Paris, le 25 avril 2009.



1. James Tobin et la macroéconomie, modèle décennie 1970.

Il y a trente ans - grosso modo, une génération -, James Tobin (1979) (1) faisait le point sur la théorie macroéconomique.  Il recevra le prix Nobel de science économique en 1981.
Il constatait que beaucoup d'observateurs, économistes et juristes, percevaient que leur "chère" macroéconomie était en crise.

Sir John Hicks, le metteur en scène de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie de John Maynard Keynes (1936), le constructeur du "pont aux ânes" des technocrates (à savoir
le "modèle IS-LM"), prix Nobel 1972, venait de le reconnaître dans une conférence (1974) intitulée La crise de l'économie keynésienne.

Selon Tobin, la nature de la crise tenait d'abord au fait qu'elle n'avait pas de fondement microéconomique. En d'autres termes, elle ne recoupait pas les développements mathématiques des théoriciens de l'équilibre économique général.  Un certain nombre de ces derniers venaient d'ailleurs, à la fin de la décennie 1950, d'abandonner les mathématiques des systèmes ou des calculs de variations pour la mathématique de Bourbaki...

Pour ne pas s'exprimer d'une manière mécanique, Tobin fait valoir que la crise tenait plus encore au fait que les "médecins", d'accord sur la "pathologie", ne l'étaient pas sur les causes.

Pour les uns, les variations de prix n'équilibraient pas tous les marchés ("théorie du déséquilibre").

Pour les autres, vous et moi - les "agents" comme nous sommes appelés - avions des prévisions rationnelles qui faisaient qu'il y avait ajustement continu des prix des marchés ("nouvelle macroéconomie classique").

Soit dit en passant, il y a dix ans, à l'aube de l'année 2000, des macroéconomistes encore écartelés entre tous les courants de leur discipline ou entre les échecs des politiques économiques qu'ils avaient conseillé de mener aux politiques en sont arrivés à dire que la "macroéconomie en économie ouverte" créaient des "énigmes". Et le nombre de "six" fut même avancé (cf. Obstfeld et Rogoff, 2000).



2. L'équivalence macroéconomique.

Mais revenons à Tobin.
A l'époque, mi-décennie 1970, un débat particulier faisait rage chez les macroéconomistes sur ce qu'a appelé James Buchanan (1976), prix Nobel 1986,  le "théorème d'équivalence ricardienne" : il reviendrait au même pour l'agent "vous ou moi" que l'Etat - autre agent du théâtre - payât "ses" dépenses par la fiscalité ou par l'emprunt de monnaie, voire par l'émission de monnaie.

Et les hérauts du théorème de faire un parallèle avec un autre théorème d'équivalence, de la décennie 1950 : celui de Modigliani - Miller (l'un, prix Nobel 1985, et l'autre, prix Nobel 1990) selon quoi il reviendrait au même pour une firme qu'elle finançât son activité par émission d'actions ou par emprunt de monnaie.

Et Tobin de conclure qu'on ne pouvait pas trancher le débat... sous entendu par recours à la seule logique.
Pour y parvenir, il fallait faire des études empiriques des choix d'actifs et des comportements d'épargne (Tobin, op.cit., p.72)

Soit dit en passant, en bon keynésien, Tobin supposait que l'Etat avait la maîtrise de l'offre de monnaie et sous entendait que la marché financier répondait à toute sollicitation.
Dont acte.
Mais - parenthèse - pourquoi en serait-il ainsi puisqu'il n'en est rien du marché du travail - du "plein emploi permanent"... - comme le soutiennent Keynes et ses disciples ? Je ferme la parenthèse.



3. Le "pont aux ânes" a été franchi.

Comme s'ils avaient bien reçu la leçon de Tobin, depuis plus de trente ans,

 

 

 

 

 

 

 





les technocrates "complices" (ci-dessus) des gouvernements successifs de l'Etat de la France se sont moqués de la situation des comptes publics malgré ce qu'avait expliqué Jacques Rueff dans la décennie 1940 et qui l'amenait à conclure : 

            "acceptez l'ordre financier et refusez l'esclavage",
            "c'est par le déficit que les hommes perdent
              la liberté".

Les déficits se sont accrus progressivement pour atteindre cette année, à la dernière prévision, plus de cent milliards d'euros.

Mais la prévision vient d'être dépassée !  

A son montant, mais sans le citer, le président de la République vient d'ajouter sa patte - ou sa pâte, comme vous voudrez - si tant est qu'il ne l'avait pas mise auparavant.

Il a en effet déclaré, le vendredi 24 avril 2009, dans un discours, qu'il augmentait les dépenses de l'Etat d'un montant de : 

                             1,3 milliards d'euros

pour venir en aide à l'emploi des "jeunes".



4. L'expérience in vivo.

Tout se passe comme si nous étions dans une expérience in vivo destinée à étudier les choix d'actifs et les comportements d'épargne dans une économie ouverte.

Et cette expérience sans précédent s'est doublée de l'expérience, elle aussi sans précédent, qui a commencé en 1999 et qui a retiré à l'Etat français le privilège de la maîtrise de l'offre de monnaie - pour autant qu'il l'avait : c'est certes l'hypothèse de Keynes et de Tobin, entre autres, mais ce n'est pas celle de Rueff - pour le donner à la Banque centrale européenne, créée pour l'occasion.

"Exit" donc le paiement des dépenses de l'Etat de la France par émission de monnaie, par la "planche à billets", par le "disque dur".

Restent le marché financier et son ajustement actuel.



5. "At the end of the line..."

Il reste que tout cela nous situe dans une ligne de pensée économique qui fait fi
- de la logique (cf. remarque de Tobin sur le recours à l'expérience pratique pour trancher), mais aussi
- des règles de droit
comme méthode de connaissance de la réalité économique.
Dans le meilleur des cas où elle ne fait pas abstraction de ces règles, elle laisse de côté l'effet de ses règles sur les actions de vous et moi.

Mais,en effet, sauf à faire abstraction des règles de droit, la fiscalité, vol de ressources légal, hic et nunc, ne saurait être équivalente à des échanges volontaires intertemporels de monnaie et d'actifs, bref à des contrats financiers convenus librement, et cela non pas pour une question de temps, mais pour une question de droit.

De même, l'action d'une société de capital qui est un droit de propriété sur les revenus nets ou le capital de la société en question ne saurait être équivalente à la partie "dette" d'un contrat financier, cette fois non pas pour une question de droit, mais pour une question d'instrument juridique.

Cette ligne de pensée économique ne peut que conduire au désastre ses affidés et ceux que ces derniers assujettissent par la force ou par la peur.

Une fois de plus, pour conclure, je rappellerai ces mots de François René de Chateaubriand :










"[...] regardez à la fin d'un fait accompli, et vous verrez qu'il a toujours produit le contraire de ce qu'on en attendait, quand il n'a point été établi d'abord sur la morale et la justice."







Le fait en accomplissement est l'intervention de l'Etat dans la vie de vous et moi pour le bien de la France et le nôtre.  Il n'est fondé ni sur la morale, ni sur la justice, mais sur le détournement de l'une et de l'autre. L'accomplissement apporte notre mal et celui de la France.



Référence.

(1) Tobin, J. (1979), Asset Accumulation and Economic Activity (Reflections on Contemporary Macroeconomic Theory), The University of Chicago Press, Chicago.


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