Paris, le 8 septembre 2012.




Le texte ci-dessous est paru dans le périodique de l'aleps – association pour la liberté économique et le progrès social -, 35 avenue Mac Mahon, Paris 17è.


Liberté économique et progrès social n°140, juillet 2012, pp.7-22.

couverture bull juillet 2012




La monnaie, ce qu'on dénomme aujourd'hui« monnaie » – … curieusement « argent » en France -, est vieille comme le monde.
Son émergence est l'objet d'études et de débats à n'en plus finir depuis au moins le XIXè siècle.

Longtemps, par le passé, pour expliquer son existence, la monnaie a été mise en relation avec l'échange de biens dans un cadre de droit.

Mais cela se faisait à l'aide de la rhétorique et non pas à l'aide de la théorie.

Il était question de sa « fonction » ou de son « rôle », de ses fonctions de moyen d'échange, de paiement, de circulation.
On disait qu'elle facilitait l'échange, rendait échangeable des biens, diminuait des obstacles à l'échange.
On a donné un « pouvoir d'achat » à sa quantité totale ou unitaire, un pouvoir d'acheter des biens.
Et il y a un siècle, comme pour couronner le tout, Irving Fisher (1911) en a proposé une théorie dans un livre - qui sera traduit en français en 1926, puis en 1945 - intitulé Théorie du pouvoir d'achat de la monnaie.

Faute de concept théorique, la relation ne pouvait que prêter le flanc à des dérives et les dérives n'ont pas manqué d'affluer au XXè siècle.


1. Les dérives.

Nous vivons les dernières en date.
En effet, les arguments tenus aujourd'hui à propos de ce qu'on dénomme l'« euro », de construction récente (décennie 1990, cf. par exemple ce billet), présentent la particularité d'être sans relation avec tout cela.

Ils ne sont pas mis en relation avec l'échange, mais en relation avec l'Etat, avec des Etats existants, avec des budgets de ceux-ci, en plus ou moins grands déficits récurrents depuis des années, voire, selon certains commentateurs, avec des Etats à créer, comme si la cause de l'existence ou de la permanence de la monnaie avait quelque chose à voir avec l'Etat.

Ainsi, il y a vingt ans (1992), l'idée en vogue était que la construction d'une « monnaie européenne » serait le bon chemin à suivre vers l'instauration d'un Etat européen, lequel était à souhaiter.


Aujourd'hui (2012), l'idée en vogue est double.

Elle est d'abord que les déficits des budgets des Etats de l'Union européenne posent des problèmes - il y a crise de financement de ceux-ci dénommée abusivement « crise de l'euro » -.

Elle est aussi qu’ils seront résolus si l'Union européenne s'engage sur le chemin d'un Etat fédéral (dont une première marche tiendrait dans l'émission d'euro obligations).


Il faut sortir de ces arbitraires.

La voie choisie dans ce texte pour y parvenir consiste à rappeler, d’une part, les grandes étapes de la réglementation de la monnaie au XXè siècle qui ont conduit à la situation présente où la monnaie dépend de l'Etat et non pas de l'échange et, d’autre part, à montrer certaines de leurs conséquences destructrices méconnues.


2. La « préférence pour la liquidité » et la réglementation.


Une étape - de nature théorique, et non pas rhétorique - de la démarche qui a conduit à cette situation se trouve, sans nul doute, dans l'hypothèse de J.M. Keynes (1936) aux termes de laquelle, quand les taux d'intérêt sont estimés bas et anticipés augmenter, on préfère mettre l' « épargne nouvelle » sous forme de monnaie, de « liquidité » - pour reprendre son mot – plutôt que sous forme de créances à long terme à revenu fixe – pour reprendre son exemple -, car ainsi on s'attend à ne pas supporter une perte en capital.

Cette « préférence pour la liquidité » supposée – selon l'expression qu'il forge et qui va faire florès – tend à cacher, à faire oublier la quantité de monnaie détenue, en circulation, pour cause d'échanges ordinaires, voire extraordinaires, que, lui Keynes, ne met pas de côté, même s'il la met aux mains des autorités monétaires puisqu'il suppose qu'elles en fixent sa quantité.

Reste que comparée à la quantité de monnaie détenue pour des motifs d'échange, la quantité de liquidité ne peut qu'être faible...


La préférence pour la liquidité tend aussi à faire mettre l'accent sur les taux d'intérêt supposés manipulables par les autorités monétaires -taux d'intérêt à court terme ou taux d'intérêt à long terme, on ne sait d'ailleurs trop -, plutôt que sur les prix en monnaie des biens échangés selon les lois du marché.


Pourquoi cette hypothèse si restrictive à propos, en définitive, de la demande de monnaie a-t-elle été privilégiée par la suite ?

Pourquoi, sous des formes généralisées, même les monétaristes en feront-ils leurs choux gras ? 1).
1) Cf. par exemple, Friedman, M. (1970), « A Theoretical Framework for Monetary Analysis », The Journal of Political Economy, 78, 2, mars-avril, pp.193-238. http://www.hilbertcorporation.com.ar/atheoreticalframeworkformonetaryanalysis.pdf


A qui profite le crime ?
Je laisse de côté les réponses à ces questions.


Il faut reconnaître à Keynes les mérites d'avoir mis le doigt, sans le dire ou sans en avoir conscience, sur la réglementation qui, sous ses yeux, était en train de détruire ce qu'on dénommait « monnaie » jusqu'alors – nous étions dans la décennie où les législateurs nationaux ont interdit que les billets et dépôts bancaires soient convertibles en « monnaie or », à taux fixe, à la demande, intérieurement -.

Il semble avoir éprouvé le besoin de ne plus parler de « monnaie » pour cette raison, de vouloir changer de mot et d'employer, partiellement, à la place le mot « liquidité », considération comptable jusqu'alors et non économique.


Malheureusement, la croissance de la réglementation en question va être laissée de côté par la plupart des théoriciens et, en particulier, par ceux du nouveau domaine de l'économie politique à quoi donne naissance les hypothèses de Keynes, à savoir la macroéconomie...


3. Les autres étapes de la réglementation au XXè siècle.

Car les autres étapes de la démarche qui a consisté à séparer la monnaie de l'échange et, en vérité, à mettre l'acte d'échange de biens par vous et moi à l'écart de la théorie économique, elles aussi récentes, se trouvent dans les réglementations de la monnaie décidées au XXè siècle, en toute ignorance de leurs effets destructeurs, et condamnées en tant que telles par certains économistes à leur adoption (par exemple, Jacques Rueff, 1896-1978).

Prenons le cas de la France.


Il faut savoir ou ne pas oublier qu'en relation avec la guerre qui commence en 1914, le gouvernement de l'époque va décider de réglementations de la monnaie « franc » dont l'unité était définie alors par 5g d'argent ou 322 mg d'or depuis plus d'un siècle.

Il faut constater que le nombre de ces réglementations ne fera qu'augmenter, la guerre finie en 1918, puis recommencée en 1939, puis terminée en 1945, jusqu'à aujourd'hui inclus.

Toutes ces réglementations seront adoptées, le cas échéant, en harmonie avec des décisions prises dans un cadre international (conférence de Gènes de 1922, conférence de Bretton Woods de 1944, conférences de Washington et d'ailleurs de 1971-1973).


4. Conséquences économiques.

Conséquences économiques parmi d'autres de ces étapes de la réglementation:
- d'une part, les monnaies-or ou -argent ont disparu de la circulation,
- d'autre part, et si, au début du XXè siècle, les billets et dépôts bancaires étaient des « substituts » bancaires de la monnaie-or ou -argent, au début du XXIè siècle, ils ne sont plus que des « substituts de rien ».

Certes, les substituts de rien ont des contreparties comptables qu'affichent les bilans des banques et qui sont en majeure partie des créances.
Mais ils ne sont pas des droits de propriété, pour leurs détenteurs, sur ces créances comme ils pouvaient l'être hier sur l'or ou l'argent des banques.


a) Cas de la « monnaie euro ».

C'est ainsi qu'aujourd'hui la « monnaie euro » sous forme de billets et de dépôts bancaires, i.e. de « substituts de rien », a pour contreparties comptables, essentiellement, des créances.

Par exemple, les contreparties comptables de la situation financière consolidée de l'eurosystème – i.e. du système européen des banques centrales (2), banque centrale européenne et autres banques centrales nationales des pays de la zone euro, Banque de France dans le cas de la France –, sont au nombre de neuf grands types (cf. tableau ci-dessous).
2) http://www.ecb.int/press/pr/wfs/2012/html/index.en.html


                                          Tableau

          Créances de la situation financière consolidée
                                     de l'eurosystème
                                       au 8 juin 2012

                                                                         Montant
                                                                (en millions d'euro)

2 Créances en devises
sur des non-résidents de la zone euro                    244 526
2.1 Créances sur le FMI                              86 085
2.2 Comptes auprès de banques,
 titres, prêts et autres actifs en devises     158 441

3 Créances en devises
sur des résidents de la zone euro                             49 069

4 Créances en euros
sur des non-résidents de la zone euro                     16 616
4.1 Comptes auprès
de banques, titres et prêts                            16 616
4.2 Facilité de crédit consentie
dans le cadre du MCE II                                 0  

5 Concours en euros
à des établissements de crédit de la zone euro
liés aux opérations de politique monétaire        1 185 060
5.1 Opérations
principales de refinancement                  119 370
5.2 Opérations de refinancement
à plus long terme                                 1 063 629
5.3 Cessions temporaires
de réglage fin                                                      0
5.4 Cessions temporaires
à des fins structurelles                                       0
5.5 Facilité de prêt marginal                      1 949
5.6 Appels de marge versés                           112

6 Autres créances en euros
sur des établissements de crédit
de la zone euro                                                       189 547  

7 Titres en euros émis
par des résidents de la zone euro                           605 665  
7.1 Titres détenus
à des fins de politique monétaire           281 242
7.2 Autres titres                                      324 423 

8 Créances en euros
sur des administrations publiques                            30 583

9 Autres actifs                                                         255 914


Soit dit en passant, le total de l'actif de la situation financière consolidée de l'eurosystème se monte à :
                                                                   
                                3009,7 milliards d'euro

pour des capitaux propres KP d'un montant de :

                                   85,7 milliards d'euro

et d'un « compte de réévaluation » inscrits au passif comme il se doit, d'un montant de :

                                399,4 milliards d'euro

Source : Banque centrale européenne http://www.ecb.int/press/pr/wfs/2012/html/index.en.html


La « monnaie euro » sous forme de billets et de dépôts bancaires n'a pas de droit sur ces contreparties comptables, elle a seulement, si l'on peut dire, un « devoir » ignoré, à savoir l'équilibre comptable de l'actif et du passif des bilans des banques, à commencer par celui de la situation financière consolidée de l'eurosystème.


b) Banques centrales et banques de second rang.

Autre grande conséquence de la réglementation, les banques sont aujourd'hui de deux grands types :
- les banques centrales qui ont le privilège d'émission de billets, et
- les autres banques – dites de « second rang » ou universelles – qui se partagent avec les banques centrales la collecte des dépôts de vous et moi et qui sont plus ou moins sous la tutelle des banques centrales.

Soit dit en passant, on remarquera que le montant des billets qui est inscrit au passif de la situation financière consolidée de l'eurosystème et dont celui-ci a donc le monopole d'émission, est passé, entre juin 2002 et juin 2012, de:

                               302,9 milliards d'euro
à
                               888,6 milliards d'euro

ce qui fait apparaître une augmentation de :

                              585,7 milliards d'euro,

i.e. d'un montant largement supérieur au montant des billets en circulation en juin 2002 !


A titre de comparaison, le total de l'actif de la situation financière consolidée était de :

                           3009,7 milliards d'euro

alors que, dix ans plus tôt, il était de :

                            788,4 milliards d'euro.

On laissera de côté les raisons pouvant expliquer ces augmentations sans précédent et les commentaires conséquents.


5. Conséquences économiques du non remboursement d'une créance détenue par une banque.

Cette situation d'équilibre comptable des bilans des banques faite à ce qu'on dénomme « monnaie » aujourd'hui a une conséquence importante à connaître.

Si les créances arrivées à maturité ne sont pas remboursées par les débiteurs à la banque créancière, il y a vol de richesses de celle-ci par le débiteur, c'est une question de droit.

Il y a aussi, question comptable, déséquilibre comptable entre l'actif et le passif du bilan de la banque et, plus généralement, du bilan consolidé de l'ensemble des banques, caractérisé par un actif inférieur au passif.

Il faut rétablir l'équilibre comptable.

Plusieurs façons de rétablir l'équilibre sont envisageables.

Une façon immédiate : la perte vient en déduction des capitaux propres de la banque concernée, encore faut-il que le montant des capitaux propres soit suffisant.

A défaut, le cas échéant, une partie du montant des billets et des dépôts bancaires se retrouve sans contrepartie... , et la banque est potentiellement en cessation de paiement...
Elle doit être recapitalisée, de l' « épargne nouvelle » doit lui être apportée pour qu'elle puisse continuer son action.

Une façon plus ou moins immédiate : il peut encore y avoir de bons résultats de la banque de sorte que le profit obtenu sur une ou plusieurs années va compenser la perte initiale due au vol.

Il y a deux autres grandes façons de rétablir l'équilibre comptable : soit diminuer la quantité de monnaie,
soit augmenter le montant des créances exprimées en monnaie.

A défaut d’avoir la capacité de réduire suffisamment les capitaux propres, la banque a la capacité de diminuer de ce qu'il est nécessaire les montants des billets (si banque centrale) et des dépôts inscrits au passif, i.e. la quantité de monnaie, - « ce qu'on voit comptablement » -,

Une banque de second rang qui supporte un vol de la part d'un débiteur indélicat se trouve en effet avoir des dépôts d'un montant comptable supérieur à celui de ses créances.

Une banque centrale qui supporte un vol de la part d'un débiteur indélicat se trouve avoir des billets et des dépôts d'un montant comptable supérieur à celui de ses créances

De ce fait, globalement, la quantité de monnaie, la « masse monétaire » comme on dit en France, est supérieure au montant des créances, il y a déséquilibre comptable.
Diminuer la quantité de monnaie, i.e. les montants des billets et des dépôts, c'est voler les détenteurs de monnaie, cela se voit... et ne peut se faire...


Dernière façon de rétablir l'équilibre comptable : à défaut d’avoir la capacité de réduire suffisamment les capitaux propres ou de diminuer de ce qu'il est nécessaire la quantité de monnaie, la banque peut avoir la capacité de bénéficier ou de provoquer– « ce qu'on ne voit pas comptablement nécessairement au départ » - une hausse du montant des créances.

Augmenter le montant des créances, c'est augmenter le prix en monnaie des créances.
S'il s'agit de créances à long terme à revenu fixe, c'est diminuer le taux d'intérêt. Cela se voit et peut se faire à court terme...
En d'autres termes, la hausse des prix en monnaie va tendre à mettre l'actif au niveau du passif …

L'augmentation du prix des créances est un phénomène de marché.
Elle se fait spontanément ou peut être suscitée... à l'initiative de la banque centrale qui achète des créances à long terme : on dira qu'« elle fournit des liquidités » - revoilà le terme keynésien...-, de fait, elle augmente les montants des comptes de dépôt des vendeurs de créances chez elle ou dans d'autres banques.


6. L'or de l'eurosystème.

Il reste que les banques centrales, à commencer par la banque centrale européenne et les banques centrales nationales de l' « eurosystème », ont toujours, aujourd'hui, à leur actif comptable, en plus des créances, un montant d'or quoique l'or ait été « démonétisé » réglementairement au XXè siècle.

Et, comme celle des prix des créances, l'augmentation du prix de l'or est un phénomène de marché.
Pour les banques centrales, elle contribue à abonder le montant de leurs capitaux propres.
Dans le langage de l'eurosystème, on parle du « compte de réévaluation ». Ce compte regroupe les gains et pertes en actifs dus aux variations de prix.
L'augmentation de son montant est due en majeure partie à l'augmentation du prix de l'or.

Par exemple, au 8 juin 2012, la situation financière consolidée de l'eurosystème, fait apparaître, à son actif, de l'or pour un montant qui s'élève à :

                           432,7 milliards d'euro.

En juin 2002, le montant de l'or inscrit à l'actif du bilan comptable était de :

                           139,4 milliards d'euro.

Cette augmentation de 293,3 milliards d'euro ne doit pas cacher l'augmentation du prix de l'once d'or en euro (1 once d'or : 31,1 g) depuis la création de l'euro (cf. figure ci-dessous sur la période 2002-2012))


                                     Figure 1

                     Prix de l'once d'or en euro
                                   2002-2012


prix de l'or sur les 15 ans

Source : http://goldprice.org/gold-price-history.html



Il ressort de la même comparaison de dates une augmentation du « compte de réévaluation », inscrit au passif de la situation financière consolidée de l'eurosystème, d'un montant de :

                           136,9 milliards d'euro

à un montant de :

                           399,4 milliards d'euro

Soit dit en passant, pour autant que le montant du compte de réévaluation abonde le montant des capitaux propres de l'eurosystème, (soit 85,7 milliards d'euro pour un total de l'actif de la situation financière consolidée d'un montant de 3009,7 milliards d'euro), il est à ajouter à ce montant.

Dix ans plus tôt, au 07 juin 2002, le montant des capitaux propres était de :

                       64,3 milliards d'euro

pour un total de situation financière consolidée de :

                     788,4 milliards d'euro.

La disproportion est certaine. On laissera de côté son explication.


7. La perte de pouvoir d'achat des détenteurs d'euro.

Reste que, dans ces conditions, les prix en « euro » des créances ou de l'or ne doivent pas être séparés des prix en « euro » des autres biens échangés.
Si les uns augmentent en tant que phénomène de marché, en tant que tels, les autres augmentent aussi dans des proportions plus ou moins grandes, qu'on le veuille ou non.

L'augmentation généralisée des prix en « euro » n'est jamais qu'une perte de pouvoir d'achat de ce qu'on dénomme la quantité de monnaie « euro », une perte de pouvoir d'achat supportée par les gens qui la détiennent.

En tout état de cause, si elle se produit, il faut se rendre à l'évidence : quelle qu'en soit la cause initiale, le dindon est le détenteur de monnaie.

Le cas échéant, si le vol évident initial d'une banque a été causé par un débiteur indélicat – particulier, entreprise ou Etat -, de fait, il a été transformé en vol dissimulé de l'ensemble des détenteurs de monnaie.

Tout se passe comme s'il y avait effacement du vol initial, évident, supporté par la banque par un vol dissimulé supporté par les détenteurs de ce qu'on dénomme « monnaie », à savoir celui qu'est la hausse des prix en « euro », la baisse du pouvoir d'achat des billets et des dépôts bancaires.

On peut considérer que les deux vols sont liés ou qu'ils sont indépendants, que l'un peut se produire sans que l'autre se produise, peu importe.

Par exemple, dans la période 2002-2012, le compte de réévaluation, situé au passif de la situation financière consolidée de l'eurosystème, a augmenté de :

                    262, 5 milliards d'euro

Sauf à admettre que les prix en euro des biens autres que le prix de l'or et les prix des créances détenues par l'eurosystème sont restés stables, ce qu’aucune personne saine d'esprit ne démentira, il faut reconnaître que ce profit de réévaluation cache une perte de pouvoir d'achat supportée par les détenteurs de billets et de dépôts en euro d'au moins ce montant. Et personne n'en parle...
On peut s'escrimer à déterminer les causes précises... Nous ne le ferons pas d’ailleurs, ce n'est pas l'objet du présent texte.


8. Retour dans le passé.

En vérité, ce phénomène de la hausse des prix en monnaie des contreparties comptables des billets et des dépôts bancaires, pour rétablir l'équilibre comptable, n'est pas nouveau.

Par exemple, hier, il y a 80 ans, il y avait la fiction de l'étalon de change or qui présidait au système monétaire international depuis la conférence de Gènes (1922). Elle était que la « monnaie papier » – de fait les « substituts de monnaie or » bancaires (SMB) qu'étaient les billets et les dépôts bancaires – était évaluée en or.
Seulement, la réalité était opposée : l'or était évalué en monnaie-papier et « le ver était dans le fruit ».

Ainsi, comme le souligne par exemple Delaisi (1932) (3),
3) Delaisi, F. (1933), La bataille de l’or, 1ère édition 1932, Payot, Paris. http://books.google.fr/books/about/La_bataille_de_l_or.html?id=GPZLAAAAIAAJ&redir_esc=y

lorsque, en 1928, au terme de son texte du 25 juin, la loi française de stabilisation ramena le poids d'or du franc de 0,322 g à 0,064 g de métal brut – métal fin au titre de 900/1000 –, la Banque de France – banque centrale nationale -, dans son bilan hebdomadaire, ne réduisit pas au cinquième le montant de ses engagements en franc, comme il eût été logique, si l'or était vraiment l'étalon de mesure, « ainsi qu'on l'enseigne dans les écoles ».
Elle maintint son passif tel qu'il était écrit en franc déprécié (cf. Delaisi, 1932, p.137n).

Mais son encaisse-or, qu'elle avait comptée jusqu'alors à 0,322 g fut comptée en francs à 0,064 g et se trouva du jour au lendemain portée de 11 milliards à 55 milliards de franc, soit une augmentation de 44 milliards de franc.


L'inversion de la causalité.


Ce qui prouve qu'en réalité, la « monnaie papier » n'est pas évaluée en or, mais l'or en monnaie papier.
L'or – depuis qu'il ne s'échange plus directement contre des marchandises – n'est plus en aucune façon la mesure des valeurs : il est simplement un moyen d'établir un « rapport fixe » entre les divers étalons papier. (cf. Delaisi, 1932, p.137n)
Les 44 milliards de franc en question sont devenus « profit de réévaluation de la Banque de France » du fait des règles comptables appliquées.

La démarche cache qu'il y a eu perte de pouvoir d'achat des détenteurs de substituts de monnaie bancaires et que les prix en franc des autres richesses échangées avaient augmenté dans la mesure du prix de l'or– et que, si on préfère, il y a eu illusion monétaire -.

Au lieu de s'arrêter à la hausse du prix de l'or en franc et de l' « échelle des prix » en franc, on peut bien sûr aller au delà et s'intéresser à ses causes.

Dans le cas présent, on évoquera les destructions dues à la guerre de 1914-18, les politiques économiques suivies et autres réglementations appliquées depuis lors. Elles fournissent une explication.
Au nombre des destructions, il y a, en particulier, toutes les créances non honorées (au nombre de quoi les « emprunts russes » détenus par les banques...) (4).
4) Pour le propriétaire, un vol ou une destruction reviennent au même.

Autant de vols ou de pertes pour les banques qui les détenaient et qui ont été transformés en hausse des prix en monnaie et en baisse du pouvoir d'achat de la quantité de monnaie.

Cet épisode est important car il sensibilise au fait que, de manière générale, une hausse généralisée des prix en monnaie cache des destructions ou des vols de richesses qui, au départ, sont supportées par les propriétaires des richesses mais qui, à l'arrivée le sont par les détenteurs de la quantité de monnaie.


9. Dernière réglementation en date.

Il reste qu'aujourd'hui, l'or n'est plus un moyen d'établir un « rapport fixe » entre les divers « étalons papier » pour reprendre l'expression de Delaisi.
A la place, il y a les hommes de l'Etat qui se sont donnés progressivement la mission de gérer … le rapport.
Ils y sont parvenus, entre autres, par l'intermédiaire de conférences internationales, dont le principe est une nouveauté du XXè siècle soulignée par J. Rueff.
Et ils l'ont en fait remplacé définitivement depuis 1971-73.

Le moyen a reçu, toujours progressivement, diverses autres formes complémentaires (dont la création du Fonds monétaire international en 1944 ...).

C'est tout ce processus de réglementation qui a tendu à faire croire à une relation naturelle, spontanée entre ce qu'on dénomme « monnaie » aujourd'hui et l'Etat plutôt qu'entre ce qu'on dénommait « monnaie » jusqu'au début du XXè siècle et l'échange de biens par vous et moi dans un cadre de droit.


L' « euro ».

Dernière forme complémentaire en date, si l'on peut dire, les Etats des pays de l'Union européenne ont fusionné dans la « monnaie réglementée dénommée 'euro' » certains « étalons papier » , d'abord 12, puis jusqu'à 17.
Plus qu'une fixité, cette fusion est un véritable verrouillage des étalons papier en question.
C'est ainsi que l'unité monétaire de la République française n'est plus aujourd'hui le « franc », mais l'« euro » -depuis 1999-2002-.

L' « euro », c'était, en 1998, au départ,

        1€ = 6,55957 franc = 1,95583 deutschemark= etc.

Et exprimé en dollar, la « monnaie » des Etats-Unis d'Amérique, l'euro a eu, depuis sa naissance (où 1€=1,1665$), l'évolution retracée dans la figure 2 :



                                   Figure 2

                       Prix de l'euro en dollar
                                  1999-2012




Source : Banque de réserve fédérale de Saint Louis
http://research.stlouisfed.org/fred2/series/DEXUSEU/


Il résulte de la courbe de la figure 2 qu'il n'y a pas eu un rapport fixe entre l'euro et le dollar dans la période 1998-2012, ni d'ailleurs dans la période 2002-12, comme on pouvait s'y attendre. Que cela ait été voulu ou non par les hommes de l'Etat est une question qu'on laissera de côté.

Reste que le verrouillage des étalons papier que constitue ce qu'on dénomme « euro » est là encore réglementaire, artificiel, il n'a rien de réel, de naturel.


10. « Néant habillé en monnaie»


Bref, aujourd'hui, la « monnaie or » a disparu.

Billets et dépôts bancaires, hier « substituts de monnaie or » bancaires, sont désormais « substituts de rien », « néant habillé en monnaie » pour reprendre l'expression que Rueff avait forgée pour dénommer les droits de tirages spéciaux alloués par le F.M.I. les premières années de la décennie 1970.

Fussent-ils libellés en « euro », ils ont seulement une contrepartie comptable qui tient dans l'actif du bilan consolidé des banques de la zone euro dont le noyau dur est la « situation financière consolidée » de l'eurosystème, un actif composé essentiellement de créances et d'un peu d'or.

Dans le cadre de l'eurosystème, sont en jeu les montants des billets libellés en euro – émis par la banque centrale européenne et inscrits au passif de la situation financière consolidée - et les montants des dépôts bancaires en euro – détenus par les particuliers et les entreprises et inscrits au passif du bilan consolidé des banques -.

Et le montant de l'actif doit être égal au montant du passif dont il est la contrepartie comptable.

Les créances qui financent les déficits budgétaires des Etats des pays de la zone euro et qui sont achetées par les banques sont inscrites à l'actif du bilan comptable consolidé de celles-ci...
Ces créances, ces « dettes souveraines » (pour reprendre la façon anglo américaine de dénommer les « créances sur les Etats ») sont la contrepartie comptable partielle de la quantité de « ce qu'on dénomme aujourd'hui 'euro'», à savoir les montants des billets et des dépôts bancaires inscrits au passif du bilan comptable.

Sauf équilibre, sauf augmentation des prix des actifs composant l'actif comptable, le montant de l'actif ne peut qu'être inférieur au montant du passif, il y a des pertes supportées sur les créances du fait des débiteurs indélicats – particuliers, entreprises et Etats -.

Sauf « épargne nouvelle », il faut s'attendre alors à une augmentation des prix en euro, à une perte de pouvoir d'achat des détenteurs d'euro.


Aujourd'hui, et depuis quelques années, il y a un regain de dettes souveraines non honorées, il faut donc s'attendre à une augmentation des prix en euro, à une perte de pouvoir d'achat des détenteurs d'euro.

Tout cela ne saurait laisser croire à une relation économique fondamentale quelconque entre la monnaie et l'Etat.


La monnaie a contribué à diminuer le coût de l’action d'échange de biens en propriété ou bien, si on préfère s’exprimer en termes rhétoriques, … la monnaie a contribué à réduire les "frictions" – pour reprendre le mot de J. Hicks (1935) - et autres inconvénients de l’économie ; et ce n'est pas fini.

Encore faut-il, pour pouvoir donner cette réponse, reconnaître le concept de « coût de l’action d’échange » et les concepts qui vont de pair, des concepts que même Friedman et ses amis « monétaristes » de l’Ecole de Chicago n’ont jamais fait intervenir car ils ne ressortaient pas aux hypothèses de la théorie du même nom, mais à celles de la « théorie autrichienne de la monnaie » et qu’ils s'en séparaient.

Le point est résumé dans Georges Lane, « Quel avenir pour l’euro ? »: Liberté économique et progrès social, n°136, juillet 2011, pp.2-17
http://blog.georgeslane.fr/category/Economie-europeenne/page/32






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