Paris, le 20 septembre 2011.



Le texte ci-dessous est paru dans le périodique de l'aleps – association pour la liberté économique et le progrès social -, 35 avenue Mac Mahon, 75017 Paris (ci-contre).


dont les références sont : Liberté économique et progrès social, n°136, juillet 2011, pp.2-17

bull 07 11


Il est suivi de quatre annexes qui développent certains de ses passages.
Les notes de bas de page - au nombre de vingt - n'ont pas été reprises.

Voici le texte.






A l’échelle de l’histoire de l’humanité, l’« euro » est une étape du processus monétaire qui a émergé dans la nuit des temps et qui a contribué à diminuer le coût de l’action humaine qu’est l’échange de biens en propriété.

Depuis le début du XXème siècle, le processus monétaire a été perclus de réglementations et l’« euro » est la dernière grande réglementation en date - une expérience sans précédent qu’on notera « €xpérience » pour insister sur le point -.

Dans ces conditions, que penser de l'avenir de l'euro ?

Plusieurs réponses sont possibles. Pour les donner, un détour est nécessaire : il consiste à répondre à la question « pourquoi s’intéresser à l’euro ? » et à passer par le concept ignoré de « coût résiduel de l'échange » qui se déduit de l’une des réponses à la question.


1. L’€xpérience.

L’€xpérience a consisté dans la fusion progressive de systèmes monétaires historiques nationaux, depuis le 1er janvier 1999. A ce jour, dix-sept systèmes ont fusionné, le dernier venu est l’Estonie le 1er janvier 2011.

L’€xpérience en question ne doit pas être sous-estimée. Elle est comparable aux expériences de chimie ou de physique, voire de biologie, les plus fondamentales, dont l’issue ne peut qu’être attendue avec incertitude – jusqu'à mettre en question leur vie - par ceux qui en sont les initiateurs, dans la connaissance théorique ou autre limitée de la réalité où ils se trouvent à ce moment-là.

Dans le cas de l'euro, on ne peut que convenir que le danger de l’€xpérience pour les initiateurs est a priori moins grand, leur vie n'étant pas en jeu... sauf révolution sanglante inattendue du peuple, en réponse...

L’euro a peu de choses à voir avec l’expérience de l’Union monétaire latine (U.M.L.) qui a été menée à partir de 1865 et a duré, cahin-caha, avec des interruptions, jusqu’en 1926… et à quoi, parfois, certains l'ont comparée.

L'U.M.L. n’avait pas tenu d’abord dans une quelconque fusion des systèmes monétaires des pays concernés (ceux de France, Belgique, Suisse, Italie et Grèce), ni dans la création d’une « super banque centrale » (type « banque centrale européenne » - B.C.E.-) pour l’occasion.
L’objectif fondamental, beaucoup plus modeste, était que les pièces de monnaie en or ou en argent circulassent sans barrière dans les divers pays de l'Union.

Le résultat de la fusion actuelle des dix-sept systèmes monétaires historiques nationaux est donc un système monétaire régional – « régional » à l’échelle du monde entier – centralisé, élément d'un système monétaire international décentralisé, « dont les centres sont partout et la circonférence en définitive nulle part ».


2. L’unité de compte.

L’« euro » est aussi la dénomination de l'unité de compte de l’€xpérience. Les hommes de l'Etat, parties dans l'accord de fusion, l'ont définie en deux temps : en mai 1998 puis définitivement le 31 décembre 1998.
Pour mémoire, la conversion du franc français en euro a été décidée sur la base de :
                                
                              € 1 = FF 6,55957.

a) Depuis lors, et par exemple, les prix d’échange des biens en France ne sont plus exprimés en franc français, les prix d’échange en Allemagne ne le sont plus en Deutsche Mark, mais comme dans les autres pays membres du système monétaire régional, en euro.

Une grande façon de retracer l'€xpérience dans le passé consiste à s’intéresser à l'évolution des prix en euro ou, si on préfère la dénomination, à l'évolution de son pouvoir d'achat intérieur.

Officiellement, la Banque centrale européenne, par la bouche de J.C. Trichet, son président pour quelques mois encore, revendique la stabilité du pouvoir d’achat de l’euro – elle avance que, jusqu’à présent et depuis l’origine, la baisse du pouvoir d’achat de l’euro a toujours été inférieure annuellement, en moyenne, à 2% - :

 « Au terme de bientôt douze années d’expérience avec l’euro, nous pouvons juger si la B.C.E. a rempli son mandat avec succès.
Or, au cours de ces douze années, le taux d’inflation annuel moyen dans la zone euro a été de 1,97 %. Nous avons donc assuré la stabilité des prix dans la zone euro sur un horizon déjà assez long.
Ce résultat est meilleur que les performances enregistrées par quelque grand pays de la zone euro que ce soit au cours des cinquante années qui avaient précédé l’avènement de l’euro.

Les conditions dans lesquelles la stabilité des prix a été maintenue n’ont pas toujours été faciles, le Conseil des gouverneurs de la B.C.E. ayant eu à affronter un certain nombre de chocs économiques et politiques depuis 1999, avec une nouvelle institution, une nouvelle monnaie et un nouveau cadre de politique monétaire.

Au fil des années, nous avons été confrontés à des évolutions extrêmement volatiles de nombreuses composantes du panier de consommation, notamment les cours du pétrole qui ont atteint près de 150 dollars le baril, à des variations considérables des taux de change, à l’éclatement de la bulle Internet et aux répercussions des attentats du 11 septembre 2001 aux États‑Unis, pour ne mentionner que quelques exemples.
Les résultats obtenus, après douze années de stabilité des prix, sont donc notables.

En France, le taux d’inflation annuel moyen entre 1999 et octobre 2010, qui s’est établi à 1,8 %, a même été inférieur au taux moyen enregistré dans la zone euro ces douze dernières années.
Ce résultat est également inférieur au taux moyen (2 %) observé dans les années 1990 dans le pays avant l’introduction de l’euro.
Pour mémoire, l’inflation moyenne dans les années 1980 s’était élevée à 7,4 % et à 8,8 % dans les années 1970.

L’euro, dans sa capacité à protéger le pouvoir d’achat, est donc plus crédible que ne l’ont été les anciennes monnaies nationales depuis 50 ans. » (J.C. Trichet, « Les enseignements de la crise » - intervention devant le European American Press Club, Paris, le 3 décembre 2010, cf. ci-dessous annexe 3).

A écouter le président de la B.C.E., pour les peuples de certains pays dont les gouvernements voyaient d’un bon œil la politique inflationniste, cette « stabilité » du pouvoir d'achat de l’euro correspond à un gain. Ils n’ont plus à supporter l’impôt d’inflation.


                                             Graphique 1.

                       Evolution des prix dans la zone euro
                                             2007-2010






Il n’en reste pas moins que, d’après le graphique ci-dessus (O.C.D.E., mars 2011) qui fait intervenir un indice général des prix, le H.I.C.P. , dans la zone euro, les prix ces quatre dernières années ont eu une évolution un peu différente de celle racontée : il y a eu une instabilité certaine des prix que visualise la « courbe en pointillé ».

Comment expliquer l’évolution des des prix en question ou cette instabilité ?
Répondre à la question n’est pas l’objet du présent texte qui vise seulement à donner des éléments pour la comprendre, des éléments qui sortent de l’ordinaire.

b) Les monnaies ou unités de compte étrangères ont aussi un prix d'échange en euro.

Exprimé dans l’unité de compte des Etats-Unis qu’est le « dollar », le prix de l'unité de compte « euro » a eu, dans la période 1999-2001, l'évolution retracée dans le graphique 2:

                                     Graphique 2

                              Prix de l’euro en dollar
                                      1999-2011




Source : http://research.stlouisfed.org/fred2/series/DEXUSEU/  (mis à jour à mi-septembre 2011) 

Ce graphique 2 est une deuxième façon très résumée de retracer l’€xpérience dans le passé.
Nous nous limitons à ce seul cas de monnaie étrangère pour la raison que, parmi les « monnaies publiques réglementées » du monde (cf. ci-dessous), le dollar est la monnaie qui l’est, selon toute vraisemblance, le moins et que retracer l’évolution du prix de l’euro dans une monnaie plus ou moins réglementée autre que le dollar ne présente guère d’intérêt économique : les informations données sont faussées pour ne pas dire mensongère à cause de la réglementation...

Cela explique que, par exemple, l’évolution du prix de l’euro en yuan renminbi – la monnaie de la Chine communiste - ne soit pas retracée en dépit de tout ce qu’on en dit ces derniers temps, mais aussi depuis plusieurs années, cette monnaie est le « top de la réglementation ».

Comment expliquer l’évolution vaguement sinusoïdale du prix de l’euro en dollar dans la période 1999-2011 qui traduit une instabilité du prix en question?

Répondre à la question n’est pas non plus l’objet du présent texte qui vise seulement à donner des éléments pour la comprendre, des éléments qui sortent de l’ordinaire.


3. L’euro, une monnaie réglementée.

Quoique expérience monétaire sans précédent - €xpérience -, l’euro n’est pas entièrement original du double point de vue des institutions monétaires du XXème siècle et des véritables coups d’Etat successifs de la décennie 1930 et des décennies ultérieures dans le domaine qui l’ont ponctué.
L’euro est une monnaie dont chaque possesseur sait qu’il ne peut pas en demander à l’émetteur une conversion en quoi que ce soit, la « convertibilité » à taux fixe et à la demande est interdite, i.e. l’euro est sans référence à un étalon.

En toute rigueur, et d’une part, chaque fois que la B.C.E. vend des actifs ou des créances contre euro, elle rachète sa monnaie ou, si on préfère, elle la convertit à son gré en ces actifs ou créances, mais pas à un taux fixe, ni surtout à la demande expresse des possesseurs de la monnaie.

D’autre part, l’euro est ainsi un « substitut de monnaie bancaire » (de formes « billet » et « compte de dépôt »), « substitut de rien », et non pas une monnaie au sens historique du mot.

Il faut se souvenir en effet que jusqu’à la décennie 1930, le mot « monnaie » était réservé à ce en quoi les substituts de monnaie bancaires étaient convertibles à taux fixe, à la demande, à savoir une quantité d’or ou d’argent, dont la banque détenait d'ailleurs un stock. Avec la convertibilité en or ou en argent interdite au XXème siècle par les législateurs nationaux – sans que les peuples s’en formalisassent... -, le mot « monnaie » n’avait plus de raison d’être.

Force est de reconnaître qu’au lieu d’être abandonné, le sens du mot a été déplacé et le mot a désigné désormais les substituts de monnaie bancaires du passé, de fait "substituts de rien"...

Autres réglementations, l’émission des billets en euro est monopolisée par une banque centrale – la B.C.E. créée pour l’occasion - et l’utilisation des billets ou des quantités d’euro sur les comptes de dépôt est obligatoire pour vous et moi sur le territoire de juridiction de celle-ci pour effectuer ou recevoir des paiements.(1)

Quoique statutairement indépendante des gouvernements des Etats, parties prenantes dans l’€xpérience, les dirigeants de la B.C.E. sont sous pression de ceux-ci quoique, statutairement, celle-ci en soit indépendante.

Ces derniers ont d'ailleurs créé, au pied levé, une instance chargée pour le moins de faire pression, à savoir l'  « Eurogroupe ».

Ils ont aussi créé ensuite, plus récemment, une « facilité européenne de stabilité financière » (F.E.S.F.) pour, au moins le croient-ils et veulent-ils en persuader les peuples, faire face en définitive … à tous leurs abus.
Cette « facilité », de fait véritable « fonds monétaire européen », n’est jamais qu’une règlementation de plus dont l’esprit est diamétralement opposé à celui des « critères de Maastricht » et qui bat en brèche ceux-ci…

Au total, jusqu'à la création de l'euro, il existait deux grands types de monnaies réglementées, à savoir les monnaies publiques nationales et les monnaies institutionnelles.

Etaient représentatifs du type « monnaie institutionnelle » les « droits de tirages spéciaux » – D.T.S. - créés à la fin de la décennie 1960 par le Fonds monétaire international - F.M.I. – ((2), cf. annexes 1 et 2 ci-dessous).

A soi seul, et à l’image des D.T.S., l'euro a inauguré un troisième grand type de monnaie réglementée, à savoir la « monnaie régionale ».

La « monnaie régionale » est une monnaie « privilégiée » pour autant qu’émise par un monopole créé pour l'occasion, elle circule « librement » dans les frontières de plusieurs pays disposant, chacun, d’un Etat, et que vous et moi qui vivons dans les frontières de ces pays avons obligation de l’utiliser pour effectuer ou recevoir les paiements de nos échanges (3).


4. Les règles de l’euro.

Comme toute expérience, l’€xpérience repose sur des règles à suivre de diverses natures dont l’ensemble constitue sa méthode.

Dans son cas, les règles sont des règles de conduite convenues d’un commun accord par les hommes de l’Etat de différents pays de l’Union européenne dans la décennie 1990 où interviennent, en particulier, les règles connues sous les dénominations « critères de Maastricht» ou « pacte de stabilité et de croissance ».
Ces règles sont donc elles-mêmes un des résultats de l'accord politique intergouvernemental qu’a été au départ l'euro.

Mais l'accord politique avait aussi des objectifs.
Parmi eux, jusqu’à 2005, l’objectif accentué était que l’euro favoriserait la création d’un « Etat européen » étant donnée - ou non - l’idée formulée par Jacques Rueff selon laquelle « l’Europe se fera par la monnaie ou ne se fera pas » (4).
Cette année-là, les « non » majoritaires aux référendums soumis respectivement aux Français et aux Hollandais sur le « traité constitutionnel » ont fait mettre de côté l’objectif.

Depuis lors, les objectifs sont pour le moins confus.
Ils le sont d’ailleurs d’autant plus qu’il s’avère aujourd’hui, rétrospectivement, que les règles « du jeu » n’ont pas été respectées par les gouvernements de certains pays, malgré les engagements pris, depuis presque le départ de l’expérience.
Par exemple, la France et l’Allemagne ont été poursuivies par la Commission de Bruxelles. Et cela a conduit à une réforme du « pacte de stabilité et de croissance » en 2005...

Mais cela n’a pas suffi à ce que les engagements soient respectés par les pays.
En témoignent les cas actuels d’un certain nombre de pays qu'un humour médiatique anglais a limités et classés sous le chapeau « P.I.G.S. » (pour « Portugal, Ireland or Italy, Greece, Spain», le sigle signifiant « cochons» en français).

Bien plus, cela a contribué à monter en épingles un problème qui n’aurait jamais dû voir le jour.
Il consiste à prétendre qu’il existe une relation entre la monnaie réglementée d’un pays et le budget de l’Etat de celui-ci, que la « bonne tenue » de la monnaie sur le marché dépend du budget.
Dans le cas de l’euro où il n’y a pas un Etat, mais des Etats, la « bonne tenue » de l’euro sur le marché dépendrait des budgets des Etats des pays de la zone euro.


5. Pourquoi s'intéresser à l'euro.

Etant donnés tous ces éléments, que penser de l'avenir de l'euro ?

Pour pouvoir l'envisager en quelques phrases, il faut faire un détour par le concept ignoré de « coût résiduel de l'échange » et, d'abord, répondre à la question « pourquoi s’intéresser à l’euro ? » qui y conduit.

a) Une réponse à la question, de l’ordre de la logique, consiste à dire : il faut s’intéresser à l’euro parce que tous les éléments qui viennent d’être rappelés ne sont pas a priori économiquement cohérents et qu’en conséquence des contradictions, l’euro est impossible et ses heures ne peuvent qu’être comptées.

b) Mais il y a d’autres réponses possibles, à commencer par celle qui s’articule à l'évolution de la théorie de la monnaie.
Il y a cent ans, en 1911, la science de la monnaie (5) était encore dans les langes, le bébé « monnaie » n’était pas encore dans « l’eau du bain »… dont aiment tant à parler de plus en plus certains commentateurs français (6).
Les hommes de l’Etat ne voyaient encore dans la monnaie qu’une source de revenu fiscal, certes importante et dont ils n’hésitaient pas à abuser le cas échéant, mais rien d’autre.

Avec le XXème siècle commençant, la fin de la guerre de 1914-18 et les idées fausses de certaines idéologies malheureusement triomphantes, tout allait changer. En particulier, allait surgir de certaines théories économiques la désormais fameuse « politique monétaire » (7).

c) Dans la décennie 1960, en préliminaire à une conférence, Milton Friedman s'était posé la question voisine : « pourquoi s’intéresser à la monnaie plutôt qu’à des épingles ?», et il avait répondu : « ... parce que les prix sont exprimés en monnaie. »
Et on sait l’importance des variations des prix en monnaie non provoquées par la politique monétaire: elles permettent les ajustements économiques en douceur quand il y a des perturbations de l’activité économique et quand, bien sûr, les prix en monnaie ne sont pas bloqués réglementairement.


6. La diminution du coût de l'échange.

Je préfère, pour ma part, répondre à la question de M. Friedman : … parce que la monnaie a contribué à diminuer le coût de l’action d'échange de biens en propriété ou bien, si on préfère s’exprimer en termes rhétoriques, … parce que la monnaie a contribué à réduire les "frictions" (8) – pour reprendre le mot de J. Hicks (1935) (9) - et autres inconvénients de l’économie ; et ce n'est pas fini.

Encore faut-il, pour pouvoir donner cette réponse, reconnaître le concept de « coût de l’action d’échange » et les concepts qui vont de pair, des concepts que même Friedman et ses amis « monétaristes » de l’Ecole de Chicago n’ont jamais fait intervenir car ils ne ressortaient pas aux hypothèses de la théorie du même nom, mais à celles de la « théorie autrichienne de la monnaie » et qu’ils s'en séparaient.

Le point est résumé dans l'encadré ci-dessous.


                                             Encadré

                            Le concept de coût de l'échange

Il convient de reconnaître qu'avant d'être résultat convenu - ou objectif abandonné en cours de débat sur les conditions de l’échange – par les parties, l'échange de biens en propriété est d'abord une action humaine comparable à d'autres actions comme celle de production.
Et il y a la question préalable que chacun se pose, consciemment ou non et à quoi l’économiste doit répondre : produire ou échanger ? « On ne peut faire qu'une chose à la fois » !

Une fois l’action d’échange choisie plutôt qu’une autre..., à l’économiste de dire sur quelle base, sur quels critères a été effectué le choix.
Un certain consensus tacite ne peut que régner sur la réponse : c’est alternativement le profit ou le revenu, attendu avec incertitude par les personnes concernées.

Reste que « on ne fait rien sans rien ».
Au minimum, une action d’échange projetée prend du temps. En d’autres termes, non rhétoriques mais économiques, tout échange de biens a un coût d'opportunité – le sacrifice qui tient aux actions non menées, le revenu qui aurait pu être tiré de la meilleure de ces autres actions si elle avait été menée et qui a donc été abandonné-.

Reste enfin qu'on tend à faire le plus avec le moins, c’est la loi de l’économie ou c’est la rationalité de chacun selon la façon de s’exprimer qu’on préfère employer.

Si l’échange débouche, i.e. s'il y a accord entre les parties, si le « marché est conclu », il y a un prix en monnaie qui en informe à sa façon (10).

Etant donnés le concept de « coût de l’échange » et le prix en monnaie, l'économiste dira que l’échange de biens qu’il a observé a débouché ou bien qu’il y a eu accord car le coût de l’échange n’était pas estimé trop élevé par les parties. Il pourra dire aussi que les biens étaient échangeables, « marchands ».

A l’opposé, il dira, mais en théorie seulement car il ne peut l’observer sauf cas particuliers, que l’échange de biens ne débouche pas, qu’il n'y a pas d'échange car le coût est estimé trop élevé. Bref, si le coût de l’échange était moins élevé, il y aurait échange … (11)

A l’aune de l'échange non conclu, il pourra toujours dire aussi que les biens ne sont pas échangeables, qu’ils sont « non marchands » ou qu’une autre action est menée.


Bien évidemment, si on n’a pas introduit le concept de coût de l’échange des biens en propriété, tout ce qui précède est impensable à dire. Or, à l'exception de ceux de l'école de pensée autrichienne, les économistes ne prennent pas en considération ce concept sauf, le cas échéant, sous une forme édulcorée (12) ou dénaturée.

Mais alors, pourquoi ce choix méthodologique ? Il s’agirait de l’expliquer, ce qui n’est pas fait et ne sera pas fait ci-dessous car le sujet est autre.


7. Le concept de « coût résiduel » de l'échange.

Point important à souligner, la monnaie n'a pas contribué à diminuer le coût de l'échange, ni à l’origine, ni par la suite, de façon à ce qu'il soit nul.
En d'autres termes, elle a contribué à ce qu’on dénommera un « coût résiduel » de l'échange et ce coût, certes de moins en moins élevé, a perduré jusqu’à aujourd’hui inclus.

Les « économies de coût » initiales qu’avaient suscitées, selon le mot qu'on préfère employé, moyens, instruments ou intermédiaires des échanges observables, ici ou là, ont été jugées insuffisantes.
Des « économies de coût » supplémentaires ont été recherchées … et trouvées. Les moyens, instruments ou intermédiaires ont ainsi connu des améliorations, voire des innovations jusqu'à aujourd'hui inclus – avec la « monnaie électronique » - qui ont tendu à diminuer le coût résiduel de l’échange.

De fait, une fois ces moyens, instruments ou intermédiaires dénommés aussi entretemps «formes de monnaie » et celles-ci mises en perspective sous le chapeau « monnaie », cette dernière a démontré sa vraie nature, celle d’être un processus de réduction du coût de l’échange, action humaine, un processus qui fait intervenir des biens (services ou non) et des organisations... (13).


8. L'inversion de la causalité.

Non cerné en tant que concept, caché par la rhétorique des « frictions », le « coût résiduel » de l'échange fait apparaître que certains économistes, politiques ou commentateurs ont, volontairement ou non, dénaturé le processus de la monnaie au point d’inverser la causalité.

Au lieu de mettre le doigt sur la réalité qu’on vient de dire, à savoir qu'il contribue à réduire le coût de l’échange des biens en propriété, ils ont imputé l'apparence qu'ils avaient en tête à la monnaie soi-même, en avançant que la monnaie était coûteuse et, à cause de cela, l’échange de biens en propriété était coûteux (14).

Par manque de concepts mais pas d'artifices, ils en sont aussi arrivés à parler des « maladies » de la monnaie, mais surtout, au prix d'un double saut périlleux, à voir dans les hommes de l'Etat des « docteurs Miracle » (15)..

En conséquence de cette imagination débordante, ils ont appelé de leurs vœux la seule potion magique que pussent fabriquer les hommes de l’Etat, à savoir des règlementations de la monnaie ou, mieux encore, des « politiques monétaires ».

Et c’est ainsi que, depuis la fin de la guerre de 1914-18, les réglementations se sont succédé, juxtaposé (16).
Puis la politique monétaire a fait son entrée en scène et y est restée jusqu’à aujourd’hui inclus.

L’euro est ainsi, en définitive, le dernier grand remède en date trouvé pour faire face aux « maladies » des économies nationales des pays concernés.

Il convient de reconnaître que, dans la perspective de sa création, nos économistes, politiques ou commentateurs avaient effleuré le concept de coût résiduel de l’échange en avançant que l’euro permettrait que les prix affichés soient exprimés avec la même unité dans les pays membres de l’euro, donnant ainsi la capacité aux consommateurs de faire des comparaisons élargies, et que les échanges dont les prix convenus fixent en définitive, chacun, l’accord, l’équilibre des parties, soient payés avec la même monnaie.

Mais n’ayant pas comme concepts d’analyse économique les éléments pertinents de « l’action humaine » digne de ce nom, ils ne sont pas allés au-delà (17).

Ils y sont d’autant moins allés qu’ils avaient en tête une autre idée, pour le moins saugrenue : à savoir que la fusion des monnaies nationales canalisée par une banque centrale était une étape nécessaire dans le chemin qui devait mener à la création d’un Etat européen selon leur cœur.


9. La diminution du coût résiduel de l'échange et l'€xpérience.

L’euro a-t-il effectivement diminué le coût résiduel de l’échange ?

Il est difficile de répondre en quelques mots à cette question et nous ne le ferons pas (18). Deux éléments de réponse néanmoins.

Le fait est, d’une part, qu’il y a toujours des innovations monétaires (opérations monétaires par « téléphone portable » par exemple), que ces innovations contribuent à abaisser le coût résiduel de l’échange - elles en sont des manifestations -, et qu'a priori, l'existence de l'euro ne les bloque pas.

Il est même difficile de démêler dans la diminution du coût résiduel de l’échange, si on la reconnaît, ce qui est du à l’innovation seule et ce qui pourrait être dû aussi à l’euro.

D’autre part, on ne peut que convenir que l'instabilité des prix en monnaie canalisée par les anticipations de chacun contribue à bloquer la diminution du coût résiduel de l'échange si elle est forte et correspond à une augmentation des prix en euro à un rythme élevé. S’il y a illusion que les prix sont stables, tout va bien.

Quid de la stabilité des prix en euro ou du pouvoir d'achat intérieur de l'euro ?
Elle n'a pas été ordinaire, mais est discutable (cf. graphique 1 ci-dessus par exemple).

En tout état de cause, de ce point de vue, l’euro n’est pas un blocage à la diminution du coût résiduel.


10. Quel avenir donné à l'euro ?

Etant donnés, d’une part, les évolutions passées observables de l’innovation et de la réglementation dans le domaine de la monnaie et, d’autre part, le fait qu’on ne peut pas dire que le coût résiduel de l’échange soit aujourd'hui nul, ni que sa diminution soit bloquée par l'euro, il faut s'attendre avec incertitude dans l'avenir aux mêmes phénomènes d'innovation et de réglementation.

La réglementation monétaire qu’à la fois, est et cache l’euro, est indirectement en concurrence avec le processus d’innovation monétaire de la fin du XXème siècle dénommée « monnaie électronique »

Ce dernier processus pourrait fort bien à la fois faire s’affranchir de la réglementation (19) quiconque le désire et faire ré émerger des monnaies privées – comme dans l’ancien temps -.
Ainsi seraient affectés les monnaies publiques réglementées et, en particulier, l'euro.

Il reste que si l’euro est perçu comme une monnaie qui effectivement contribue à ne pas empêcher la diminution du coût résiduel de l’échange de biens en propriété que suscite l’innovation, l’euro perdurera.

Si, à l’opposé, l’euro est considéré devenir une source de charges nouvelles ou des obstacles à des baisses évidentes de charges et laisse attendre à vous et moi, par exemple, un rythme d’augmentation des prix en monnaie élevé, en particulier, plus élevé que le plafond qui a été fixé statutairement à 2% à la banque centrale européenne et que, par sa politique monétaire, celle-ci accepte délibérément de dépasser, il en sera fini de sa survie.

Or, sur ce point, le Wall Street Journal rapportait le 24 janvier 2011 que le président de la B.C.E., avait déclaré la veille que la B.C.E. ne réagirait pas à un sursaut temporaire d'inflation indiqué par des prix des biens plus élevés aussi longtemps qu'il ne donnerait pas lieu à des augmentations de salaire, phénomène dénommé aussi « effets de deuxième tour » (20).

Et les anticipations inflationnistes sont en augmentation, ces derniers temps (cf. graphique 3 ci-dessous) :


                                   Graphique 3

                       Anticipations inflationnistes
                      dans la zone euro et au Japon
                                 (2007-2010)





Il ressort du graphique que les anticipations inflationnistes ont atteint 3% ce dernier trimestre, premier de l’année 2011, dans la zone euro, alors qu’au Japon elles restaient de l’ordre de 0%.

Dans ces conditions, l'avenir de l'euro est ouvert : l'euro peut autant prospérer que disparaître.
Si on privilégie le fait que l'euro va contribuer, à cause d'anticipations inflationnistes croissantes, à bloquer le processus séculaire de diminution du coût de l'échange par l’innovation, les jours de l'euro ne peuvent qu'être comptés.



                                            Annexes

Annexe 1.

Rueff, J. (1967), "Nathanaël ou l'or papier", Le Péché monétaire de l'Occident, chapitre XIII, Plon, Paris. Réédité dans Œuvres complètes de Jacques Rueff, tome II : Politique économique, chapitre XV, Plon, Paris.

Annexe 2.

Rueff, J. (1969), « Ce qui doit arriver arrive », Œuvres complètes de Jacques Rueff, tome II : Politique économique, chapitre XVI, Plon, Paris.

Annexe 3.

Trichet, J.C. « Les enseignements de la crise », intervention du Président de la Banque centrale européenne devant le European American Press Club (Club euro américain de la presse) Paris, le 3 décembre 2010. Direction Communication - Division Presse et information Internet : http://www.ecb.europa.eu

Annexe 4.

Trichet Signals ECB May Look Through Temporary Inflation Jump”, WSJ Reports, 24 janvier 2011



                                              Annexe 1.

Rueff, J. (1967), "Nathanaël ou l'or papier", Le Péché monétaire de l'Occident, chapitre XIII, Plon, Paris. Réédité dans Œuvres complètes de Jacques Rueff, tome II : Politique économique, chapitre XV, Plon, Paris.

Il y a près de quarante ans, Jacques Rueff écrivait dans le chapitre XIII de son livre Le Péché monétaire de l'Occident  un chapitre intitulé "Nathanaël ou l'or papier".

Ce texte mérite attention car certains voudraient réactiver les droits de tirages spéciaux du Fonds monétaire international dont parle le texte.

"Voyant avec angoisse le progrès de la négociation tendant à créer, contre le plus élémentaire bon sens, les droits de tirage spéciaux, je crus nécessaire d'avertir l'opinion des dangers et des risques de graves désordres monétaires qu'impliquait la politique à laquelle l'Occident semblait se résigner.

 Je marquai ma position dans un article que publia Le Monde, le 19 septembre 1967, sous le titre qui figure en tête du présent chapitre :

 En tant que transaction entre l'or-papier, demandé par les Américains, et le papier convertible en or, souhaité par la France, la solution de Londres échappe à la juridiction de la raison raisonnante pour ne ressortir qu'au jugement des négociateurs.

  Compte tenu de tout ce qu'ils savaient, notamment des pensées et arrière-pensées qui leur étaient apparues au cours de cinq années de ratiocinations stériles, ils étaient seuls en mesure de choisir consciemment entre le désirable et le possible.

 Mais la raison reprend ses droits lorsqu'il s'agit de prévoir et d'apprécier les conséquences de la réforme envisagée.

 Il a été constamment affirmé et solennellement réaffirmé, au cours de la réunion ministérielle des 17-18 juillet 1967, qu'une éventuelle réforme ne serait mise en oeuvre qu'après disparition du déficit de la balance des paiements des Etats-Unis, faute de quoi elle apparaîtrait seulement comme un expédient destiné à permettre de régler un peu plus longtemps, sans prélèvement d'or, ce déficit.

  Deux procédures et deux procédures seulement peuvent corriger le déficit d'une balance des paiements : l'action administrative, par contrôle autoritaire des sorties de capitaux, ou la mise en oeuvre d'une technique monétaire appropriée.

  Le maintien du déficit de la balance des paiements des Etats-Unis au cours des six dernières années, nonobstant la volonté constamment affirmée par le gouvernement américain de le faire disparaître, et l'annonce indéfiniment renouvelée par les plus hautes autorités financières des Etats-Unis qu'il allait disparaître, confirment la totale inefficacité, hors des pays totalitaires, des efforts tendant au rétablissement de l'équilibre par manipulation de l'actif et du passif des échanges internationaux.
Si pareils efforts avaient pu donner le résultat auquel ils tendaient, c'eût été assurément aux Etats-Unis, favorisés par le caractère quasi insulaire du continent américain, par la loyauté patriotique de leurs populations et par la haute technicité de leurs économistes.

  N'est-ce pas un singulier paradoxe que de voir le pays de la libre entreprise se faire le champion d'une procédure ne pouvant trouver une relative efficacité que dans le cadre des structures autoritaires et des contrôles policiers les plus rigoureux ?

Qu'on ne dise pas que le déficit de la balance des paiements des Etats-Unis est la conséquence nécessaire de la guerre du Vietnam. La France n'a jamais eu meilleure balance des paiements que pendant la guerre d'Algérie.

Quant à l'équilibre par action sur la demande globale, c'est-à-dire par la politique monétaire, il peut être obtenu
- soit par le jeu de l'étalon-or, c'est-à-dire par la suppression, en droit ou en fait, des procédures de compensation issues du gold-exchange standard,
- soit par une politique de crédit réalisant volontairement et consciemment les contractions de pouvoir d'achat que le règlement en or des déficits eût entraînées.

  Il va de soi que les « droits de tirage spéciaux », nouvel aspect des nombreux expédients qui ont marqué la politique monétaire internationale depuis 1961 (accords généraux d'emprunt, swaps, bons Roosa, augmentation des quotas du F.M.I.), supprimeront ou atténueront les influences proprement monétaires tendant au rétablissement de l'équilibre.

  Pour ce qui concerne le remplacement par une politique de crédit consciente des mouvements de demande globale qu'eut entraînés l'étalon-or, l'exemple des Etats-Unis a montré, une fois de plus, qu'il était, en régime d'opinion politiquement impossible.

  Il est donc très improbable que, dans les conditions existantes, l'équilibre de la balance des paiements des Etats-Unis soit, à proche délai, rétabli et certain que l'institution des droits de tirage spéciaux, si elle était réalisée nonobstant le déficit, l'empêcherait de se rétablir.  


1. Une décision très insolite.

Néanmoins, de hautes autorités monétaires des Etats-Unis, appuyées par d'empressés médiateurs, déclarent que 1' « or en tant qu'instrument de change est voué à la disparition » et veulent le remplacer par 1' « or-papier ».

La première raison serait, selon eux, qu' « on ne voit pas comment on pourrait se procurer assez de métal jaune pour couvrir les besoins des paiements internationaux ».

Au prix actuel de l'or, ils ont certainement raison. Mais ils oublient que, depuis qu'en 1934 le prix de l'or a été fixé à son niveau présent (35 dollars l'once), tous les prix ont plus que doublé aux Etats-Unis.
Les besoins de métal ne portent pas sur un poids mais sur une valeur déterminée.
La décision qui maintenait à un niveau sans rapport avec le niveau général des prix le prix du métal jaune avait pour effet de réduire de plus de 50% la valeur nominale des stocks d'or et celle de la production annuelle, relativement à ce qu'elles eussent été si elles avaient été calculées à un prix normal.

Hors cette conséquence purement arithmétique, le maintien, pour l'or, du prix de 1934 réduisait, en poids, la production annuelle, car elle rendait l'extraction du métal, notamment dans les mines pas moins rentable qu'elle ne l'eût été si le prix de l'or avait été maintenu approximativement à sa place dans la hiérarchie des prix.

Que l'on pense, pour mesurer l'importance de cette conséquence, à ce que serait la production du blé s'il était vendu à son prix de 1934.

Par ailleurs, le décrochement du prix supprime l'influence régulatrice qui tend à ajuster la production de l'or aux besoins du marché.

Enfin, l'insuffisance de valeur que le prix actuel du métal donne au stock d'or américain relativement au montant des balances dollar répand le sentiment que, malgré les déclarations constamment renouvelées du gouvernement américain, la convertibilité du dollar en or pourrait ne pas être indéfiniment assurée.
Les craintes d'embargo sur l'or suscitent incontestablement la thésaurisation du métal, à tel point qu'en 1965 l'augmentation des réserves monétaires globales n'a été que de 250 millions de dollars contre 740 en 1964 et 840 en 1963 et qu'en 1966 les stocks d'or officiels, bien loin de s'accroître, ont diminué d'environ 90 millions de dollars.

  Pour toutes ces raisons, l'immobilisation du prix de l'or à son niveau de 1934 crée artificiellement l'insuffisance du stock d'or, l'insuffisance de la production du métal et l'insuffisance de la part de la production qui entre dans les réserves monétaires.

  Mais cette triple insuffisance ne résulte en aucune façon de la nature des choses. Elle est tout entière l'effet de la décision très insolite qui maintient le prix de l'or au niveau où il a été fixé en 1934, dans un monde où depuis cette époque, du fait d'une guerre mondiale et de quinze années de gold-exchange standard, les prix-or ont plus que doublé.

  II va de soi que cette décision aurait pu ne pas être prise et pourrait être à tout moment révoquée. Elle est donc essentiellement contingente.

  Déclarer que les « droits de tirage spéciaux » doivent être créés pour parer à l'insuffisance du métal que l'on a ainsi volontairement suscitée, c'est renouveler le geste — pour le moins irrationnel — de ce Nathanaël qui, selon André Gide, « suivait pour se guider une lumière que lui-même tenait en sa main ».


2. Du néant habillé en monnaie.

Aux termes du communiqué de Londres, les droits de tirages spéciaux constitueront

« une nouvelle facilité destinée à compléter, dans la mesure où le besoin s'en manifestera, les avoirs de réserve existants ».

Or le détournement de la production d'or des réserves monétaires vers celles de la thésaurisation, ainsi que le désembrayage de la régulation des extractions par les variations du niveau général des prix feront à coup sûr naître la nécessité de «compléter les avoirs existants ».

Bien plus : les symptômes de ralentissement économique, qui sont apparus dans le monde depuis que nombre de pays n'acceptent plus qu'avec réticence l'augmentation de leurs balances-dollars, marquent que la nécessité de compléter les avoirs existants se manifeste actuellement sous nos yeux.

Les champions du maintien du prix de l'or à son niveau de 1934 auraient mauvaise grâce à s'attendrir sur les souffrances que provoquerait une éventuelle aggravation de la récession.
Leurs jérémiades seraient pareilles à celles d'un parricide qui demanderait la pitié parce qu'il serait orphelin.

Si, contre tout bon sens, la situation présente se prolonge — je veux dire l'immobilisation du prix de l'or — la création de liquidités nouvelles deviendra sûrement nécessaire.

Les Américains auraient même souhaité, laisse-t-on entendre, que le principe d'une création annuelle de 1 à 2 milliards de dollars supplémentaires fût dès maintenant accepté.

 « Il n'y a pas », explique une haute personnalité américaine, "d'instrument plus pratique, plus souple... qu'une unité de change abstraite."

"Il ne s'agit", ajoute la même voix, "que de transposer sur le plan international le système en vigueur partout pour les transactions intérieures ».

  Souple, elle le sera certainement.
Craignons seulement qu'à l'image des monnaies inconvertibles — dont le monde a hélas une longue expérience — elle le soit trop.

Y a-t-il des raisons de penser que le collège des hautes autorités du Fonds Monétaire International s'avère plus savant, plus raisonnable, plus indépendant et plus conscient que ne l'ont été si souvent dans le passé les autorités monétaires nationales.

  Quant à l'assimilation des « droits de tirage spéciaux » aux monnaies nationales, elle est fallacieuse.

Sauf inflation caractérisée, les monnaies nationales ont pour contrepartie, dans les actifs de l'institution émettrice, de l'or, des effets de commerce, des warrants, des promesses de paiement émanant de débiteurs solvables ou des bons du Trésor représentatifs de recettes publiques ultérieures.

  Les droits de tirage spéciaux ne seront, nonobstant une clause de remboursement très partielle, que du néant habillé en monnaie.

S'ils sont créés pour des montants importants, ils ne pourront pas ne pas conduire à une inconvertibilité monétaire totale. Ainsi prolongeant, sous une forme nouvelle, la politique maintenant usée des balances-dollar, ils ouvriront la porte à une inflation continue.


3. Aventure ou expansion.

C'est d'ailleurs la crainte de la déflation qui inspire, consciemment ou inconsciemment, les plus chauds partisans de la réforme... Tel William Jennings Bryan, ils ne veulent pas
« que l'humanité soit crucifiée sur une croix d'or ».

Mais ils oublient que le risque de déflation a pour unique source leur refus d'envisager pour le métal jaune un changement de prix, lequel provoquerait, sans inflation, la déthésaurisation de l'or, une baisse profonde et durable de tous les taux d'intérêt, une immense augmentation des possibilités d'investissement et, par tous ces moyens, fournirait la certitude d'une vague de prospérité de grande ampleur et de longue durée.

  Ainsi pour ceux qui veulent donner au monde prospérité et bien-être, l'alternative est simple : ou l'aventure par la mise en oeuvre d'un système d'or papier qui connaîtra le sort de toutes les monnaies inconvertibles, ou l'expansion dans la stabilité par le retour, consciemment organisé, à un régime de convertibilité métallique, épuré de toutes les déviations qui en ont compromis la durée.

  Espérons que l'institution des « droits de tirage spéciaux », si jamais les conditions auxquelles elle est subordonnée se trouvent réalisées, ne retardera pas trop le retour — qui en tout cas s'accomplira — à l'ordre, à la stabilité... et au bon sens."



                                        Annexe 2. 

Rueff, J. (1969), « Ce qui doit arriver arrive », Œuvres complètes de Jacques Rueff, tome II : Politique économique, chapitre XVI, Plon, Paris.


"[...] Si l'on veut parer aux graves dangers qu'implique, pour la prospérité de l'Occident, la hausse exorbitante des taux d'intérêt, il n'est d'autre solution que de parer à la cause qui la provoque.
L'article précédent a montré que cette cause se trouvait tout entière dans la désaffection des détenteurs de capitaux à l'égard des investissements libellés en monnaie, tels que prêts à court, moyen et long terme, tels encore que prêts obligataires.

A ces formes d'investissements en monnaie, ils préfèrent l'acquisition de biens réels, or, terres, maisons, actions, tableaux ou oeuvres d'art, ayant, du fait de leur rareté et de la demande dont ils sont l'objet, une valeur intrinsèque.

La préférence donnée aux biens réels relativement aux avoirs définis en monnaie, procède du sentiment que la dépréciation des unités monétaires, rattachées toutes, en fait ou en droit, au dollar, est rendue probable, sinon certaine, par la dégradation progressive de la solvabilité des deux monnaies de réserve, le dollar et la livre sterling, ainsi que par l'inflation qui règne dans nombre de pays de la collectivité occidentale.

Si on veut écarter les sombres nuages qui bouchent notre horizon économique, il n'est d'autre solution que de rendre rapidement une solvabilité internationale non discutable à ces deux monnaies de réserve, et en outre d'éliminer les foyers d'inflation résultant de politiques de crédit trop libérales ou de circonstances particulières, telles celles qui ont régné en France après les événements de mai-juin 1968.
Rétablir la solvabilité internationale du dollar et de la livre sterling, c'est créer la certitude que les Etats-Unis et l'Angleterre pourront faire face sans limite à toute demande de remboursement de balances-dollar et sterling ou d'autres créances exigibles libellées en ces monnaies.

A cette fin, deux familles de méthodes ont été proposées : celles qui sont fondées sur la création ex nihilo de ressources monétaires nouvelles, et celles qui impliquent une hausse du prix de l'or.

Ce sont les solutions du premier type qui seront examinées dans le présent article.
Elles ont été formulées dans divers « plans », dont le plan Triffin est le plus ancien, mais dont le plan de droits de tirage spéciaux, actuellement soumis à la ratification des pays membres de la collectivité monétaire occidentale, est la forme la plus élaborée.

Ces projets ont un trait commun : ils prévoient la création. par des méthodes diverses, d'une monnaie internationale nouvelle, qui est définie en or mais qui n'est pas remboursable en or.

Cette monnaie sera émise dans des limites définies et pourra être utilisée par les débiteurs en paiement des déficits de leur balance des paiements.
Il y aura ainsi substitution d'un nouvel instrument monétaire, définitivement inconvertible en or, aux créances dont les titulaires demandaient la conversion.

a) Une monnaie qui n'est pas « gagnée ».

Les modalités de l'émission diffèrent d'un plan à l'autre. J'examinerai ici plus spécialement celles que prévoit le plan de droits de tirage spéciaux.

Aux termes de ce projet, chacun des Etats participants recevra chaque année une allocation de droits de tirage spéciaux.
A concurrence de cette allocation, il pourra demander au Fonds Monétaire International la délivrance des monnaies dont il aura besoin pour le règlement de ses déficits de balance des paiements ou des monnaies propres à les procurer.

L'Etat qui aura demandé au Fonds Monétaire International des monnaies de règlement verra réduire, à due concurrence, le montant des droits de tirage inscrits à son crédit dans cette institution.
Inversement, l'Etat qui aura fourni les contingents de monnaie ainsi utilisés bénéficiera d'une augmentation, à due concurrence, de sa provision de droits de tirage spéciaux au Fonds Monétaire International.

Du fait de cette transaction, il y aura réduction de la réserve de moyens de paiement internationaux du débiteur et augmentation de celle du créancier.
En apparence, tout se passera comme si le règlement avait été accompli par transfert d'or.
Les droits de tirage spéciaux sembleront véritablement de 1' « or-papier ».

Mais il n'y a là que pure apparence.
En réalité, les différences sont profondes entre le paiement en or et le paiement en droits de tirage spéciaux.

— L'or est produit par extraction du sol ou obtenu par excédent de la balance des paiements. Dans les deux cas, il est la contre-valeur d'un effort de production de la collectivité qui en bénéficie.

Au contraire, les droits de tirage spéciaux sont créés de toutes pièces par une décision discrétionnaire du Fonds Monétaire International.

— On dira que cette distribution ne sera pas inéquitable, car elle profitera également à tous les Etats bénéficiaires, au prorata de leur quote-part au Fonds Monétaire International.

Mais l'égalité ici ne sera que formelle. La faculté d'utiliser des droits de tirage spéciaux à des achats à l'étranger sera réservée aux Etats dont la balance des paiements sera en déficit.

Pour les autres, tant qu'ils n'auront pas atteint le bienheureux état de pays déficitaire, les droits de tirage spéciaux seront sans objet, même si leurs détenteurs prétendaient acheter de l'or destiné à leurs industries ou modifier la composition de leurs réserves.

Ainsi se révèle la principale différence entre l'or et les droits de tirage spéciaux.
Le premier est un pouvoir d'achat inconditionnel, soumis à la seule souveraineté de son détenteur.
Le second est une faculté conditionnelle d'achat à l'étranger, soumise à l'appréciation discrétionnaire, donc politique, de l'organisation émettrice.

Selon le plan en cours de ratification, le montant des droits de tirage spéciaux créés annuellement doit être fixé en une seule fois, pour une période de cinq ans, chaque Etat recevant une allocation proportionnelle au montant de sa quote-part au Fonds Monétaire International.

Ainsi, l'or est « gagné », alors que les droits de tirage spéciaux sont « alloués ».

On mesure la portée de cette différence en observant les conséquences qu'elle entraîne pour un pays dont la réserve d'or et de devises est tombée au niveau au-dessous duquel il estime impossible de la laisser descendre.

En régime d'étalon-or, il est devant une alternative simple : cesser ses paiements à l'étranger ou acquérir les moyens de paiements internationaux qui lui font défaut.
S'il choisit cette dernière solution, il lui faut ou produire de l'or ou mettre en excédent sa balance des paiements.
Dans les deux cas, c'est contre des biens réels, c'est-à-dire par renonciation à la consommation interne de vraies richesses, qu'il obtient les moyens de paiement étrangers qui lui font défaut.
Le « pouvoir d'achat étranger » qu'il obtient est strictement limité au montant du sacrifice de consommation interne qu'il consent. Aucune habileté, aucune pression politique ne permettent de dépasser ce montant.

Au contraire, en régime de droits de tirage spéciaux, la restauration de la faculté d'achat à l'étranger n'est due qu'à un cadeau gratuit résultant, sans sacrifice d'aucune sorte de la part du pays qui le reçoit, d'une décision discrétionnaire de la collectivité qui contrôle la création des droits de tirage spéciaux, c'est-à- dire, suivant le projet discuté, du Fonds Monétaire International.

Le critère qui fait dépendre l'ouverture du droit à attribution de la constatation d'un déficit des paiements extérieurs apparaît comme particulièrement dangereux lorsque sont observées la difficulté et l'incertitude de la détermination du solde d'une balance des paiements, qui varie dans de larges proportions, ainsi que le montrent les statistiques officielles des Etats-Unis, avec la méthode choisie pour le calculer.

— Pour le pays créditeur, la différence entre or et droits de tirage spéciaux n'est pas moindre.

Lorsqu'il reçoit de l'or, il opère un échange entre les biens qu'il a cédés au pays créancier et l'or remis par celui-ci.

Lorsqu'il reçoit des droits de tirage spéciaux, il remet de la monnaie nationale, c'est-à-dire des moyens d'acheter à l'intérieur de ses propres frontières, en échange d'un actif créé de toutes pièces, qui ne lui vaudra pouvoir d'achat que lorsque sa balance des paiements sera devenue déficitaire.
Autrement dit, il donne à l'Etat débiteur faculté d'opérer un prélèvement sur sa production nationale en échange d'un simple espoir de pouvoir un jour, si le Fonds Monétaire International le lui permet et s'il a su se mettre en déficit, acheter des biens à l'étranger.

La monnaie créée en faveur du débiteur viendra majorer de son montant la circulation monétaire du pays créancier et pourra, un jour, lui imposer l'aventure néfaste de mesures de restriction monétaire ou même d'un « plan de stabilisation ».

b) Le privilège des Etats-Unis.

L'observation qui précède prend tout son sens si l'on observe que le projet de traité prévoit qu'un Etat « pourra utiliser des droits de tirage spéciaux pour éviter une variation de ses réserves brutes ».

Cette phrase sibylline a un sens très précis. Elle signifie que les Etats-Unis auront la possibilité d'utiliser leurs droits de tirage spéciaux pour faire face à une demande de conversion de balances-dollar, même si leur balance des paiements, au sens usuel du mot, n'est pas en déficit.

En acceptant cette clause, les pays créditeurs ont pris à leur charge le remboursement en leur propre monnaie des balances-dollar quand ce remboursement sera demandé.

Lorsque l'on sait les précautions qui interviennent dans chaque pays pour le contrôle, notamment par voie parlementaire, des engagements de paiement, on demeure confondu de la légèreté avec laquelle ce transfert de charge réelle du débiteur au créancier a été consenti.

L'attribution de droits de tirage spéciaux ne se fera évidemment, chaque année, que dans le cadre du maximum autorisé par les autorités du Fonds Monétaire International. Ce montant doit être fixé pour une période de cinq ans.

En 1967, le gouvernement des Etats-Unis estimait qu'il faudrait créer l'équivalent de 5 à 10 milliards de dollars en cinq ans [...]"

On sait la suite jusqu’à aujourd’hui inclu.

Jacques Rueff n'imaginait pas qu'un jour, trente plus tard, les hommes des Etats d'un certain nombre de pays européens parviendraient à fusionner les monnaies historiques, certes réglementées et rendues inconvertibles au XXème siècle, de leurs pays respectifs.  

Il n'imaginait pas qu'une institution, créée pour l'occasion, recevrait le privilège d'offrir seule ce nouveau "néant habillé en monnaie" dans ces pays et que les personnes qui y échangeraient des biens auraient l'obligation d'en demander pour recevoir ou effectuer leurs paiements et pour payer leurs impôts.


                                    Annexe 3

                   Les enseignements de la crise

Intervention de Jean-Claude Trichet, Président de la BCE devant le European American Press Club (Club euro américain de la presse) Paris, le 3 décembre 2010


Mesdames et Messieurs,

Permettez moi tout d’abord de remercier les organisateurs de leur invitation à venir partager avec vous mes réflexions sur la crise économique et financière. La crise n’est pas encore terminée, mais le temps est venu de commencer à en tirer les enseignements et de mettre en œuvre les conclusions que nous tirerons progressivement.

Nous vivons une période pleine de défis et les citoyens européens attendent de l’ensemble des responsables qu’ils remplissent leur mandat en faisant face à leurs responsabilités.

En ce qui concerne la Banque centrale européenne (B.C.E.), je rappelle qu’elle a été l’une des premières banques centrales dans le monde à réagir face à l’éclatement des turbulences financières en août 2007.

Depuis lors, elle a agi en faisant preuve constamment de ce que j’ai appelé une « vigilance crédible ». Celle‑ci a caractérisé tant la conduite de notre politique monétaire conventionnelle, à travers les modifications des taux d’intérêt, que les politiques non conventionnelles, mises en œuvre essentiellement à travers des opérations spéciales d’apport de liquidité et des interventions sur certains marchés obligataires, comportant notamment l’achat d’obligations sécurisées.

Je crois que le Conseil des gouverneurs de la B.C.E. a démontré sa capacité à maintenir le cap du vaisseau « monétaire » européen à travers la tempête financière souvent décrite comme la plus grave survenue depuis la Grande dépression.
Pendant la crise mondiale, l’action résolue des responsables publics a permis de prévenir une répétition des désastres économiques subis dans les années 1930, tout en renforçant la coopération mondiale, en particulier entre banques centrales.

Les évolutions observées récemment sur les marchés européens de la dette souveraine nous rappellent toutefois que la crise n’est pas encore terminée. De même, elles indiquent clairement que l’Union économique et monétaire (U.E.M.), comme son nom l’indique, repose sur deux piliers, l’un « économique » et l’autre « monétaire ».

La B.C.E., à travers son mandat et son indépendance, est en charge du pilier « monétaire ».
Le pilier « économique » comprend quant à lui le cadre budgétaire inscrit dans le pacte de stabilité et de croissance, les cadres nationaux de politique économique et le système de surveillance mutuelle.

Il est essentiel de bien comprendre, et cela ne l’a peut-être pas été suffisamment, que les évolutions de l’économie européenne que nous connaissons actuellement ont trait aux fonctions « économiques » de l’U.E.M.. J’identifie trois origines à ces évolutions :
- des politiques budgétaires laxistes et
- des politiques macroéconomiques inadéquates dans certains États membres et, de façon générale,
- un système de surveillance mutuelle déficient entre l’ensemble des États membres.

C’est sous la forme de ce triangle que je définirais volontiers le périmètre de la situation actuelle.

Le remède à ces trois lacunes dépend à la fois de la responsabilité des autorités budgétaires nationales
- dans la mise en place de politiques budgétaires saines et sages dans chaque État membre et
- dans la capacité des responsables européens à concevoir et mettre en œuvre un système véritablement efficace de surveillance macroéconomique et budgétaire.

Je vous propose d’évoquer en premier lieu, aujourd’hui, les deux piliers de l’Union économique et monétaire. Je décrirai ensuite brièvement comment la B.C.E. a réagi face à la crise.
J’aborderai enfin la situation économique actuelle et conclurai en vous présentant les principaux défis devant être relevés afin de mettre en place une gouvernance économique efficace en Europe.


1. Le pilier « monétaire » : la stabilité des prix dans la zone euro

Le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne assigne à la B.C.E. la responsabilité de maintenir la stabilité des prix. La B.C.E. s’est immédiatement fixé une référence numérique claire, qui est une mesure publique et transparente.
Le Conseil des gouverneurs de la B.C.E. a en effet défini la stabilité des prix comme un taux d’inflation annuel dans la zone euro inférieur à, mais proche de 2 % à moyen terme.

Au terme de bientôt douze années d’expérience avec l’euro, nous pouvons juger si la B.C.E. a rempli son mandat avec succès.
Or, au cours de ces douze années, le taux d’inflation annuel moyen dans la zone euro a été de 1,97 %.
Nous avons donc assuré la stabilité des prix dans la zone euro sur un horizon déjà assez long.
Ce résultat est meilleur que les performances enregistrées par quelque grand pays de la zone euro que ce soit au cours des cinquante années qui avaient précédé l’avènement de l’euro.

Les conditions dans lesquelles la stabilité des prix a été maintenue n’ont pas toujours été faciles, le Conseil des gouverneurs de la B.C.E. ayant eu à affronter un certain nombre de chocs économiques et politiques depuis 1999, avec une nouvelle institution, une nouvelle monnaie et un nouveau cadre de politique monétaire.

Au fil des années, nous avons été confrontés à des évolutions extrêmement volatiles de nombreuses composantes du panier de consommation, notamment les cours du pétrole qui ont atteint près de 150 dollars le baril, à des variations considérables des taux de change, à l’éclatement de la bulle Internet et aux répercussions des attentats du 11 septembre 2001 aux États‑Unis, pour ne mentionner que quelques exemples. Les résultats obtenus, après douze années de stabilité des prix, sont donc notables.

En France, le taux d’inflation annuel moyen entre 1999 et octobre 2010, qui s’est établi à 1,8 %, a même été inférieur au taux moyen enregistré dans la zone euro ces douze dernières années.
Ce résultat est également inférieur au taux moyen (2 %) observé dans les années 1990 dans le pays avant l’introduction de l’euro. Pour mémoire, l’inflation moyenne dans les années 1980 s’était élevée à 7,4 % et à 8,8 % dans les années 1970.

L’euro, dans sa capacité à protéger le pouvoir d’achat, est donc plus crédible que ne l’ont été les anciennes monnaies nationales depuis 50 ans.


2. Le pilier « économique » : des politiques budgétaires saines et soutenables

Le pilier « économique » de l’Union économique et monétaire repose sur deux principes.
D’une part, les politiques budgétaires doivent respecter les modalités définies dans le pacte de stabilité et de croissance.
D’autre part, les politiques macroéconomiques doivent se conformer aux règles générales de la participation à une union monétaire basée sur la stabilité des prix.

Soyons clairs. Les tensions sur la dette souveraine que nous observons aujourd’hui trouvent leurs racines dans le manquement aux règles de discipline budgétaire que les pères fondateurs de l’U.E.M. avaient inscrites dans le traité de Maastricht.

Les politiques budgétaires de nombreux pays européens ont, pendant plusieurs années, enfreint tant la lettre que l’esprit du pacte de stabilité et de croissance. Celui-ci requiert des budgets proches de l’équilibre ou en excédent au cours du cycle, des déficits inférieurs à 3 % du PIB et un niveau d’endettement inférieur à 60 % du PIB.
Lorsqu’il est apparu clairement, il y a quelques années, que les politiques budgétaires de certains pays ne satisferaient pas aux exigences fixées par le pacte de stabilité et de croissance, ce ne sont pas les politiques qui ont été changées mais bien le pacte.
Clairement, une erreur a alors été commise.

En 2004 et 2005, plusieurs gouvernements, y compris les gouvernements des grands États membres, ont tenté activement de démanteler le pacte de croissance et de stabilité.
La bataille a été rude à l’époque et la B.C.E. a exprimé publiquement ses sérieuses inquiétudes.

Un deuxième dérapage a dû être déploré, qui concerne les politiques macroéconomiques.
Dans une union monétaire, les évolutions des prix et des coûts au niveau national doivent tenir compte du fait que cette union se caractérise par la stabilité monétaire.
Des évolutions des prix et des coûts au niveau national nettement supérieures à la moyenne de l’union entraînent, à terme, des pertes de compétitivité substantielles. Et celles‑ci ne peuvent s’accumuler indéfiniment, des ajustements des politiques non soutenables doivent tôt ou tard être opérés.
Il convient que les politiques budgétaires et structurelles visent à ce que la demande intérieure reste compatible avec des taux de croissance durable et avec la stabilité des prix.
Si tel n’est pas le cas, le cycle économique peut enregistrer des phases d’essor et d’effondrement.

Les politiques budgétaires et macroéconomiques font l’objet d’un suivi par les pairs, soutenu principalement par la Commission européenne.
Ce suivi est assuré dans le cadre des réunions des ministres des Finances au sein de l’Eurogroupe et du Conseil Ecofin. Bien sûr, un suivi efficace nécessite l’adhésion des membres au cadre politique de même que des pressions de la part des pairs.
Un tel suivi requiert également que l’on remédie aux écarts de comportement et que l’on dispose de statistiques fiables.

Le renforcement de la gouvernance économique est crucial.
La surveillance budgétaire et macroéconomique n’a pas été à la hauteur des exigences d’une union monétaire. Les politiques budgétaires qui ont été menées n’ont bien souvent pas été conformes au pacte de stabilité et de croissance, les politiques macroéconomiques ont été laxistes et les pressions des pairs ont, dans l’ensemble, été insuffisantes.
Ces problèmes étaient manifestes bien avant la crise financière.
La crise nous a montré qu’il n’y avait pas d’excuses pour ceux qui n’ont pas pleinement assumé leurs responsabilités.

Je reviendrai dans quelques instants sur les réponses institutionnelles que la B.C.E. juge nécessaires pour résoudre ces problèmes.
Mais avant, je voudrais aborder la crise directement et décrire comment le cadre opérationnel de la B.C.E. nous a aidé à relever les défis que les turbulences financières ont posés à la politique monétaire.


3. La crise financière et les mesures adoptées

Plus de trois ans après le début de la crise, à l’été 2007, un large consensus s’est dégagé sur le rôle des pratiques imprudentes qui ont eu cours dans le secteur financier.
Durant les quelques années qui ont précédé la crise, la finance s’est attachée à la création de risques financiers, s’écartant de la gestion saine des risques économiques, et de l’assurance contre ceux-ci, supportés généralement par les entrepreneurs qui souhaitent en prendre et qui doivent les financer.

Le risque financier n’est pas de la même nature que le risque économique.
Il comporte une exposition délibérée à des variations attendues du prix des actifs. Soutenant le processus de découverte des prix, la prise de risques financiers contribue à l’allocation efficace des ressources dans les économies de marché.
Mais elle peut parfois avoir des effets « toxiques » lorsqu’elle s’appuie sur des perceptions erronées de ces risques.

Les conséquences de la faillite de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, ont menacé de causer de lourds dommages aux emprunteurs et à l’économie en général.
Les banques et autres intermédiaires financiers ont abandonné les investissements à risques et illiquides pour accumuler de la liquidité.
L’intermédiation bancaire s’est réduite et les prêts aux entreprises ont été revus à la baisse.
L’absence de réaction rapide aurait pu entraîner un effondrement du système financier.

Comme je l’ai mentionné, la B.C.E. a été l’une des premières banques centrales dans le monde à prendre la mesure, dès le mois d’août 2007, de la gravité de la situation, lorsque les turbulences sont apparues et nous ont conduits à prendre les premières mesures pour faire face à l’assèchement de la liquidité sur le marché monétaire.
Après que la crise eut atteint son paroxysme à la suite de la faillite de Lehman, la B.C.E. a de nouveau agi de manière décisive, mettant en œuvre un certain nombre de mesures visant à empêcher une correction désordonnée des conditions de la liquidité et du crédit dans la zone euro.
Grâce à notre politique de soutien renforcé du crédit, les banques ont pu continuer à assumer un rôle capital dans le financement de l’économie réelle.
En outre, la B.C.E. a mis en place un programme d’achat d’obligations sécurisées, à hauteur de 60 milliards d’euros, dans l’ensemble de la zone euro.
Le marché des obligations sécurisées revêt une grande importance au sein de notre économie et il était essentiel de le relancer et de le conforter.

En mai 2010, l’accentuation des préoccupations sur les marchés concernant la soutenabilité des finances publiques a engendré de graves tensions dans certains compartiments, qui ont entravé le mécanisme de transmission de la politique monétaire et, par là, pouvaient contrecarrer nos efforts en vue de maintenir la stabilité des prix.
Une fois encore, la B.C.E. a pris des mesures non conventionnelles audacieuses.

Une nouvelle menace a pesé sur l’intermédiation financière privée.
À la suite de l’expansion rapide des prêts interbancaires garantis observée dans la zone euro au cours des dernières années, l’incidence sur les marchés monétaires des évolutions constatées sur les marchés d’emprunts publics s’est accrue sensiblement.
Les titres d’État constituent traditionnellement un élément important du processus de transmission de la politique monétaire dans la mesure où ils servent de référence pour les taux des autres contrats financiers et des titres à revenu fixe.

Ils sont également devenus une source de garantie de premier ordre dans les opérations de prêts interbancaires.
En conséquence, des variations brutales de la valeur ou de la disponibilité de ces titres peuvent engendrer une forte détérioration des conditions de financement des banques, ayant une incidence défavorable sur la fourniture de prêts bancaires à l’économie réelle et sur leurs taux.

Nos mesures non conventionnelles ont contribué à normaliser le fonctionnement du mécanisme de transmission de la politique monétaire, indispensable pour l’accomplissement de notre mission principale, qui est de maintenir la stabilité des prix à moyen terme.

Ces dernières semaines, les tensions associées aux problèmes budgétaires irlandais et à la réorganisation de son secteur bancaire se sont traduites par une reprise très marquée de l’instabilité sur les marchés financiers.
Nous invitons plus que jamais l’ensemble des gouvernements à intensifier leurs efforts d’assainissement de manière crédible, en vue d’établir les fondements d’une croissance soutenable à long terme.
Il est clairement nécessaire de renforcer la confiance du public dans la capacité des gouvernements à rétablir des finances publiques soutenables, et à conforter ainsi durablement la croissance à moyen terme.
Pour cela, il est essentiel que les pays mènent des programmes d’assainissement pluriannuels crédibles et mettent pleinement en œuvre les mesures d’assainissement prévues.
Les évolutions budgétaires positives qui se feraient jour sous l’effet de facteurs tels qu’un environnement économique plus favorable qu’attendu doivent être mises à profit pour accélérer l’assainissement budgétaire.


4. L’économie européenne : la situation actuelle et les défis à relever

Dans la troisième partie de mon intervention, je voudrais vous faire part de mes réflexions sur les enseignements que nous avons tirés de ces événements.

En premier lieu, notre stratégie de politique monétaire a été efficace.
La définition quantitative de la stabilité des prix et l’orientation à moyen terme réduisent sensiblement la probabilité d’un risque de déflation ou d’inflation.
L’ancrage solide des anticipations d’inflation – pendant la période de crise – nous a permis de maintenir le taux de nos opérations de refinancement à des niveaux positifs sans que ne se matérialise un risque de déflation ou des menaces inflationnistes.

En deuxième lieu, les dirigeants européens doivent reconnaître qu’il faut renforcer considérablement notre modèle économique, en particulier notre système de gouvernance économique.
À cet égard, le Conseil des gouverneurs de la B.C.E. considère que, s’agissant de la gouvernance économique, les propositions présentées par la Commission et par le Groupe de travail du Conseil européen ne représentent pas le pas décisif ( « quantum leap ») répondant entièrement aux exigences de l’union monétaire que nous avons créée.

En particulier, nous devons renforcer la surveillance des politiques budgétaires afin d’empêcher des déficits excessifs et un niveau insoutenable de dette publique en agissant selon trois axes.
Il s’agit de raccourcir les délais prévus dans le cadre des procédures de déficit excessif, d’établir le principe de la quasi-automaticité dans l’application des sanctions – se fondant sur des critères clairement définis et prévoyant une marge de manœuvre réduite en ce qui concerne les résultats –, et de fixer des objectifs ambitieux pour la réduction de la dette publique, afin de la ramener au plafond de 60 %.

En ce qui concerne la surveillance des politiques macroéconomiques dans la zone euro, nous devons disposer d’un nouveau système de surveillance mutuelle, ciblant principalement les pays enregistrant des pertes de compétitivité durables et affichant des déficits importants des transactions courantes dans la mesure où ces pays doivent faire face à de très grands défis en matière de soutenabilité.
Ce système doit être déterminé par des mécanismes déclencheurs transparents et efficaces, et définir clairement les sanctions en cas de manquement.
Et la transparence doit être assurée.
Les évaluations des déséquilibres macroéconomiques et les recommandations en faveur de mesures correctrices doivent faire l’objet d’une publicité appropriée à toutes les étapes du processus de surveillance.

L’efficacité des améliorations apportées au cadre de la gouvernance sera conditionnée en partie par la qualité et l’indépendance de l’analyse économique qui les sous-tend.
Faute de données statistiques fiables, nous ne pourrions être sûrs que le cadre de la gouvernance permettra de réaliser l’avancée décisive qui est nécessaire.
Dès lors, il est extrêmement important que les services de la Commission chargés de la surveillance macroéconomique et budgétaire pour la zone euro jouissent d’une indépendance suffisante et soient soutenus idéalement par un organe composé de « sages » ayant pour mission de fournir des évaluations externes.

Il est certain que l’Union européenne a déjà apporté une réponse à un problème particulier soulevé par la crise, à savoir la nécessité de coordonner la surveillance macroprudentielle.
Le Conseil européen et le Parlement européen ont récemment adopté les décisions relatives à la création du Comité européen du risque systémique (C.E.R.S.), que j’aurai l’honneur de présider.

Ce nouvel organe européen fera partie intégrante du nouveau Système européen de surveillance financière (S.E.S.F.) et il aura pour mission d’assurer la surveillance macroprudentielle du système financier de l’Union européenne.
Il réunira les gouverneurs des banques centrales nationales ainsi que les représentants des nouvelles agences de surveillance européennes, de la Commission et des autorités de surveillance nationales des vingt-sept États membres.

La création du Comité européen du risque systémique a été initialement recommandée en février 2009 dans le rapport établi par un groupe de haut niveau présidé par Jacques de Larosière.
Cette nouvelle institution s’appuie sur un consensus très fort entre la Commission, le Conseil et le Parlement.

La B.C.E. œuvrera activement pour que le Comité européen du risque systémique soit un organe crédible et efficace.
Concrètement, la B.C.E. accueillera le secrétariat du Comité, lui permettant ainsi d’être opérationnel, et lui fournira un soutien analytique, statistique, logistique et administratif.

Bien qu’il soit prévu que le secrétariat du Comité européen du risque systémique soit installé à la B.C.E., le Comité sera, bien entendu, un organe distinct de la B.C.E.
La mise en place du Comité n’aura aucune incidence sur le mandat et le rôle statutaire de la BCE dans le domaine de la politique monétaire.

La création du Comité européen du risque systémique constituera une étape importante, soulignant la volonté de l’Europe d’agir préventivement face au risque systémique.
Elle s’inscrit dans le cadre des évolutions observées à travers le monde, et notamment aux États-Unis, qui viennent de créer le Financial Stability Oversight Council (Conseil de surveillance de la stabilité financière).
À l’instar du Comité européen du risque systémique, ce Conseil est un organe s’appuyant sur la collaboration entre les autorités américaines compétentes et qui a pour mission d’identifier les risques systémiques et de faire face aux menaces.
Nous nous efforcerons d’établir une étroite coopération avec le Conseil de surveillance de la stabilité financière et d’autres autorités dans le domaine de la surveillance macro prudentielle.


5. Conclusion

Les douze dernières années ont été très exigeantes.
La B.C.E. a fait face à ses responsabilités et a obtenu les résultats qui avaient été promis, à savoir une monnaie stable, aussi crédible et inspirant la même confiance que les monnaies les plus crédibles auxquelles l’euro a succédé.
L’euro a par ailleurs constitué un facteur de stabilité au cours de cette période d’instabilité économique et financière qui dure maintenant depuis plus de trois ans.

À l’instar des grandes économies avancées, qui toutes, sans exception, ont dû revoir leur modèle économique et leur cadre de surveillance, la zone euro doit procéder à des réformes.
Ce type de réformes ne consiste pas à nous orienter davantage vers des actions unilatérales, comportant le risque de refuser la coopération indispensable entre les Etats.
Au contraire, ces changements conduisent à une intensification de la coopération et de la cohésion à travers un renforcement du cadre de la gouvernance économique.
Nous devons maintenir fermement le cap vers un approfondissement responsable de l’unité européenne.

Je vous remercie de votre attention.

Banque centrale européenne
Direction Communication - Division Presse et information
Kaiserstrasse 29, D-60311 Frankfurt am Main
Tél. : +49 69 1344 7455, Télécopie : +49 69 1344 7404
Internet : http://www.ecb.europa.eu
Reproduction autorisée en citant la source.


                                    Annexe 4.

“Trichet Signals E.C.B. May Look Through Temporary Inflation Jump”, WSJ reports, 24 janvier 2011.


"All central banks, in periods like this where you have inflation threats that are coming from commodities, have to go through the hump and be very careful that there are no second- round effects,"
Trichet said in an interview with the Wall Street Journal, according to a text published by the Frankfurt- based E.C.B. late yesterday.
"This is what we are doing," he said, adding the E.C.B. doesn´t see any second-round effects "at this stage."

Trichet earlier this month toughened his rhetoric on inflation after it accelerated to 2.2 percent in December, breaching the ECB´s 2 percent limit for the first time in more than two years.
The change in tone prompted some economists to bring forward forecasts for E.C.B. rate increases and helped drive the euro more than five cents higher against the dollar.
Since then, E.C.B. policy makers have indicated markets may have over- interpreted the central bank´s message.

Trichet said the E.C.B.´s benchmark interest rate remains "appropriate" at a record low of 1 percent, suggesting he sees no need to raise it soon.
At the same time, "on the side of energy and commodity prices we have a number of developments that we will continue to monitor closely," he said. "Everybody knows we would not let second-round effects materialize."




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