Paris, le 10 mai 2009.



I. Rhétorique

Certains voudraient que "la science fît des progrès", à commencer par Gaston Bachelard qui s'exprime ainsi dans La formation de l'esprit scientifique (1938), il y a donc soixante dix ans.

Pourtant, la science ne saurait faire des progrès, elle n'est que le produit de l'activité humaine.
Seul l'être humain qui a choisi à certains moments de sa vie de mener une action scientifique, de réduire son ignorance sur la réalité, d'augmenter ses connaissances sur icelle, de les faire partager, de les donner ou de les vendre, bref, seul l'être humain fait et fait faire des progrès, il se perfectionne.

Et il en est ainsi parce que notre être humain se pose des problèmes et tente de les résoudre.
Autre façon de s'exprimer, notre être humain rencontre des obstacles et essaie de les surmonter.

Problème ou obstacle.

Soit dit en passant, "problème" et "obstacle" sont deux mots synonymes (cf. Henri Guitton, 1979, De l'imperfection en économie), ce que semble ignorer Bachelard quand il écrit dans le chapitre premier :
 
"… que c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique" .

Il aurait pu tout autant écrire :
 
"… que c'est en termes de problèmes qu'il faut poser l'obstacle de la connaissance scientifique"

En d'autres termes, la phrase est vide de sens.

Complexité.

Soit dit en passant encore, quelques lignes plus bas, Bachelard voit dans la "complexité des phénomènes" un "obstacle externe" et il insiste sur "l'acte même de connaître".

Mais il ne voit pas que le mot "complexité" qu'il emploie est une façon rhétorique de ne pas parler d'ignorance de l'être humain, point de départ de l'acte de connaître.  C'est une façon de projeter son ignorance sur ce qu'on cherche à étudier.

L'ignorance de l'être humain.

La phrase de Bachelard est d'autant plus vide de sens que, obstacle ou problème, ce n'est pas la connaissance scientifique qui doit être en question, mais l'ignorance de vous et moi sur la réalité.  Encore faut-il que cette ignorance spécifique à chacun n'ait pas été mise de côté au départ, consciemment ou non (cf. annexe en fin de billet).

L'ignorance est la matière première de l'activité scientifique même si elle est mise de côté par une certaine communauté scientifique et ses complices politiques et fait que la connaissance l'est de plus en plus (cf. Jean François Revel 1988 et La connaissance inutile ou François Lurçat (2003), De la science à l'ignorance ).

Une connaissance ne saurait être un problème ou un obstacle.

Une connaissance - nécessairement acquise - n'est jamais qu'une limitation de l'ignorance de l'être humain.

C'est l'ignorance de l'être humain dans des limites ignorées par celui-ci le problème ou l'obstacle.

Mais la perversion actuelle, dans l'air du temps, est que l'opinion en arrive, semble-t-il, à considérer que la connaissance, et non pas l'ignorance, est le problème ou l'obstacle.


II. L'individualisme méthodologique.

En écrivant ce qui précède, je fais de l'"individualisme méthodologique".

Mais l'individualisme méthodologique est, le plus souvent, une considération – dans le meilleur des cas - dénaturée par les mêmes de la communauté scientifique précédente.
Dans le pire, elle démontre leur inculture – bien qu'ils revendiquent la culture sur tous les tons  – si haut placés soient-ils dans la pièce montée républicaine, modèle "Vème République française"…

Ils voudraient en effet que l'individualisme méthodologique fût "… l'analyse de la vie économique comme résultat d'une multitude de décisions individuelles..." (cf. "Paradigme", Dictionnaire des sciences économiques, PUF, 2001)

Il n'en est rien.

L'individualisme méthodologique consiste, en particulier, à partir du fait que n'importe qui ignore à sa façon la réalité où il vit et dont il est un élément, cela dans certaines limites qu'il ignore tout autant.

Mais, comme dit l'autre, "il se soigne".
En termes plus châtiés, il a choisi de vivre (premier choix) puis, deuxième, troisième, quatrième, etc. choix, il mène des actions successives dans la durée.

Il ne fait pas n'importe quoi n'importe comment, mais agit en respectant des règles qu'il découvre progressivement (rationalité fondamentale), dont il partage le respect avec des semblables quand il s'agit de règles de droit, et qui ont, comme effets, de contribuer à limiter l'ignorance.
En effet, il ne peut mener qu'une action à la fois et il ne peut rien faire sans rien.  Il sait que son choix de vivre est en jeu (autre rationalité).

Ignorance de l'être humain sur la réalité, règles (de droit) et choix permanent d'actions, voilà l'individualisme méthodologique au vrai sens du terme.

Il n'a rien à voir avec l'analyse d'un résultat d'une multitude de décisions individuelles…


III. Une méthode ni perverse ni pernicieuse.

Le recours à l'individualisme méthodologique - au vrai sens de l'expression - permet d'expliquer qu'à certains moments, l'être humain choisisse de mener une activité scientifique, se veuille "savant" (cf. Poincaré, 1908, Science et méthode ).

Il permet aussi de comprendre que des savants se regroupent, par la pensée ou autrement, pour former une communauté scientifique qui, par exemple, mais entre autres, va s'astreindre "à mettre des bâtons dans les roues" des "scientifiques" qui n'ont pas la ligne de pensée qu'ils jugent bonne (cf. Lurçat, 1995, L'autorité de la science ).

Il évite de parler, d'une façon merveilleuse, comme le fait Bachelard, des "conditions psychologiques des progrès de la science" pour parler, de façon réaliste, de la psychologie de tel ou tel savant, de tel ou tel être humain dans son activité scientifique.

"La vie économique" n'est pas un "résultat".

"La vie économique" est une expression rhétorique organiciste dont l'emploi tend à dénaturer la réalité économique et, par conséquent, à disqualifier sa seule méthode d'analyse, à savoir l'individualisme méthodologique.
 
A qui le "crime" profite-t-il ?
Aux méthodes employées, des "anti méthodes" aux conséquences au mieux spoliatrices (méthode néoclassique, néo keynésienne, néo institutionnaliste, évolutionniste), au pire meurtrières (méthode marxiste ou marxienne).

Crise ? Non, ajustement.

Il reste qu'à certains moments, étant données les modifications qu'ils apportent à leurs espérances sur la réalité économique, les êtres humains choisissent de mener des actions qui rompent plus ou moins avec celles qu'ils menaient jusque-là et qui font qu'il y a des variations remarquables de grandeurs économiques.

Nous sommes aujourd'hui et depuis quelques temps déjà dans un tel moment.

Pour ceux qui refusent, en science économique, l'individualisme méthodologique (au vrai sens de l'expression), il y a "crise".
Ils sont d'ailleurs les premiers "en crise"... 
Ils n'avaient pas prévu ce qui se passe et pour cause, ils avaient mis de côté leur ignorance, avaient doté d'une "incertitude déterministe" les décideurs qu'ils considéraient essentiels dans leurs modèles d'économie mathématique et analysaient le résultat de leurs décisions... 
Bref, le crime ne paie pas.

Pour les autres, il y a un ajustement économique plus marqué ou moins insensible qu'à l'ordinaire et aux causes explicables (cf. entre autres, ce texte ou celui-ci).


Annexe : Moi, le crayon.

Sous titre : "Mon arbre généalogique raconté par Leonard E. Read", l'auteur.  Le texte a été traduit par Hervé de Quengo.

[Leonard Read (1898-1983) a fondé en 1946 la F.E.E. (Foundation for Economic Education) qu’il présida jusqu’à sa mort.
Moi, le crayon est son essai le plus connu.  Il fut publié pour la première fois dans le numéro de décembre 1958 de The Freeman.
Bien que certains détails de fabrication et de lieux aient changé au cours des quarante dernières années, les principes sont restés les mêmes. (Note de la F.E.E., le plus vieux think-tank libertarien des États-Unis).]

[Milton Friedman (prix Nobel d’économie en 1976), qui a préfacé la brochure de la F.E.E. diffusant ce texte, a utilisé l’exemple du
crayon de Leonard Read dans la série télévisée « Free to Choose » et dans le livre (portant le même titre) qui en a été tiré. (note de Hervé de Quengo)]

Je suis un crayon noir — le crayon de bois ordinaire que connaissent tous ceux qui savent lire et écrire, garçons, filles et adultes. (Mon nom officiel est « Mongol 482».  Mes nombreux éléments sont assemblés, fabriqués et finis par la Eberhard Faber Pencil Company.)

Ecrire est à la fois ma vocation et mon métier [jeu de mots anglais entre vocation et avocation=métier (NdT)] ; c’est tout ce que je fais.

Vous pourriez vous demander pourquoi je devrais écrire une généalogie.
Eh bien, pour commencer, mon histoire est intéressante.
Et, ensuite, je suis un mystère — plus grand qu’un arbre ou un coucher de soleil, et même qu’un éclair.
Mais, malheureusement, ceux qui m’utilisent me considèrent comme faisant partie du décor, comme si je n’étais qu’un simple événement sans antécédents.
Cette attitude superficielle me relègue au niveau du banal.

C’est un exemple de la grave erreur que l’humanité ne peut pas continuer à commettre trop longtemps sans danger. Car, comme l’a observé le sage G. K. Chersterton,
« Nous périssons faute d’émerveillement, et non pas faute de merveilles. [We are perishing for want of wonder, not for want of wonders]. »

Moi, le crayon, aussi simple que je paraisse, je mérite votre émerveillement et votre respect, une affirmation que je vais essayer de prouver.
En fait, si vous pouvez me comprendre — non, c’est trop demander à quelqu’un — si vous pouvez prendre conscience du caractère miraculeux que je symbolise, vous pourrez sauver la liberté que l’humanité est si malheureusement en train de perdre.
J’ai une profonde leçon à enseigner. Et je peux l’enseigner mieux qu’une automobile, un avion ou un lave-vaisselle parce que — eh bien, parce que je suis en apparence si simple.

Simple ?
Et pourtant, pas une seule personne à la surface de cette terre ne sait comment me fabriquer. Ceci semble invraisemblable, non ? Particulièrement quand on se rend compte qu’on produit chaque année un demi milliard de mes semblables aux Etats-Unis.

Prenez-moi et regardez-moi, que voyez-vous ?
On ne voit pas grand-chose : il y a du bois, de la laque, la marque imprimée, la mine, un peu de métal et une gomme.

1. D’innombrables antécédents

Tout comme vous ne pouvez pas remonter votre arbre généalogique très loin, il m’est impossible de nommer et d’expliquer tous mes antécédents.
Mais je voudrais en suggérer suffisamment pour bien vous faire comprendre leur richesse et leur complexité.

Mon arbre généalogique commence avec ce qui est bel et bien un arbre : un cèdre de l’espèce qui pousse en Californie du Nord et en Oregon.
Réfléchissez maintenant avec attention à toutes les scies, à tous les camions, à toutes les cordes et aux innombrables autres équipements utilisés pour obtenir et transporter les rondins de cèdre vers les voies de chemin de fer.
Pensez à toutes les personnes et aux compétences innombrables qui ont participé à leur fabrication : l’extraction du minerai, la fabrication de l’acier et sa transformation en scies, haches et moteurs ; la culture du chanvre et toutes les étapes aboutissant à une corde grosse et lourde ; les campements d’exploitation du bois avec leurs lits et leurs mess, la culture et la cuisine de toute la nourriture. Tiens, un nombre incalculable de milliers de gens ont joué un rôle dans chaque tasse de café que boivent les bûcherons !

Les rondins sont envoyés vers une fabrique à San Leandro, en Californie. Pouvez-vous imaginer les individus qui ont créé les wagons-plateforme, les rails et les locomotives, et ceux qui ont construit et installé les moyens de communication qu’ils supposent. Ces légions font partie de mes antécédents.
Réfléchissez au travail à San Leandro. Les rondins sont coupés en petites lames, de la longueur d’un crayon et d’une épaisseur inférieure à 6 millimètres. Celles-ci sont séchées dans un four et teintées pour la même raison qu’une femme met du rouge sur son visage. Les gens préfèrent que je sois joli, plutôt que d’un blanc pâle. Les lames sont cirées et à nouveau séchées en four. Combien de savoir-faire entrent dans la fabrication des teintes et des fours, ou dans la fourniture de la chaleur, de la lumière et de l’énergie, des courroies, des moteurs et des autres choses que réclame une fabrique ? Des balayeurs de la fabrique parmi mes ancêtres ? Oui, et aussi les hommes qui ont versé le béton du barrage d’une centrale hydraulique de la Pacific Gas and Electric Company qui approvisionne la fabrique en énergie.
N’oubliez pas les ancêtres actuels et lointains qui ont aidé à transporter soixante voitures de lames d’un côté à l’autre du pays.

Une fois dans l’usine à crayons — 4 millions de dollars de machines et de bâtiments, capital entièrement accumulé par des parents à moi — chaque lame se voit donner huit rainures par une machine complexe, après quoi une autre machine place une mine dans une lame sur deux, met de la colle et dispose une autre lame au-dessus — un sandwich à la mine pour ainsi dire. Sept frères et moi sommes mécaniquement taillés dans ce sandwich de bois.

Ma mine elle-même est complexe.
Le graphite est extrait à Ceylan. Pensez à ces mineurs, à ceux qui ont fabriqué leurs nombreux outils ou les sacs en papier dans lesquels on transporte le graphite ou encore la ficelle qui permet d’attacher ces sacs, à ceux qui les ont mis à bords des bateaux et à ceux qui ont fabriqué ces bateaux. Même les gardiens de phare le long de la route ont aidé à ma naissance — et aussi les pilotes des ports.

Le graphite est mélangé à de l’argile du Mississipi dont on utilise l’hydroxyde d’ammonium pour le processus d’affinage. Puis des agents mouillants sont ajoutés, comme du suif sulfoné — des graisses animales ayant réagi avec de l’acide sulfurique.
Après être passé au travers de nombreuses machines, le mélange se présente finalement comme une extrusion sans fin — comme pour une machine à saucisses — découpée à la dimension voulue, séchée et cuite pendant plusieurs heures à environ 1000 °C. Pour accroître leur résistance et leur aspect lisse, les mines sont alors traitées avec un mélange chaud qui comprend de la cire du Mexique, de la paraffine et des graisses naturelles hydrogénées.

Mon cèdre reçoit six couches de laque. Connaissez-vous tous les ingrédients de la laque ? Qui penserait que les éleveurs de graine de ricin et les raffineurs d’huile de ricin en font partie ? C’est le cas. Tiens, même les processus qui permettent d’obtenir la belle couleur jaune de la laque nécessitent les savoir-faire de plus de personnes que l’on n’en pourrait dénombrer !

Regardez la marque. C’est un film formé en chauffant du charbon noir mélangé avec des résines. Comment faites-vous pour obtenir des résines et, je vous le demande, qu’est ce que le charbon noir ?
Mon bout de métal — la virole — est en laiton. Pensez à toutes les personnes qui extraient le zinc et le cuivre et ceux qui savent faire une feuille brillante de laiton à partir de ces produits de la nature. Ces anneaux noirs sur ma virole sont en nickel noir. Qu’est-ce donc, et comment est-il mis en place ? L’histoire complète qui explique pourquoi le centre de ma virole n’est pas recouvert de nickel prendrait des pages.

Il y a ensuite mon plus grand triomphe, inélégamment appelé dans le métier « la bonde » [the plug], la partie que l’homme utilise pour effacer les erreurs qu’il commet avec moi. C’est un élément appelé « factice » qui permet d’effacer. Il s’agit d’un produit semblable à du caoutchouc fabriqué en faisant réagir de l’huile de colza des Indes néerlandaises avec du chlorure de soufre. Le caoutchouc, contrairement à l’idée courante, ne sert que pour assurer la liaison.
Il y a ensuite de nombreux agents de vulcanisation et d’accélération. La pierre ponce vient d’Italie ; et le pigment qui donne sa couleur à la gomme est du sulfure de cadmium. Personne ne sait.
Quelqu’un veut-il remettre en doute mon affirmation selon laquelle pas une seule personne au monde ne saurait comment me fabriquer ?

En fait, des millions d’êtres humains participent à ma création, et aucun d’entre eux n’en connaît plus que quelques autres. Bon ! Vous allez dire que j’exagère en disant que ma création est liée au cueilleur de baies de café dans le lointain Brésil et aux cultivateurs de nourriture, que c’est une position extrême.
Je réitère mon affirmation. Il n’y a pas une personne, parmi ces millions, y compris le président de l’entreprise de crayons, qui contribue plus qu’un tout petit peu, de façon infinitésimale, aux compétences requises. Du point de vue des savoir-faire, la seule différence entre le mineur qui extrait le graphite à Ceylan et le bûcheron de l’Oregon est le type de compétence. On ne peut se passer ni du mineur ni du bûcheron, pas plus que du chimiste de la fabrique ou de l’ouvrier du champ de pétrole — la paraffine étant un dérivé du pétrole.

Voilà un fait étonnant : ni l’ouvrier du champ de pétrole, ni le chimiste, ni le mineur extrayant le graphite ou l’argile, ni aucun de ceux qui équipent ou fabriquent les bateaux, les trains ou les camions, ni aucun de ceux qui font fonctionner la machine assurant le moletage de mon bout de métal, ni le président de la compagnie ne remplissent leur tâches parce qu’ils me veulent. Chacun me désire moins, peut-être, qu’un écolier.
En fait, il y en a dans cette multitude qui n’ont jamais vu de crayon et qui ne saurait pas s’en servir. Leur motivation est autre chose que moi. C’est peut-être quelque chose comme ça : chacun parmi ces millions voit qu’il peut ainsi échanger son petit savoir-faire contre des biens et des services qu’il désire ou dont il a besoin. Je peux ou non faire partie de ces articles.

2. Pas d’esprit organisateur

Il y a quelque chose d’encore plus étonnant : c’est l’absence d’un esprit supérieur, de quelqu’un qui dicte ou dirige énergiquement les innombrables actions qui conduisent à mon existence. On ne peut pas trouver trace d’une telle personne. A la place, nous trouvons le travail de la Main Invisible. C’est le mystère auquel je me référais plus tôt.

Il a été dit que « seul Dieu pouvait créer un arbre. » Pourquoi sommes-nous d’accord avec ça ? N’est-ce pas parce que nous comprenons que nous ne pourrions pas en fabriquer un nous-mêmes ? En fait, pouvons-nous décrire un arbre ? Non, sauf dans des termes superficiels. Nous pouvons dire, par exemple, qu’une certaine configuration moléculaire se présente comme un arbre. Mais quel esprit humain pourrait même noter, sans même parler de diriger, les changements constants des molécules qui se produisent au cours de la vie d’un arbre ? Un tel exploit est totalement impensable !

Moi, le crayon, je suis une combinaison de miracles : un arbre, du zinc, du cuivre, du graphite, etc.
Mais, à ces miracles qui existent dans la Nature, s’ajoute un miracle encore plus extraordinaire : la configuration des énergies créatrices humaines — des millions de tout petits savoir-faire se réunissant naturellement et spontanément en réponse à la nécessité et au désir humains et en l’absence de tout esprit organisateur !
Comme seul Dieu peut créer un arbre, j’insiste pour dire que seul Dieu pourrait me créer. L’homme ne peut pas plus diriger ces millions de savoir-faire pour me donner vie qu’il ne peut assembler les molécules pour faire un arbre.

Tout ceci est ce que je veux dire quand j’écris :
« Si vous pouvez prendre conscience du caractère miraculeux que je symbolise, vous pouvez aider à sauver la liberté que l’humanité est si malheureusement en train de perdre. »
Car si l’on se rend compte que ces savoir-faire s’organiseront naturellement, oui, automatiquement en modèles créateurs et productifs permettant de répondre aux nécessités et aux désirs humains — c’est-à-dire en l’absence de gouvernement ou de tout autre esprit organisateur coercitif — alors on possède un ingrédient absolument essentiel de la liberté : une foi dans les gens libres. La liberté est impossible sans cette foi.

Une fois que le gouvernement a un monopole de l’activité créatrice, comme c’est le cas, par exemple, pour la livraison du courrier, la plupart des individus vont croire que le courrier ne pourrait pas être efficacement distribué par des gens libres.
En voici la raison : chacun reconnaît qu’il ne sait pas lui-même toutes les choses qui impactent la livraison du courrier. Il reconnaît aussi qu’aucun autre individu ne pourrait le savoir. Ces suppositions sont correctes.
Aucune personne ne possède assez de connaissances pour s’acquitter de la distribution du courrier d’un pays, tout comme personne ne possède assez de connaissances pour fabriquer un crayon.
Or, sans la foi dans les gens libres — dans l’ignorance que, naturellement et miraculeusement, des millions de petits savoir-faire se formeraient et coopéreraient pour satisfaire ce besoin — l’individu ne peut s’empêcher d’arriver à la conclusion erronée que le courrier ne peut être distribué que grâce à l’esprit organisateur d’un gouvernement.

3. Des témoignages à la pelle.

Si moi, le crayon, j’étais le seul point qui témoigne de ce que les hommes et les femmes peuvent faire lorsqu’ils sont libres d’essayer, alors les gens de peu de foi auraient des arguments.
Il y a cependant pléthore de témoignages ; ils sont partout autour de nous.
La livraison du courrier est très simple comparée, par exemple, à la fabrication d’une automobile, d’une calculatrice, d’une moissonneuse-batteuse, d’une machine de moulage ou de dizaines de milliers d’autres choses. La livraison ?
Eh bien, dans le domaine où les gens ont été libres de distribuer la voix humaine autour de la terre en moins d’une seconde, ils fournissent visuellement et avec le mouvement dans le foyer de tout un chacun un événement lorsqu’il se produit. Ils permettent à 150 passagers de voyager de Seattle à Baltimore en moins de quatre heures. Ils fournissent du gaz du Texas à un fourneau de New York pour des prix très bas et sans subventions. Ils livrent un quart de la production de pétrole du Golfe persique sur notre Côte Est — la moitié d’un tour du monde — pour moins cher que le gouvernement ne facture la livraison d’une lettre de 30 grammes pour l’autre côté de la rue.

La leçon que je veux enseigner est la suivante : laissez libres toutes les énergies créatrices.
Organisez juste la société pour qu’elle agisse en harmonie avec cette leçon.
Que l’appareil légal de la société élimine tous les obstacles du mieux qu’il le peut.
Permettez à tous ces savoirs créateurs de se répandre librement.
Ayez foi dans les hommes et les femmes libres qui répondent à la main invisible. Cette foi sera fortifiée.

Moi, le crayon, aussi simple que je sois, offre le miracle de ma création comme témoignage de cette foi pratique, pratique comme le soleil, la pluie, un cèdre ou la bonne terre.



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