciences de
l'information et de la communication (avec les nouvelles techniques
d'informations et de communications - N.T.I.C.-) et dans le domaine des
sciences financières (science de l'assurance mutuelle inclue), des découvertes
ou innovations en définitive "mal digérées" par beaucoup
d'opérateurs.
Les événements
de 1987 avaient provoqué un ajustement financier marqué et de courte durée
en relation avec le processus des trente cinq dernières années, ceux de 1998 un
autre en relation avec celui des années précédentes, ceux de 2001 un autre...
Pas d'ajustement économique significatif.
I. La composante "assainissement moral".
Comme les précédents et en particulier celui de 2001, l'ajustement en cours a
une composante "assainissement moral" - caractéristique du processus de marché
et non de l'intervention de l'Etat - comme en témoigne le débusquement
périodique d'aigrefins de haut vol dont la réglementation et toutes les
illusions que celle-ci propose "au bon peuple" avaient favorisé l'apparition et
le développement – le dernier en date est celui du sieur Robert
Madoff, rien de nouveau depuis "I.O.S." il y a près de quarante ans,
pour ne pas parler de Carlo Ponzi, référence si chère aux économistes
américains et plus ancienne –.
II. L'innovation continue.
Mais cette composante ne saurait être sur estimée ni confondue avec la
composante "échange financier" elle-même et avec tout ce que celle-ci recouvre
: produits et services financiers échangeables, marchés de gré à gré ou marchés
organisés, marchés avec criée ou continus électroniques, marchés spot ou
marchés non spot, organismes de tous poils, gouvernance et dirigeants de ces
organismes et intermédiaires (en bref, l'industrie financière).
Contrairement à celui de 2001, l'ajustement actuel - financier et économique -
est peut-être à la mesure de l'innovation passée dont les anticipations
n'avaient pas tenu compte jusqu'à présent et de l'innovation récente qui est
devenue ou qu'on dira sans précédent par exemple quand on prend garde
que la "loi de
Moore" reste vérifiée.
En effet, les capacités "mémoire" continuent à doubler en moyenne tous les dix
huit mois… (cf. Intel), ce qui amène
pour 2009 au fait suivant :
"Les
processeurs Intel ® Itanium ® de nouvelle génération (nom de code
Tukwila) font le prochain grand saut dans la technologie des serveurs
à processeur.
En tant que microprocesseur à 2 milliards de
transistors, le premier du monde, Tukwila est conçu pour avoir
des performances hautement échelonnables et fiables comme solutions de serveur
d'entreprise à mission critique. "
"Next-generation Intel® Itanium® processors (codenamed Tukwila) take the next
big leap in processor-based server technology.
As the world's first 2-billion transistor microprocessor¹, Tukwila is designed
to provide highly scalable and reliable performance for mission-critical
enterprise server solutions."
Début 1970,
c'était 3000 transistors "seulement" qui étaient en jeu…
En moins de quarante ans, on va donc passer de 3x(10 "puissance trois") à 2x(10
"puissance neuf") !
Et dans près
de deux années, on passera à 4x(10 "puissance neuf") !
Qui peut avoir la prétention de maîtriser une telle évolution et d'en déduire
des conséquences ?
III. Mais la réglementation publique continue aussi...
Il est à souligner que les réglementations publiques que les hommes de l'Etat
avaient mises en place ces dernières années (règles de Bâle II, norme IFRS,
etc.) pour éviter tout nouvel ajustement financier futur sensible s'étant
révélées inopérantes - comme tout homme modeste devait s'y attendre -, voire
ayant provoqué le financier et économique actuel, ne voici pas que, à les
entendre, certains d'entre les hommes de l'Etat projettent de contrôler
"le" marché financier mondial – tout comme leurs homologues avaient cru pouvoir
hier contrôler "le" marché de la monnaie
au lendemain de la guerre de 1939-45 –.
Est-ce parce que, simultanément, les Etats affichent des déficits budgétaires
sans précédent et qu'ils vont devoir les financer... qu'ils affichent une telle
ambition aveuglée ?
L'exemple de l'Etat de France.
Prenons l'exemple de l'Etat de France, il tient de la caricature de l'état de
fait.
Le déficit budgétaire, a annoncé mercredi 17 décembre 2008 Eric Woerth, va
s'alourdir pour s'établir à
66,986 milliards d'euros
(440
milliards de francs)
contre
52,090 milliards d'euros.
proposé dans le projet de loi initial pour 2008.
Le ministre a ajouté qu'avec le collectif budgétaire présenté vendredi en
conseil des ministres pour intégrer les dépenses du plan de relance, le déficit
atteindra
79,3 milliards d'euros pour 2009
(520 milliards
de francs)
Où nos hommes de l'Etat vont-ils quérir de telles sommes et surtout à quelles
conditions ? Sur ce même marché mondial dont ils veulent se rendre maîtres
?
Qu'ils commencent par contrôler ce qu'ils devraient pouvoir contrôler - i.e. ne
pas avoir de déficit budgétaire - avant d'essayer de duper !
En conséquence
de tout cela, les hommes de l'Etat devraient comprendre enfin à la fois la
vanité de leurs actions et les destructions que celles-ci occasionnent via les
monopoles réglementaires obligatoires qu'ils s'allouent.
IV. "Les dangers de la réglementation publique".
Il y aura trente ans, mi-1979, Israel Kirzner a écrit un article sur ces
considérations intitulé "Les
dangers de la réglementation : une approche par les processus de
marché".
Israel M. Kirzner, The perils of regulation - A Market-Process
Approach, Law and Economics Center, University of Miami, 1979.
Dans cet article, dont l'actualité nous fournit une preuve empirique de plus
s'il en était besoin, Kirzner explique, de façon magistrale, que le marché
n'est pas un lieu - ce lieu à quoi la réglementation financière
française fait dérisoirement référence -, mais un processus de
découverte.
Il ne saurait être réglementé de façon efficace, bien au contraire, d'où les
dangers de la réglementation, ses mises en péril du bon sens ...
J'en reproduis ci-dessous des éléments qui éclairent et aident à comprendre
l'ajustement en cours des économies de marché nationales dans le monde.
"1.
L'information et la découverte.
Comme l'a souligné Hayek, le processus concurrentiel de marché est une
procédure de découverte (1).
(1) Hayek,
"Competition as a Discovery Procedure" in New Studies in Philosophy,
Politics, Economics and the History of Ideas (Chicago : University of
Chicago Press, 1978).
Si on savait déjà tout ce qu'on a besoin de savoir, alors le marché aurait déjà
atteint l'équilibre complet, état où chacune des décisions prévoit correctement
toutes les autres décisions qui sont prises au sein du marché.
Le marché n'est pas seulement un processus où l'on recherche une information
dont on sait déjà qu'on en aura besoin ; c'est aussi une procédure de
découverte qui tend à corriger l'ignorance là où l'inventeur lui-même n'avait
aucune idée qu'il était ignorant.
Comprendre que le marché crée de l'information — ce genre d'information dont
les gens ne savent pas maintenant qu'ils auront à s'en servir demain — devrait
inspirer un certain sentiment d'humilité aux candidats à l'ingénierie sociale
qui cherchent à remplacer ou à modifier les résultats du marché libre.
Pour annoncer qu'on est capable de surenchérir sur l'efficacité du marché, il
faudrait aussi pouvoir prétendre qu'on sait déjà aujourd'hui ce que le marché
fera apparaître demain. Cette prétention de savoir est, à l'évidence,
universellement vaine. En fait, là où l'on a empêché le marché de fonctionner,
en général il ne sera pas possible de désigner avec certitude ce qu'on aurait
pu découvrir et qu'on a perdu à jamais.
2. L'économie de marché réglementée
La réglementation publique de l'économie de marché est engendrée par un
jugement défavorable sur les résultats du marché libre.
Les législateurs ou d'autres détenteurs de la puissance publique (peut-être en
réponse à la protestation du public, ou pour prévenir celle-ci), sont
mécontents soit du prix élevé que certains acheteurs sont priés de payer sur le
marché, soit des bas prix reçus par certains vendeurs.
Ils sont aussi préoccupés par la qualité des biens et des services offerts à la
vente (par exemple parce qu'il y manque des systèmes de sécurité), ou par
l'absence d'offre sur le marché de biens ou de services qu'ils pensent être
importants.
Ils se soucient des conditions dans lesquelles les débiteurs sont amenés à
s'endetter, ou ils ne se satisfont pas de la distribution des revenus engendrée
par le marché.
Dans l'espoir de remédier à ce qu'ils perçoivent comme des situations
indésirables, les hommes de l'Etat interviennent sur les marchés.
Ils cherchent à remplacer les résultats qu'ils attendent des échanges non
contrôlés par une configuration plus désirable des prix et des productions ;
celle-ci doit être atteinte en imposant des contrôles et des réglementations
appropriés.
Le marché laissez-fairiste fait place au marché réglementé.
Traditionnellement, la critique de l'intervention de l'Etat implique un ou
plusieurs types d'arguments
Tout d'abord, la critique avance que l'incapacité reconnue du marché à
satisfaire les aspirations des réglementeurs ne résulte pas de l'incapacité du
marché à atteindre l'efficacité maximum, mais du fait inéluctable de la rareté.
Si tous les coûts sont bien pris en compte, on doit tenir pour voués à l'échec
les efforts pour améliorer les résultats, ou même conclure qu'ils empireront la
situation.
Deuxièmement, la critique concéde qu'à partir des jugements de valeur de celui
qui voudrait réglementer, les résultats du marché peuvent sembler susceptibles
d'une amélioration ; mais que ces résultats reflètent fidèlement les choix
personnels des consommateurs. Dans ces conditions, la réglementation viole
nécessairement la souveraineté du consommateur, sinon sa liberté.
Troisièmement, on fait remarquer que ce qui est indésirable dans les résultats
du marché ne provient pas de la liberté du choix, mais d'interventions
antérieures des hommes de l'Etat, qui ont empêché les forces correctrices du
marché de faire leur travail. Une réglementation supplémentaire, fait-on alors
remarquer, ou bien ne sert à rien (puisqu'il suffit de supprimer la
réglementation précédente) ou bien ajoute des problèmes à ceux qui existaient
déjà.
Quatrièmement, que les résultats du marché que l'on met en cause soient ou non
à regretter (du point de vue de la théorie économique, pas forcément conforme
au système de valeurs de celui qui réglemente) on argumente que la
réglementation de l'Etat est tout simplement incapable d'apporter une
amélioration. L'état de la technique réglementaire est tel que ses coûts
complets dépassent de loin quelque avantage qu'on puisse en retirer.
Les dangers à associer à la réglementation publique résultent enfin et
peut-être d'abord de l'impact de la réglementation sur les processus de
découverte qui tendent à voir le jour sur un marché libre.
Même si on juge que les résultats actuels du marché sont pour une raison ou
pour une autre insatisfaisants, on ne peut pas juger que l'intervention, et
même une intervention qui pourrait atteindre avec succès ses objectifs
immédiats, soit à l'évidence la solution correcte.
Après tout, les problèmes mêmes qui apparaissent dans le marché peuvent
déclencher des processus de découverte et de correction supérieurs à ceux qui
sont délibérément engagés par l'intervention publique.
Non seulement l'intervention délibérée des hommes de l'Etat peut être un
mauvais substitut au processus spontané de découverte par le marché, mais elle
a aussi bien des chances d'empêcher la mise en oeuvre de processus de recherche
désirables dont ils n'ont pas perçu la nécessité.
Finalement, la réglementation publique peut elle-même engendrer des processus
d'ajustement sur le marché, non voulus et indésirables, qui produisent un
résultat final inférieur à celui qui aurait émergé d'un marché libre.
Quatre niveaux.
L'impact de la réglementation publique sur le processus de découverte du marché
libre peut s'envisager à quatre niveaux distincts.
Premièrement, ceux qui veulent réglementer ont beaucoup de chances de ne pas
prévoir correctement la trajectoire spontanée du marché en l'absence de
réglementation.
Pour attribuer un état de choses indésirable à l'absence de réglementation, il
faut pouvoir prouver que si une meilleure situation était véritablement
réalisable, le marché libre n'aurait pas déjà trouvé un moyen de le
faire.
Plus spécifiquement, il y a beaucoup de demandes de réglementation qui se
fondent sur l'un ou l'autre des malentendus possibles sur le processus de
découverte du marché, quand ce ne sont pas les deux à la fois :
D'un côté, on peut réclamer l'intervention publique parce qu'on ne s'est pas
rendu compte que le marché a déjà utilisé pratiquement toute l'information qui
valait la peine d'être découverte
(de telle sorte que si les hommes de l'Etat disposaient de toute l'information
que le marché a déjà découverte et utilisée à son profit, ils trouveraient une
justification parfaitement satisfaisante à ce qui a l'air d'être une
inefficience).
D'un autre côté, la réglementation peut être réclamée parce qu'on s'imagine que
les choses ne s'arrangeront jamais à moins que les hommes de l'Etat
n'interviennent. C'est-à-dire que ces exigences pourraient être réduites au
silence si l'on pouvait comprendre qu'on peut faire confiance à de véritables
inefficacités pour engendrer à l'avenir des processus de recherche en vue de
les corriger.
Cette deuxième forme d'incompréhension peut elle-même avoir deux origines : la
première, c'est qu'on ne reconnaît tout simplement pas la tendance des marchés
à découvrir et à éliminer l'inefficacité. Dans la seconde, par contraste, on
suppose, avec beaucoup trop de confiance, que les processus du marché sont si
rapides que notre appréhension d'une inefficacité identifiable sans risque
d'erreur est la preuve qu'il s'est produit une forme ou une autre de
"défaillance" du marché et qu'on ne peut pas compter sur des processus
ultérieurs de correction.
Cette incompréhension, qui fonde si souvent les appels à l'intervention, est
certainement inspirée par une méconnaissance de plusieurs principes de base de
la théorie des processus du marché.
Ces principes montrent que :
premièrement, si l'information était parfaite, il serait inconcevable que
puissent demeurer des occasions inexploitées de réorganiser le système
d'utilisation des services productifs ou celui des produits de consommation de
façon à améliorer la situation de tous les participants au marché ;
deuxièmement, que l'existence de telles occasions inexploitées, qui reflètent
les limites de l'information sur le marché, s'exprime sur un marché libre par
des occasions de profit pur d'entrepreneur ;
troisièmement, enfin, que la tendance de telles occasions de profit est d'être
découvertes et que cela tend plus ou moins rapidement à éliminer les occasions
inexploitées d'améliorer l'allocation des ressources.
Ces principes de la théorie des processus du marché suggèrent que si une
inefficacité réelle existe, alors (peut-être à cause d'un changement récent
dans les conditions de l'offre des ressources, ou de la technique, ou des goûts
des consommateurs), c'est que la marché n'a pas encore découvert ce qu'il ne va
pas tarder à découvrir.
Ces principes peuvent être mis en cause soit en exprimant un manque de
confiance dans la tendance à l'information imparfaite à être spontanément
améliorée, ou en attribuant au marché la capacité d'atteindre l'équilibre
instantanément (c'est-à-dire en supposant que l'ignorance n'est pas seulement
un phénomène de déséquilibre, mais qu'elle disparaît au moment même où elle
émerge).
Ces deux arguments peuvent conduire à exiger l'intervention de l'Etat. Celui
qui se fonde sur le manque de confiance dans la capacité d'apprentissage
conduira à penser que les inefficacités actuelles ne tendront pas à être
corrigées spontanément (et aussi une tendance à voir de l'inefficacité là où le
marché a déjà fait les corrections nécessaires).
L'argument fondé sur la correction instantanée des déséquilibres conduit à
l'idée que les inefficacités existantes sont d'une manière ou d'une autre
compatibles avec l'équilibre, et que des mesures extra-marchandes sont
nécessaires pour réaliser la correction(*).
(*) La théorie
des "défaillances" du marché, comme elle fait abstraction des limites de
l'information, suppose en fait qu'une occasion d'améliorer l'efficacité
productive pourrait subsister en permanence tout en étant connue de tous, c'est
à dire qu'une occasion de profit certain pourrait subsister indéfiniment sans
être utilisée, ce qui est contradictoire avec la définition même du
profit.
Logiquement, les théories des "défaillances" du marché sont donc absurdes par
ce qu'elles impliquent, sans qu'on ait seulement besoin d'en examiner les
arguments particuliers.
Comme Kirzner le fait remarquer plus haut, il est bien des "inefficiences" qui
se révèlent n'en être pas une fois qu'on a compris tous les tenants et
aboutissants de la situation. En particulier, elles tiennent éventuellement
pour "illégitimes" les coûts d'information et de transaction, dont la théorie
de l'équilibre général fait abstraction.
Par ailleurs, celui qui prétend avoir "identifié" une inefficience n'a pas
besoin d'user de violence pour la corriger : comme elle implique une occasion
de profit, il peut toujours risquer son propre argent sur ce qui n'est après
tout que son opinion à lui. S'il avait raison, il sera riche, et on n'avait pas
besoin d'intervention publique pour le pousser à corriger cette "inefficience"
révélée. S'il avait tort, il aura détruit des ressources. A ce titre, le
caractère public de l'intervention n'aurait fait qu'aggraver cette destruction
des ressources car elle implique un risque moral, plus grande disposition à
prendre des risques qui résulte de l'irresponsabilité institutionnelle,
situation où l'intervention publique permet au décideur de forcer les autres à
payer ses erreurs et ses fautes. Naturellement, ces considérations sont
universelles, et elles disqualifient donc toutes les interventions de l'Etat,
du moins au regard de la norme parétienne de la théorie économique [N.d.T. :
François Guillaumat].
Deuxièmement,
examinons la probabilité que l'absence présumée d'incitations entrepreneuriales
en ce qui les concerne ne permette pas aux décideurs publics de tirer parti des
occasions d'amélioration sociale qui attendent d'être découvertes.
La réglementation publique prend la forme de plafonds et de planchers de prix
imposés, de normes de qualité réglementaires, et d'autres restrictions ou
exigences imposées dans les relations interpersonnelles du marché. Je continue
à faire l'hypothèse que l'espoir qui accompagne ces impositions étatiques, est
qu'elles contraindront les activités de marché vers les directions désirées et
aux niveaux désirés.
Mais quelle est la probabilité que les hommes de l'Etat, avec les meilleures
des intentions, sachent quels prix imposés pourraient évoquer les actions,
disons "correctes", désirées par les participants au marché?
Cette question est analogue à celle que Mises et Hayek soulevaient à propos du
socialisme "de marché" (2).
(2) "...
l'autrichien ne trouve dans la théorie de l'économie publique aucune
explication détaillée de la manière dont les hommes de l'Etat sont censés
obtenir l 'information nécessaire pour accomplir les tâches qu'ils se sont
fixées. L'information nécessaire... ne peut pas être trouvée toute ensemble à
un seul endroit ; bien au contraire, elle est dispersée entre tous les membres
de l'économie. . . "
Stephen C. Littlechild, The Fallacy of the Mixed Economy : An 'Austrian'
Critique of Economic Thinking and Policy, Londres, Institute of Economic
Affairs, 1978), p. 40.
Voir aussi Gordon Tullock, The Politics of Bureaucracy (Washington, D.
C. : Public Affairs Press, 1965), p. 124 :
"Les problèmes administratifs. . . pourraient. . . être d'une telle complexité
que la centralisation des informations nécessaire pour rendre les décisions
efficaces dans une administration publique pourrait n'être pas possible".
Les
hommes de l'Etat dans une économie réglementée ont bel et bien l'avantage
(refusé aux planificateurs socialistes) de prendre leurs décisions dans le
cadre de prix de marché authentiques. Mais la question demeure : Comment les
hommes de l'Etat sauront-ils quels prix fixer (et quelles qualités exiger, etc.
). Ou bien, pour aller plus loin, comment les hommes de l'Etat sauront-ils si
leurs précédentes décisions étaient erronées, et vers où faire les
corrections?
En d'autres termes, comment les hommes de l'Etat découvriront-ils les occasions
d'améliorer l'allocation des ressources, dont on ne peut pas supposer qu'ils
les connaissent automatiquement au début d'une initiative réglementaire?
La vérité qui s'impose au fondement de ces questions repose singulièrement sur
le fait que les hommes de l'Etat ne peuvent pas, statutairement, s'approprier
des profits pécuniaires sur le marché, dans le courant de leurs activités
(quoiqu'ils soient aussi désireux que quiconque d'obtenir un profit
d'entrepreneur au sens le plus général du terme).
Les estimations que le réglementeur fait des prix que les consommateurs sont
prêts à payer, ou des prix que les propriétaires de ressources sont prêts à
accepter, par exemple, sont des estimations qui ne sont pas inspirées par la
recherche du profit marchand.
Elles ne sont pas inspirées par le profit au moment où l' action réglementaire
initiale est entreprise, et elles ne le sont pas non plus à par la suite,
chaque fois qu'on pourrait envisager de modifier la réglementation. Alors, des
estimations de l'offre et de la demande sur le marché qui ne sont pas inspirées
par le recherche du profit marchand, ne peuvent pas traduire les incitations
puissantes à la découverte qu'inspire la recherche du profit
d'entrepreneur.
Il n'y a rien dans le déroulement du processus réglementaire qui suggère une
tendance à découvrir des occasions encore inutilisées d'améliorer l'allocation
des ressources. Rien ne garantit que les hommes de l'Etat qui pourraient
percevoir les conditions du marché plus exactement que les autres tendront
systématiquement à remplacer les réglementeurs moins compétents.
Il n'y a pas de processus entrepreneurial, et il n'y a pas de substitut aux
indicateurs du profit marchand et de la perte qui puisse indiquer facilement où
les erreurs ont été commises et comment elles pourraient être corrigées.
Ce que les réglementeurs savent (ou croient savoir) à un moment donné, a de
fortes chances de demeurer partiellement incorrect. Il ne semble exister aucun
processus systématique par lequel les réglementeurs en viendraient à découvrir
ce qu'ils ne savaient pas, d'autant moins qu'ils ne savaient pas à quel point
leur connaissance d'une situation particulière était incomplète.
Le problème soulevé ici n'est pas tout à fait le même que celui qu'ont
identifié d'autres auteurs qui critiquent l'intervention de l'Etat. On note
souvent, par exemple, que les hommes de l'Etat ne sont pas incités à minimiser
les coûts, puisqu'ils ne profiteront pas personnellement des économies qui en
résulteraient (3).
(3) On fait
remarquer, de façon encore plus rigoureuse, que la notion même de coût, perçue
du point de vue de celui qui réglemente, a peu de chances de coïncider avec
quelque notion de coût qu'on puisse choisir de juger pertinente à une recherche
de l'efficacité. Voir Buchanan, Cost and Choice, Chicago, Markham,
1969, chapitres 5 et 6.
Le problème soulevé ici diffère substantiellement de questions telles que les
incitations à mettre en oeuvre des améliorations connues.
En effet, même si on pouvait imaginer un décideur public si dévoué à la
communauté qu'il garantisse l'adoption de tous les moyens connus pour réduire
les coûts, on ne peut toujours pas l'imaginer capable de deviner des techniques
encore inconnues pour réduire ces coûts. Ce que l'homme de l'Etat sait, il le
sait, et on peut imaginer qu'il cherche à savoir ce dont il sait qu'il ne le
sait pas.
En revanche, à moins d'un accident pur et simple, on a de la peine à se le
représenter à la découverte d'occasions d'améliorer l'efficacité dont il est
complètement inconscient. Le décideur public n'est pas soumis à l'incitation
entrepreneuriale de la recherche du profit, qui semble inspirer continuellement
et avec succès des possibilités jusqu'alors inimaginables d'éliminer des
dépenses inutiles. Rien au sein du processus réglementaire ne semble capable de
simuler, même de façon lointaine, le processus de découverte qui fait si
intégralement partie du marché libre.
Troisièmement, il faut voir si l'intervention publique ne risque pas d'étouffer
ou d'inhiber des processus utiles de recherche, qui auraient pu naître sur le
marché.
Le plus sérieux effet de la réglementation publique sur le processus de
découverte du marché pourrait bien être que la réglementation, de diverses
manières, décourage, entrave et peut même complètement étouffer le processus de
découverte du marché. En fait, on a remarqué qu'une grande partie de la
réglementation est introduite par ignorance de ce processus.
La réglementation publique peut tout simplement empêcher d'exploiter les
occasions de profit pur d'entrepreneur. Un prix-plafond, un prix-plancher, une
fusion empêchée, ou une exigence de sécurité imposée peut empêcher des actes de
gestion éventuellement profitables.
De telles contraintes et exigences peuvent viser à bloquer des activités
particulières. Dans ce cas, ce qui est vraisemblable, c'est que l'activité
contrôlée, visible et exposée comme elle l'est, donne une rentabilité normale,
mais sans profit d'entrepreneur particulier. Les restrictions et les exigences
réglementaires, cependant, ont aussi des chances d'empêcher des activités qui
n'ont pas été perçues par qui que ce soit, y compris par les autorités qui
réglementent. Les contraintes réglementaires, en somme, risquent d'empêcher la
découverte d'occasions de profit pur.
Que la réglementation publique entrave la concurrence est un fait connu. Les
"droits" de douane, les autorisations préalables, la législation du travail, la
réglementation du trafic aérien, la réglementation bancaire, réduisent le
nombre des participants éventuels au marché pour des produits
particuliers.
La réglementation publique, par conséquent, est responsable d'imposer des
inefficacités monopolistiques (des pertes sociales pures) à l'économie. Mais
ces pertes ne représentent nullement l'ensemble de l'impact des mesures
anticoncurrentielles souvent impliquées par les contraintes
réglementaires.
Comme nous l'avons noté plus haut, l'effet bénéfique de la concurrence comprise
comme un processus d'émulation, résulte de la liberté d'entrer. Ce que les
réglementations publiques créent si souvent, ce sont des barrières
institutionnelles à l'entrée. La liberté d'"entrée", dans l'approche
autrichienne, se réfère à la possibilité, pour les concurrents potentiels, de
découvrir et d'agir pour exploiter les occasions de profit pur. Si l'entrée est
bloquée, de telles occasions risquent tout simplement de n'être jamais
découvertes, ni par les entreprises en place dans l'activité, ni par les
autorités réglementaire, ni par des entrepreneurs extérieurs qui auraient pu
découvrir de telles occasions, si on leur avait permis de les exploiter une
fois découvertes.
A partir de cette perspective-là de l'effet anti-concurrentiel de la
réglementation, il découle qu'une bonne partie de la réglementation
explicitement instituée pour créer ou pour maintenir la concurrence ne porte
pas moins atteinte au processus concurrentiel-entrepreneurial que ne le font
les autres formes de réglementation qui restreignent la concurrence.
L'entrée des concurrents, au sens dynamique, ne signifie pas nécessairement
l'entrée d'entreprises de taille grossièrement équivalente. Par exemple,
l'entrée pourrait impliquer qu'un seul gros producteur à bas prix de revient
remplace, par fusion ou par d'autres moyens, un certain nombre de producteurs
dont les coûts sont relativement plus élevés. L'action antitrust, qui vise
ostensiblement à promouvoir la concurrence, pourrait empêcher cette forme
d'entrée.
Une réglementation de ce genre empêche par conséquent l'appropriation d'un
profit pur, qu'on pourrait obtenir dans ce cas en découvrant et en mettant en
oeuvre la possibilité d'abaisser le prix de vente en tirant parti d'économies
d'échelle jusque là inexploitées, voire inimaginées.
Les critiques savantes de la réglementation attirent souvent l'attention sur
les effets indésirables de prix imposés. Un prix plafond pour un produit ou un
service particulier (le contrôle des loyers par exemple) tend à créer une
pénurie artificielle (de logement). Ces conséquences importantes, et bien
reconnues des prix imposés résultent des efforts des législateurs pour en
prescrire qui ne correspondent pas aux niveaux d'équilibre.
A côté de la discoordination engendrée par ces prix imposés sur le marché des
biens et des services existants, les impositions de prix (et aussi de qualité)
peuvent aussi bien empêcher la découverte d'occasions entièrement nouvelles. Un
plafond de prix ne fait pas que bloquer les parties supérieures d'une courbe de
demande donnée. Il peut aussi empêcher la découverte de nouvelles sources
d'approvisionnement qui n'étaient pas soupçonnées jusqu'à présent (qui en
l'absence du plafond auraient tendu à déplacer l'ensemble de l'offre vers la
droite), ou celle de produits entièrement inconnus auparavant (tendant à créer
des courbes d'offres pour des graphiques entièrement nouveaux) (4).
(4) Le
Professeur Machlup parlait à juste titre de "la fertilité de la liberté" en ce
qu'elle engendre la possibilité de nouvelles découvertes.
Fritz Machlup, "Liberalism and the Choice of Freedoms" in Roads to Freedom
: Essays in Honour of Friedrich A. von Hayek, ed. Erich Streißler (Londres
: Routledge and Kegan Paul, 1969), p. 130.
C'est la recherche du profit pur qui tend à révéler ce genre de
possibilités.
Les restrictions et les exigences de prix et de qualité de même que les
interdits opposés à certaines formes d'organisation ont pour effet (d'une
manière compréhensible dans son principe mais non précisément prévisible)
d'inhiber la découverte par les entrepreneurs. Les plafonds de prix, par
exemple, non seulement restreignent l'offre des ressources connues de gaz
naturel (ou des réserves potentielles), ils empêchent aussi la découverte de
gisements totalement inconnus.
Les essais obligatoires préalables à la mise en vente des médicaments, un autre
exemple, ne font pas que réduire l'offre des produits pharmaceutiques nouveaux
là où le succès de la recherche aurait été plus ou moins prévisible. Ils
réduisent aussi la découverte entrepreneuriale de procédures de recherche
totalement inconnues. En face des avantages, quels qu'ils soient, qu'on peut
attendre de la réglementation et de l'intervention de l'Etat, on est obligé de
mettre en balance, à titre de coût intrinsèquement incommensurable,
l'étouffement du processus marchand de découverte(**).
(**) La clé de
cette démoralisation, et de l'irrationalité qui en résulte, est que la décision
publique, par nature, viole le consentement d'une personne au moins (ce qui
écarte nécessairement du critère de Pareto), c'est-à-dire refuse nécessairement
et par avance de tenir compte des raisons que la victime aurait eues de faire
un autre choix : elle oblitère par essence une partie de l'information
pertinente, existante ou potentielle [N.d.T.: François Guillaumat].
Enfin, il
convient d'évoquer la création vraisemblable par l'intervention publique
d'occasions de tirer profit de processus de découverte nouveaux, et pas
forcément désirables, qui n'existeraient pas sur un marché libre.
Il existe encore cependant encore un aspect aux effets complexes de la
réglementation publique : que cela soit voulu ou non par les autorités
réglementaires, et qu'elles en aient ou non conscience, l'imposition de
contraintes et d'exigences institutionnelles a tendance à créer des occasions
de découverte entrepreneuriale entièrement nouvelles, et pas nécessairement
désirables.
Que de telles occasions puissent être créées résulte de l'extrême improbabilité
que les contraintes de prix, de qualité ou de quantité instituées par les
hommes de l'Etat rapprochent si peu que ce soit d'une configuration
d'équilibre. Au contraire, ces contraintes induisent de occasions de pur profit
qui n'existeraient pas sans elles, en même temps qu'elles réduisent ou
éliminent d'autres occasions de profit qui auraient existé autrement. Cette
redistribution des occasions de pur profit, bien sûr, a peu de chances d'être
l'objectif explicite de la réglementation ; et elle n'a même pas beaucoup des
chances d'être jamais complètement identifiée par les autorités. L'ignorance
des marchés est un fait de la vie économique. Il s'ensuit que le remplacement
d'un ensemble de prix libres par un ensemble de prix réglementé, signifie
simplement que la réglementation peut avoir causé une forte modification dans
la structure du processus de découverte. C'est ce processus modifié que le
marché tendra à suivre du fait de la réglementation.
Cette altération dans le système de découverte du marché est étroitement liée
au fait souvent remarqué que la réglementation peut induire un système
différent de situations d'équilibre sur le marché. Ces conséquences, au
surplus, peuvent n'avoir pas été correctement prédites par les autorités, et
ils peuvent, en fait, les trouver tout à fait indésirables. La réglementation
impose des coûts qui ne sont pas immédiatement reconnus (5).
(5) Murray L.
Weidenbaum, "The Impact of Government Regulation" (Etude préparée pour le
Subcommittee on Economic Growth and Stabilization du Joint Economic Committee,
Congrès des Etats-Unis, juillet 1978).
Cf. aussi Ernest C. Pasour, "Hide and Seek : Hidden Costs of Government
Regulation, " World Research INK, 2 (décembre 1978), pp. 5-passim.
A moins que, hypothèse fantastique, les autorités réglementaires (agissant
mystérieusement de façon parfaitement coordonnée) soient complètement informées
de toutes les données pertinentes sur le marché, ils seront en général
incapables d'identifier quelles occasions de profit nouvelles ils créent par
leurs propres actions réglementaires.
Par conséquent, il est inévitable que l'imposition d'un ensemble de contraintes
réglementaires sur le marché mette en mouvement une suite d'actions
entrepreneuriales qui n'auront pas été prévues, et conduise par conséquent à
des résultats finaux totalement inattendus, voire indésirables (6).
(6) Il y a
mainte preuve du fait que l'imagination et l'innovation ne s'arrêtent pas du
fait de la législation restrictive : elles sont simplement déviées vers les
moyens de la contourner. Friedman, An Economist's Protest, p. 149.
Une forme d'occasion de "profit" naissant de la réglementation à laquelle on
s'attend bien maintenant quoiqu'on la recherche rarement concerne évidemment la
corruption des autorités réglementaires et les pots-de-vin. On maîtrise bien la
théorie des chemins regrettables que la recherche entrepreneuriale du profit
pur tend nécessairement à emprunter si on impose des restrictions arbitraires à
des activités qui seraient rentables en leur absence. (7)
(7) Voir, par
exemple Nicholas Sanchez et Alan R. Walters, "Controlling Corruption in Africa
and Latin America", in The Economics of Property Rights, ed. Eirik
Furubotn et Svetozar Pejovich (Cambridge, Mass : Ballinger, 1974);
Edward C. Banfield, "Corruption as a Feature of Governmental Organization, "
Journal of Law and Economics, 18 (Décembre 1975), pp. 587-605;
et
Simon Rottenberg "Comment", Journal of Law and Economics, 18,
(Décembre 1975), pp. 611-615.
En somme, la leçon fondamentale que l'on peut tirer de ces conclusions est
simple : le processus entrepreneurial concurrentiel étant un instrument de
découverte de ce qui est encore inconnu, ne peut pas être décrit en des termes
autres que généraux.
L'imposition de contraintes réglementaires a donc nécessairement pour résultat
d'engendrer un ensemble de conséquences différent de celui qui apparaîtrait sur
un marché libre, et selon toute probabilité moins désirable que lui. On peut
donc décrire l'ensemble des conséquences non planifiées et non désirées de la
réglementation comme "le processus de recherche purement parasite" (***)
(***) Ce que
décrit Kirzner n'est que ce qui se passe si les hommes de l'Etat sont
parfaitement désintéressés et soucieux de l'intérêt général.
Si on relâche cette hypothèse (que fait Kirzner pour montrer que sa critique
peut porter exclusivement sur la production et l'utilisation de l'information)
et si on reconnaît que les hommes de l'Etat prennent des décisions compatibles
avec leurs intérêts matériels pris au sens le plus étroit, on peut décrire par
ailleurs l'autre partie du processus entrepreneurial parasite : tout un
grouillement de recherche des (pseudo) profits de la spoliation légale, à
laquelle se livrent les membres de la société politique dans une économie mixte
: on peut en dégager deux formes de "profit" pur d'entrepreneur :
— ceux qu'apportent les nouveaux procédés inventés par les uns pour voler les
autres (car il n'y a pas plus de profit certain dans la spoliation légale
qu'ailleurs : les pseudo-investissements anciens ne tendent à rapporter que le
taux normal de rentabilité), et
— ceux que recherchent les victimes des premiers en imaginant les moyens de
leur échapper.
La seule différence avec ce que décrit Kirzner est que les hommes de l'Etat y
reconnaissent que l'action publique ne profite jamais qu'à des personnes
privées (ce qui est public c'est le système de décision, pas les personnes) et
qu'ils agissent en conséquence. La corruption est un moyen de concilier en
partie ces intérêts par un échange mutuellement avantageux [N. d. T. : François
Guillaumat].
3. Les
preuves de l'invention
Les économètres ont entrepris de mesurer les conséquences de politiques
économiques particulières. Ils ont dû mobiliser une bonne partie de leur
ingéniosité et de leur raffinement technique pour traiter le formidable
problème de décrire ce qui aurait pu se passer en l'absence de politique
particulière. Le problème de décrire ce qui aurait pu se passer, mais ne s'est
pas fait, existe même dans des situations où tous les choix proposés aux
décideurs sont clairement définis, de telle sorte qu'on sache au moins la liste
des options dans laquelle les choix auraient été faits.
Le problème vient du fait qu'il n'est pas possible, sans une conjecture plus ou
moins compliquée, d'être sûr du choix qu'un décideur particulier aurait pu
faire dans des circonstances hypothétiques.
Le problème devient infiniment plus formidable si l'on désire décrire ce qui,
dans des circonstances hypothétiques précises, aurait pu être spontanément
découvert. Là, le problème n'est pas seulement que les préférences d'un
décideur particulier sont inconnues. Le problème, c'est qu'on ne peut pas
imaginer quelles occasions de choix particulières, encore inconnues pourraient
avoir été découvertes dans des circonstances hypothétiques données.
Il ne faut pas s'étonner, par conséquent, qu'il soit difficile d'identifier les
pertes qui résultent de ce que la réglementation étouffe les processus
marchands de découverte. En fait, on ne devrait même pas être surpris que
l'analyse elle-même ait eu tendance à négliger ces pertes.
On ne peut donc qu'espérer attirer brièvement l'attention sur des études qui
fournissent éventuellement un parfum d'illustration aux formes de perte
engendrées par les contraintes réglementaires, que j'ai essayé de
souligner.
En vue d'une telle illustration, je ferai des emprunts au processus de
découverte engendré par la recherche des profits d'entrepreneur dans
l'innovation technique et dans le contrôle financier des sociétés.
4. Les inventeurs-innovateurs
Une bonne partie de la recherche récente en économie est consacrée à comprendre
l'innovation. [Rappelons que ce texte est écrit en 1979, il y a trente
ans]
Une faible partie de ces études a étudié l'effet de la réglementation publique
sur l'activité de recherche aux frontières de la technique.
Quoique les auteurs de ces études ne se soucient pas principalement de l'effet
de la réglementation sur les incitations des entrepreneurs, il est difficile de
lire leurs écrits sans être frappé par leur pertinence directe pour les
préoccupations de cette étude.
Un ouvrage de la Brookings Institution paru en 1971, par exemple, était
consacré à un symposium examinant le changement technique dans les industries
réglementées (en particulier la production électrique, les télécommunications
et le transport aérien et de surface).
Dans le cadre analytique où cet examen était mené, on s'arrêtait brièvement à
la thèse, peut-être trop rapidement attribuée à Schumpeter, que c'est
"l'incitation à gagner de très gros bénéfices" qui "pousse les entrepreneurs à
mettre en oeuvre de nouvelles techniques", de sorte que les limites imposées à
ces bénéfices par les organismes réglementaires pourraient freiner de telles
innovations.
On note de même un lien possible entre les contraintes réglementaires et un
éventuel ralentissement de la recherche en pharmacie.
L'étude classique du professeur Peltzman, examinant l'effet des Drug
Amendments de 1962 sur la recherche pharmaceutique, ainsi que d'autres
travaux, ont conduit à ce qu'on discute largement l'éventualité que cette
recherche aux Etats-Unis reste sérieusement à la traîne des autres pays
(8).
(8) Sam
Peltzman : "An Evaluation of Consumer Protection Legislation : The 1962 Drug
Amendments", Journal of Political Economy, 81, (septembre-octobre
1973), pp. 1049-1091.
Voir aussi David Schwartzman, Innovation in the Pharmaceutical
Industry (Baltimore : Johns Hopkins Press, 1976).
Les résultats de Peltzman ne peuvent pas prouver que la réglementation empêche
la découverte "entrepreneuriale", à savor la découverte de possibilités
jusqu'alors inconnues, inconnues même au sens où on ne savait pas qu'elles
seraient découvertes.
C'est en fait que les résultats de Peltzman seraient aussi bien compatibles
avec une conception de la recherche supposant qu'on connaisse déjà l'existence
de potentialités que la recherche mettrait à jour si cela ne coûtait pas trop
cher. Cependant, une fois qu'on se soucie de découverte entrepreneuriale, il
est difficile de ne pas lier les résultats de Peltzman avec le postulat d'un
processus entrepreneurial entravé par des contraintes réglementaires.
5. Les inventeurs-initiés
Un autre domaine important où le rôle de la découverte entrepreneuriale a été
explicitement exploré, est celui de la finance des sociétés.
Henry Manne discute de l'impact d'une réglementation restrictive des initiés
sur le comportement entrepreneurial dans les sociétés (9).
(9) Henry G.
Manne, Insider Trading and the Stock Market (New York, Free Press,
1966).
L'étude de Manne étudie à fond les incitations pécuniaires nécessaires pour
susciter la vigilance entrepreneuriale, et son expression dans le monde des
sociétés, et la partie que l'action des initiés pourrait jouer, en l'absence de
réglementation restrictive, pour fournir des occasions de profit capables de
récompenser les bons entrepreneurs.
La répression des activités d'initiés, montre Manne , aussi plausibles que
puissent apparaître les raisons d'imposer des restrictions réglementaires, tend
à inhiber l'esprit d'entreprise au sein des sociétés (10).
(10) Quoiqu'il
existe bien d'autres études illustrant les distorsions cachées qu'engendre la
réglementation, je ne les cite pas ici, puisqu'elles n'attirent pas directement
notre attention sur le processus de découverte par le marché et ses
modifications à la suite de contraintes réglementaires.
6.
Conclusion [de l'article de Kirzner]
Les inconvénients les moins patents de la réglementation publique sur les
marchés sont inhérents à la manière dont les restrictions, les contraintes, et
les contrôles réglementaires interfèrent avec le processus spontané de
découverte que le marché libre a tendance à engendrer.
Ces inconvénients doivent être soigneusement distingués des autres désavantages
qui résultent aussi de l'intervention de l'Etat.
Mettre l'accent sur les dangers de la réglementation à partir d'une
préoccupation pour les processus de marché ne justifie pas, en soi et par soi,
une condamnation absolue de la réglementation publique du processus de marché.
Une telle condamnation nécessiterait en plus une prise en compte complète, non
seulement d'autres dangers que ceux qui sont exposés ici, mais aussi les
avantages qu'on espère tirer d'une réglementation.
En dernière analyse, la politique publique dépend nécessairement des jugements
de valeur de ceux qui la font ou de ceux qu'ils entendent servir.
En revanche, aucune décision de réglementation économique publique ne doit
pouvoir être prise sans une pleine compréhension de tous les dangers inhérents
à une telle réglementation.
Et cette compréhension-là, on l'obtient particulièrement en étudiant les
processus marchands de découverte par les entrepreneurs."
V. Un
dernier mot de mon cru.
C'est pourquoi l'issue des ajustements financier et économique en cours se
trouve dans les processus marchands de découverte par les entrepreneurs et en
rien dans des réglementations publiques supplémentaires (de forme budgétaire ou
d'autres formes). Bien au contraire, de telles réglementations publiques
ne peuvent que nuire au développement des processus.
"Ce que Jupiter veut perdre, il les rend fous"
aimait à citer Jacques
Rueff.
Etant donnée la teneur des propos des hommes politiques et de leurs affidés en
France sur ce qu'ils dénomment la "crise financière" ou la "crise économique",
étant données les nouvelles réglementations publiques à quoi les uns et les
autres songent, je me demande si la folie ne règne pas désormais en France, si
elle n'a pas pris le pas sur le socialisme pour
en démontrer finalement sa forme achevée, sa perfection.
En d'autres termes, il y a une grandeur dans le mal aussi difficile à atteindre
que la grandeur dans le bien : en France, il semble bien que nous l'ayons
atteinte.
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Commentaires
On voit mal le rapport entre l'innovation et les prix des titres.
Quel est le rapport entre l'innovation et le prix des titres ?
Il y en a au moins trois intimement liés qui m'ont amené à parler des prix des marchés financiers plutôt que des prix des marchés des titres financiers.
L'un est que l'innovation a donné naissance à des "instruments financiers" échangeables qui n'ont que peu de choses à voir avec les titres financiers d'hier, encore échangeables aujourd'hui, et qui s'y juxtaposent. Il y a ainsi ce qu'on ne voit pas et ce qu'on voit.
Un autre est que ce qu'on dénomme "titrisation" recouvre plus une organisation des instruments ou titres financiers non échangeables pour qu'ils soient échangeables sur le marché secondaire - ce qu'on ne voit pas - que la simple confection de titres financiers échangeables sur ce marché - ce qu'on voit -.
Un troisième est que, d'un côté, le prix d'un marché financier est certes toujours le résultat de l'ajustement d'une offre et d'une demande - ce qu'on voit ou qu'on ne devrait pas perdre de vue -.
De l'autre, l'innovation a ouvert des champs d'action à des rationalistes dont les conseils ont été écoutés.
Dans ces champs, ceux-ci ont eu la prétention, au travers des modèles mathématiques de prix qu'ils concoctaient, de débusquer les "bons" prix des marchés et de vendre l'information. Et l'information a été achetée par toutes sortes d'épargnants/investisseurs - tout cela, on ne le voit pas -.
Mais la loi de l'offre et de la demande a fait voir que l'information n'en était pas une...
comme en attestent les ajustements financier et économique, point de départ de mon texte..
Et mon texte de s'appuyer sur Kirzner pour en définitive dénoncer ces rationalistes, leur fausse science et les conséquences de celle-ci - parmi elles, les nouvelles réglementations absurdes des réglementeurs, autre type de rationalistes - ;
et pour leur opposer les processus marchands de découverte par les entrepreneurs, de science vraie et honnête.
Merci pour le message et bonne année 2009.
Hayek avait tort : n'y a pas de raison d'appeler "rationalistes" des gens qui croient pouvoir réduire à des lois statistiques ce qui est un produit de la pensée.
Son "constructivisme" est bien au contraire une négation de la rationalité réelle des agents économiques, au nom de lois auxquelles on nous explique qu'ils ils devraient se conformer mais sans nous dire comment.
C'est pourquoi il faudrait trouver un moyen de multiplier des exemples de ce que dit Kirzner et qui seraient tirés des marchés financiers : c'est la seule manière de faire comprendre aux "hommes pratiques" dont parlait Pareto qu'ils sont en train de faire le contraire de ce qu'il faudrait faire, parce que, fondamentalement, ils ne comprennent pas comment fonctionnent les marchés --ni comment l'intervention de l'état empêche leur fonctionnement.
Le fonctionnement des marchés, c'est ce dont l'économie mathématique ne peut pas rendre compte, parce qu'elle traite comme des tendances mécaniques ce qui est le produit de la recherche du profit par des entrepreneurs-innovateurs.
Alors elle fait comme si le problème était résolu ou alors, au contraire, posent au "bon" fonctionnement des marchés des conditions qui ne sont même pas concevables, de sorte qu'n puisse toujours dire qu'il ne le sera jamais.
Pourquoi être surpris que, dans leur ignorance persistante du rôle de l'entrepreneur dans la tendance aux ajustements aussi bien qu'à l'innovation, ils soient désemparés quand le marché ne se conduit pas comme ils l'avaient imaginé ?
Le mot "rationaliste" est, comme beaucoup de mots, dénaturé par les "nominalistes". Et les traducteurs ne sont pas étrangers à cette dénaturation quand les écrits en jeu sont de langue étrangère - cas de Hayek -.
Je n'aurais pas du l'employer, mais parler plutôt de "réductionnistes", type de constructivistes par excellence.
Il reste qu'en tant qu'économiste, le mot "rationalité" m'escagasse au plus au point car il me semble avoir permis de supplanter dans le langage courant le mot de bon sens qu'est l'"économie" et tout ce qu'il recouvre : en particulier,
- la "loi de l'économie", point de départ de la mécanique physique si chère aux constructivistes pour leurs analogies,
- l'"économie de pensée" chère à Ernst Mach et Henri Poincaré - la tendance de la science, c'est l'économie de pensée - et
- l'épargne si détestée et incomprise par John Maynard Keynes.
Tel que le mot "rationalité" est employé aujourd'hui, il cache, à défaut d'interdire, toute référence à l'ignorance de l'être humain. On le fait aller de conserve avec l'incertitude déterministe et non pas avec l'incertitude non déterministe...
L'économie, en tendance ou en loi, est au contraire en harmonie avec l'ignorance de l'être humain et avec sa limitation permanente par celui-ci. Elle amène à y penser (ce fut mon cas).
Et cela Bastiat l'avait bien compris dès la première moitié du XIXème siècle.
Bien évidemment, tout cela est en décalage, pour ne pas dire opposé à 180 degrés, avec le constructivisme ou avec l'adoration d'un prétendu "sens de l'histoire".
Merci encore pour le message.
Juste une remarque à propos d'I.O.S. (Investors Overseas Services). Ce fut bien plus complexe, et pas tout-à-fait une « cavalerie » à la Madoff, du moins jusqu'à la fin des années soixante.
En réalité, la dérive frauduleuse fut amorcée avec l'irruption de Robert Vesco et de son International Controls Corporation.
Une bonne source en guise d'introduction : Charles R. Geisst, "Wall Street: A history from its beginnings to the fall of Enron" (Oxford University Press, 2004).