Paris, le 25 juin 2011.




1. La quantité de monnaie "euro".

Qui aura l'idée de soutenir que le graphique 1 ci-dessous témoigne d'une évolution, à un taux stable, de la quantité de monnaie réglementée dénommée "euro" dans la période janvier 1999 - début 2011 ?


                                   Graphique 1

                     Quantités de monnaie "euro"
                                   M1 et M3

                                   1999-2011




Source : http://www.ecb.int/stats/money/aggregates/aggr/html/index.en.html


Même corrigées des variations saisonnières comme elles le sont, ces évolutions de chiffres de taux de variation annuels de deux mesures de la quantité de monnaie « euro » (M1 et M3) ne font rien apparaître dans ce sens.


2. Les prix en monnaie "euro".

Qu'en a-t-il été des prix en monnaie "euro" ?

Le graphique ci-dessous fait apparaître les évolutions des taux de variation annuels des prix respectivement en "euro", en "dollar américain", en "yen japonais" et en "livre du Royaume Uni".


                                      Graphique 2

                                      

Source : B.C.E., rapport annuel 2010, p.27
en "bleu gras", zone euro,
en "bleu pointillé", Etats-Unis,
en "points rouges", Japon,
en "fin", le Royaume-Uni.


Force est de constater les niveaux positifs certains des taux de variation des prix, quelle que soit la monnaie en quoi ils sont chacun exprimés, et leur forte "variabilité" dans le temps, une variabilité qui n'est pas sans rappeler, au moins pour les prix en euro, la variabilité des taux de variation de la quantité de monnaie, quel que soit l'indicateur retenu.


3. Monnaie "euro" et prix en monnaie "euro" , quel lien?

Faut-il voir dans ces évolutions très heurtées de la quantité de monnaie réglementée "euro", d'une part, et, d'autre part, des "prix en euro" des résultats désirés des décisions prises par les autorités monétaires, à savoir les dirigeants de la Banque centrale européenne, à commencer par leur président, Jean Claude Trichet  ?

A coup sûr, certains le soutiendront sans réserve, d'autres le feront en demi teinte.
Des troisièmes verront davantage dans ces évolutions la confirmation que la politique monétaire quantitative, i.e. l'action des autorités monétaires sur les quantités de monnaie "euro" en question, n'a pas de règle et qu'en conséquence, elle ne peut qu'avoir des effets déstabilisants, en particulier sur les "prix en euro".


4. Le président de la Banque centrale européenne vous parle...

A l'occasion d'une intervention devant le "European American Press Club" (Club euro américain de la presse), Paris, le 3 décembre 2010, Jean-Claude Trichet s'est félicité, malgré tout, d'un certain nombre de résultats de la politique monétaire suivie.

Ecoutons le (1) :

« […] La crise n’est pas encore terminée, mais le temps est venu de commencer à en tirer les enseignements et de mettre en œuvre les conclusions que nous tirerons progressivement.

Nous vivons une période pleine de défis et les citoyens européens attendent de l’ensemble des responsables qu’ils remplissent leur mandat en faisant face à leurs responsabilités.

En ce qui concerne la Banque centrale européenne (B.C.E.), je rappelle qu’elle a été l’une des premières banques centrales dans le monde à réagir face à l’éclatement des turbulences financières en août 2007.

Depuis lors, elle a agi en faisant preuve constamment de ce que j’ai appelé une « vigilance crédible ».
Celle‑ci a caractérisé tant la conduite de
- notre politique monétaire conventionnelle, à travers les modifications des taux d’intérêt, que
- les politiques non conventionnelles, mises en œuvre essentiellement à travers
* des opérations spéciales d’apport de liquidité et
* des interventions sur certains marchés obligataires, comportant notamment l’achat d’obligations sécurisées.

Je crois que le Conseil des gouverneurs de la B.C.E. a démontré sa capacité à maintenir le cap du vaisseau « monétaire » européen à travers la tempête financière souvent décrite comme la plus grave survenue depuis la Grande dépression..[...]

Le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne assigne à la B.C.E. la responsabilité de maintenir la stabilité des prix.

La B.C.E. s’est immédiatement fixé une référence numérique claire, qui est une mesure publique et transparente.

Le Conseil des gouverneurs de la B.C.E. a en effet défini la stabilité des prix comme un taux d’inflation annuel dans la zone euro inférieur à, mais proche de 2 % à moyen terme.

Au terme de bientôt douze années d’expérience avec l’euro, nous pouvons juger si la B.C.E. a rempli son mandat avec succès.

Or, au cours de ces douze années, le taux d’inflation annuel moyen dans la zone euro a été de 1,97 %.
Nous avons donc assuré la stabilité des prix dans la zone euro sur un horizon déjà assez long.

[Quand on scrute le graphique 2 des taux d'inflation ci-dessus, l'assertion précédente ne peut que laisser perplexe]

Ce résultat est meilleur que les performances enregistrées par quelque grand pays de la zone euro que ce soit au cours des cinquante années qui avaient précédé l’avènement de l’euro.

Les conditions dans lesquelles la stabilité des prix a été maintenue n’ont pas toujours été faciles, le Conseil des gouverneurs de la B.C.E. ayant eu à affronter un certain nombre de chocs économiques et politiques depuis 1999, avec une nouvelle institution, une nouvelle monnaie et un nouveau cadre de politique monétaire. [...]

En France, le taux d’inflation annuel moyen entre 1999 et octobre 2010, qui s’est établi à 1,8 %, a même été inférieur au taux moyen enregistré dans la zone euro ces douze dernières années.
Ce résultat est également inférieur au taux moyen (2 %) observé dans les années 1990 dans le pays avant l’introduction de l’euro.
Pour mémoire, l’inflation moyenne
- dans les années 1980 s’était élevée à 7,4 % et
- à 8,8 % dans les années 1970.

L’euro, dans sa capacité à protéger le pouvoir d’achat, est donc plus crédible que ne l’ont été les anciennes monnaies nationales depuis 50 ans.[...]

[J'interromps la lecture du texte pour faire remarquer, en passant, que le prix du carnet de métro/autobus de la R.A.T.P. est passé de 8,8 euro décembre 2001 à 12,5 euro en juillet 2011, soit une augmentation de 42% en dix ans ! Vive le monopole... 
Et sur le prix, l'Etat perçoit une T.V.A. de 5,5% !
Qui sont les "dindons" ?]

Dans une union monétaire, les évolutions des prix et des coûts au niveau national doivent tenir compte du fait que cette union se caractérise par la stabilité monétaire.
Des évolutions des prix et des coûts au niveau national nettement supérieures à la moyenne de l’union entraînent, à terme, des pertes de compétitivité substantielles.
Et celles‑ci ne peuvent s’accumuler indéfiniment, des ajustements des politiques non soutenables doivent tôt ou tard être opérés. [...]

Comme je l’ai mentionné, la B.C.E. a été l’une des premières banques centrales dans le monde à prendre la mesure, dès le mois d’août 2007, de la gravité de la situation, lorsque les turbulences sont apparues et nous ont conduits à prendre les premières mesures pour faire face à l’assèchement de la liquidité sur le marché monétaire.

Après que la crise eut atteint son paroxysme à la suite de la faillite de Lehman, la B.C.E. a de nouveau agi de manière décisive, mettant en œuvre un certain nombre de mesures visant à empêcher une correction désordonnée des conditions de la liquidité et du crédit dans la zone euro.
Grâce à notre politique de soutien renforcé du crédit, les banques ont pu continuer à assumer un rôle capital dans le financement de l’économie réelle.

En outre, la B.C.E. a mis en place un programme d’achat d’obligations sécurisées, à hauteur de 60 milliards d’euros, dans l’ensemble de la zone euro.
Le marché des obligations sécurisées revêt une grande importance au sein de notre économie et il était essentiel de le relancer et de le conforter.

En mai 2010, l’accentuation des préoccupations sur les marchés concernant la soutenabilité des finances publiques a engendré de graves tensions dans certains compartiments, qui ont entravé le mécanisme de transmission de la politique monétaire et, par là, pouvaient contrecarrer nos efforts en vue de maintenir la stabilité des prix.

Une fois encore, la B.C.E. a pris des mesures non conventionnelles audacieuses. Une nouvelle menace a pesé sur l’intermédiation financière privée.
À la suite de l’expansion rapide des prêts interbancaires garantis observée dans la zone euro au cours des dernières années, l’incidence sur les marchés monétaires des évolutions constatées sur les marchés d’emprunts publics s’est accrue sensiblement.

Les titres d’État constituent traditionnellement un élément important du processus de transmission de la politique monétaire dans la mesure où ils servent de référence pour les taux des autres contrats financiers et des titres à revenu fixe.
Ils sont également devenus une source de garantie de premier ordre dans les opérations de prêts interbancaires.

En conséquence, des variations brutales de la valeur ou de la disponibilité de ces titres peuvent engendrer une forte détérioration des conditions de financement des banques, ayant une incidence défavorable sur la fourniture de prêts bancaires à l’économie réelle et sur leurs taux.

Nos mesures non conventionnelles ont contribué à normaliser le fonctionnement du mécanisme de transmission de la politique monétaire, indispensable pour l’accomplissement de notre mission principale, qui est de maintenir la stabilité des prix à moyen terme.
[...]

Le pilier « économique » de l’Union économique et monétaire repose sur deux principes.

D’une part, les politiques budgétaires doivent respecter les modalités définies dans le pacte de stabilité et de croissance.

D’autre part, les politiques macroéconomiques doivent se conformer aux règles générales de la participation à une union monétaire basée sur la stabilité des prix.

Soyons clairs.
Les tensions sur la dette souveraine que nous observons aujourd’hui trouvent leurs racines dans le manquement aux règles de discipline budgétaire que les pères fondateurs de l’U.E.M. avaient inscrites dans le traité de Maastricht.

[Le non respect du pacte de stabilité et de croissance]

Les politiques budgétaires de nombreux pays européens ont, pendant plusieurs années, enfreint tant la lettre que l’esprit du pacte de stabilité et de croissance.
Celui-ci requiert des budgets proches de l’équilibre ou en excédent au cours du cycle, des déficits inférieurs à 3 % du PIB et un niveau d’endettement inférieur à 60 % du PIB.

Lorsqu’il est apparu clairement, il y a quelques années, que les politiques budgétaires de certains pays ne satisferaient pas aux exigences fixées par le pacte de stabilité et de croissance, ce ne sont pas les politiques qui ont été changées mais bien le pacte.

Clairement, une erreur a alors été commise.

En 2004 et 2005, plusieurs gouvernements, y compris les gouvernements des grands États membres, ont tenté activement de démanteler le pacte de croissance et de stabilité.
La bataille a été rude à l’époque et la B.C.E. a exprimé publiquement ses sérieuses inquiétudes.

[Les politiques macroéconomiques]

Un deuxième dérapage a dû être déploré, qui concerne les politiques macroéconomiques.

Dans une union monétaire, les évolutions des prix et des coûts au niveau national doivent tenir compte du fait que cette union se caractérise par la stabilité monétaire.
Des évolutions des prix et des coûts au niveau national nettement supérieures à la moyenne de l’union entraînent, à terme, des pertes de compétitivité substantielles. Et celles‑ci ne peuvent s’accumuler indéfiniment, des ajustements des politiques non soutenables doivent tôt ou tard être opérés.


Il convient que les politiques budgétaires et structurelles visent à ce que la demande intérieure reste compatible avec des taux de croissance durable et avec la stabilité des prix.
Si tel n’est pas le cas, le cycle économique peut enregistrer des phases d’essor et d’effondrement.

Les politiques budgétaires et macroéconomiques font l’objet d’un suivi par les pairs, soutenu principalement par la Commission européenne.
Ce suivi est assuré dans le cadre des réunions des ministres des Finances au sein de l’Eurogroupe et du Conseil Ecofin.
Bien sûr, un suivi efficace nécessite l’adhésion des membres au cadre politique de même que des pressions de la part des pairs.
Un tel suivi requiert également que l’on remédie aux écarts de comportement et que l’on dispose de statistiques fiables.

Le renforcement de la gouvernance économique est crucial.
La surveillance budgétaire et macroéconomique n’a pas été à la hauteur des exigences d’une union monétaire.

Les politiques budgétaires qui ont été menées n’ont bien souvent pas été conformes au pacte de stabilité et de croissance, les politiques macroéconomiques ont été laxistes et les pressions des pairs ont, dans l’ensemble, été insuffisantes.

Ces problèmes étaient manifestes bien avant la crise financière.
La crise nous a montré qu’il n’y avait pas d’excuses pour ceux qui n’ont pas pleinement assumé leurs responsabilités.


[Bref, selon M. Trichet, les hommes de l'Etat se sont moqué des engagements qu'ils avaient pris.  On ne peut que lui savoir gré de le dire. 

Mais pourquoi en serait-il différemment dans l'avenir ?
En quoi un renforcement de la gouvernance dont il fait le souhait y changera quoi que ce soit ?
D'où viendront les "gouvernants" ?
Le propos est étonnant en définitive.

Et l'étonnement atteint son summum quand le président de la B.C.E. déclare : ]

"Je reviendrai dans quelques instants sur les réponses institutionnelles que la B.C.E. juge nécessaires pour résoudre ces problèmes.

Mais avant, je voudrais aborder la crise directement et décrire comment le cadre opérationnel de la B.C.E. nous a aidé à relever les défis que les turbulences financières ont posés à la politique monétaire.

Je voudrais vous faire part de mes réflexions sur les enseignements que nous avons tirés de ces événements.

En premier lieu, notre stratégie de politique monétaire a été efficace.
La définition quantitative de la stabilité des prix et l’orientation à moyen terme réduisent sensiblement la probabilité d’un risque de déflation ou d’inflation.

L’ancrage solide des anticipations d’inflation – pendant la période de crise – nous a permis de maintenir le taux de nos opérations de refinancement à des niveaux positifs sans que ne se matérialise un risque de déflation ou des menaces inflationnistes.

En deuxième lieu, les dirigeants européens doivent reconnaître qu’il faut renforcer considérablement notre modèle économique, en particulier notre système de gouvernance économique. .[...]

L’efficacité des améliorations apportées au cadre de la gouvernance sera conditionnée en partie par la qualité et l’indépendance de l’analyse économique qui les sous-tend.
Faute de données statistiques fiables, nous ne pourrions être sûrs que le cadre de la gouvernance permettra de réaliser l’avancée décisive qui est nécessaire.[...]

Il est certain que l’Union européenne a déjà apporté une réponse à un problème particulier soulevé par la crise, à savoir la nécessité de coordonner la surveillance macroprudentielle.
Le Conseil européen et le Parlement européen ont récemment adopté les décisions relatives à la création du Comité européen du risque systémique (C.E.R.S.), que j’aurai l’honneur de présider.

Ce nouvel organe européen fera partie intégrante du nouveau Système européen de surveillance financière (S.E.S.F.) et il aura pour mission d’assurer la surveillance macroprudentielle du système financier de l’Union européenne. [...]

La création du Comité européen du risque systémique a été initialement recommandée en février 2009 dans le rapport établi par un groupe de haut niveau présidé par Jacques de Larosière.
Cette nouvelle institution s’appuie sur un consensus très fort [...].

La B.C.E. œuvrera activement pour que le Comité européen du risque systémique soit un organe crédible et efficace.
Concrètement, la B.C.E. accueillera le secrétariat du Comité, lui permettant ainsi d’être opérationnel, et lui fournira un soutien analytique, statistique, logistique et administratif. [...]

La mise en place du Comité n’aura aucune incidence sur le mandat et le rôle statutaire de la B.C.E. dans le domaine de la politique monétaire.
La création du Comité européen du risque systémique constituera une étape importante, soulignant la volonté de l’Europe d’agir préventivement face au risque systémique. [...]

Les douze dernières années ont été très exigeantes.
La B.C.E. a fait face à ses responsabilités et a obtenu les résultats qui avaient été promis, à savoir une monnaie stable, aussi crédible et inspirant la même confiance que les monnaies les plus crédibles auxquelles l’euro a succédé.

L’euro a par ailleurs constitué un facteur de stabilité au cours de cette période d’instabilité économique et financière qui dure maintenant depuis plus de trois ans.[...] »


[M. Trichet est pour le moins culotté quand il affirme tout cela.

En effet, sauf à dire que ce n'est pas de la faute de l'action des dirigeants de la B.C.E., signe manifeste d'irresponsabilité institutionnelle, aux évolutions heurtées signalées précédemment (graphiques 1 et 2 ci-dessus), on peut mettre en parallèle, par exemple, une troisième évolution heurtée, à savoir l'évolution du prix de l'euro en dollar (graphique 3 ci-dessous) :


                                        Graphique 3

                              Prix de l'euro en dollar.
                           janvier 1999 - 17 juin 2011                                       
:



Source : http://research.stlouisfed.org/fred2/series/DEXUSEU/

Voir dans l'une ou l'autre de ces évolutions caractéristiques de la monnaie réglementée dénommée "euro", des facteurs de stabilité tient d'un aveuglement certain...

Et qu'on ne dise pas, dans la foulée, que cela aurait été pire si n'avait pas existé l'euro...

Qu'à cela ne tienne, le président  poursuit :]


"À l’instar des grandes économies avancées, qui toutes, sans exception, ont dû revoir leur modèle économique et leur cadre de surveillance, la zone euro doit procéder à des réformes.

Ce type de réformes ne consiste pas à nous orienter davantage vers des actions unilatérales, comportant le risque de refuser la coopération indispensable entre les Etats.

Au contraire, ces changements conduisent à une intensification de la coopération et de la cohésion à travers un renforcement du cadre de la gouvernance économique.
Nous devons maintenir fermement le cap vers un approfondissement responsable de l’unité européenne."

(1) Banque centrale européenne - Direction Communication - Division Presse et information
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Internet : http://www.ecb.europa.eu


5. En bref.

Dont acte, Monsieur le président. 

Sacré "cap" à maintenir néanmoins car il n'est qu'un retour à la case "départ" de la terrible décennie 1930 où les hommes de l'Etat s'escrimèrent à monter la coopération en question sur un piédestal en la faisant passer par l'interdiction de la convertibilité des substituts de monnaie bancaires en monnaie or (cf. par exemple ce billet ou celui-ci)

Et on sait la suite (cf. ces billets)...

Pourquoi ne pas reconnaître plutôt son ignorance, mettre le doigt sur celle-ci et, en conséquence logique, "laissez faire"?




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