Paris, le 30 septembre 2012.




1. Nous sommes en 1973.


Le texte ci-dessous est paru dans Le Figaro des samedi 23 et dimanche 24 juin 1973.
Il fait le point sur la remise en cause, alors, des relations entre l'inflation et le chômage par des économistes.

Après les erreurs de la "théorie de la valeur travail" de K. Marx, il y avait eu l'hypothèse facétieuse de J.M. Keynes (1936) - au terme de laquelle il y aurait bien une demande de travail mais il n'y aurait pas d'offre de travail sur le marché du même nom - et, quelques temps plus tard, une prétendue relation économétrique entre le taux de variation des salaires nominaux et le taux de chômage (Phillips, 1958).

Mais la remise en question restera lettre morte en France, comme on le verra ensuite ci-dessous, et ce seront les résultats désastreux qu'on sait et à quoi on ne pouvait que s'attendre dès lors qu'on était parvenu à se sortir des rets précédents..


                      Les rapports entre inflation et chômage
                              remis en cause aux Etats-Unis.

                                       André F. MARTIN.

Vingt-cinq économistes américains, réunis récemment par le «Center for Research in Government Policy and Business» de l'université de Rochester, ont remis en cause la liaison généralement admise entre le taux de chômage et le taux d'inflation.

Constatant qu'aux Etats-Unis, la hausse des prix est actuellement de l'ordre de 6% par an tandis que le nombre des travailleurs sans emploi se maintient autour de 5% de la population active, ces experts ont déclaré à l'issue de leurs travaux qu'ils étaient enclins à reconnaître l'existence d'un chômage «naturel» correspondant à un équilibre entre l'offre et la demande de main d'oeuvre.

Avant cette révision d'idée, ils pensaient au contraire, conformément à la théorie de Keynes, qu'il est possible d'atteindre le plein emploi si l'on accepte un certain taux d'inflation.

Les conclusions du colloque de Rochester vont à l'encontre de la thèse avancée en 1958 par le professeur A.W. Phillips de la London School of Economics suivant laquelle le taux de croissance des salaires nominaux augmente quand le taux de chômage diminue.

L'économiste britannique se fondait sur l'observation du mouvement de l'emploi et des salaires en Grande-Bretagne au cours des cent dernières années.

Durant cette période, chaque fois que le taux de chômage est inférieur à 5% environ, les salaires tendent à s'élever au-dessus du niveau compatible avec la stabilité des prix.

Dès que la capacité de l'appareil de production est utilisée à plus de 80-85% et qu'une pénurie de main d'oeuvre apparaît, les tensions inflationnistes se renforcent.
En deçà d'un certain taux de chômage, qui est lié à l'accroissement de la productivité, une poussée des salaires se produit, engendrant une inflation des coûts.

Souvent exprimée graphiquement, la relation de Phillips a donné naissance à une «courbe» célèbre dont l'étude figure en bonne place dans les manuels d'économie.

La réunion de Rochester obligera les auteurs de ces ouvrages à allonger les notes consacrées à la contestation de la courbe de Phillips.


Dès 1967, Milton Friedman, le célèbre chef de file de l'école monétariste, exprimait l'opinion que la fonction décrite par Phillips n'avait qu'une valeur provisoire, limitée au court terme.

Lui aussi retenait déjà la notion de chômage naturel et il considérait que celui-ci est déterminé par des facteurs non financiers tels que le degré de syndicalisation des salariés, l'élasticité du marché du travail et l'information sur l'embauche.

Selon Friedman, le «taux naturel» de chômage n'est pas fixé une fois pour toutes, mais il n'est pas possible de le réduire en augmentant le taux d'inflation dans le cadre d'une politique économique expansionniste.

Dans les conditions propres aux Etats-Unis actuellement, le taux naturel de chômage serait de l'ordre de 5%, chiffre effectivement enregistré au cours des dernières années et dont la stabilité contraste avec les variations importantes du taux d'inflation de 3 à plus de 6%.

Si le chômage est ramené au-dessous du «taux naturel», l'inflation s'accélère, estiment Friedman et les autres adeptes de la théorie «accélérationniste».


En Angleterre, au moment où le professeur Phillips dessinait sa courbe, le taux de chômage permanent que celui-ci jugeait irréductible pour autant que la stabilité monétaire devait être préservée s'élevait à au moins 2,5% (le taux de croissance de la productivité s'établissant dans le même temps à 2% par an).


Dans son ouvrage L'Equilibre et la croissance économique, Lionel Stoleru, commentant la fonction de Phillips, fait remarquer qu'en France la «stabilité des prix», c'est-à-dire une hausse annuelle de l'ordre de 2% , impliquerait un taux de chômage de 3,3% de la population active, soit à l'époque 600.000 chômeurs, situation « socialement inacceptable » estime l'auteur.

Inversement, ajoute-t-il aussitôt, le plein emploi devrait s'accompagner d'une inflation de 7 % par an.


Certains défenseurs de la «politique des revenus», notamment en Grande-Bretagne, se sont souvent référés à la thèse du professeur Phillips pour convaincre les responsables politiques que, dans la mesure où l'inflation résulte d'une hausse des salaires supérieure à ce qu'autoriserait la hausse de la productivité, une certaine quantité de chômeurs était nécessaire pour freiner l'inflation.

Ce point de vue s'opposa totalement à celui des économistes «néo-keynésiens» et des dirigeants des syndicats ouvriers qui estiment au contraire que le sous-emploi résulte essentiellement d'une insuffisance de la demande et qu'on peut donc y remédier par des moyens budgétaires.


Comme les autres économistes qui avaient déjà critiqué les théories de Phillips, les experts rassemblés sous l'égide du «Center for Research in Government Policy» ont pour la plupart admis qu'elles restaient valables à l'intérieur d'une courte période.

Dans ce cas-là, le rapport entre emploi et inflation découlerait du fait que les salariés auraient l'illusion que leur salaire réel a augmenté.
Aussi longtemps que cette idée fausse persiste, ils continuent de travailler pour un salaire inférieur à celui qu'ils croient percevoir.

Keynes et d'autres auteurs avaient d'ailleurs souligné cette «illusion monétaire» des salariés se souciant bien davantage de la valeur nominale de leurs salaires que du pouvoir d'achat véritable qu'ils représentent.


La remise en cause des rapports entre le chômage et l'inflation ne peut manquer d'avoir de profondes répercussions sur la conduite de la politique économique si les conclusions du colloque de Rochester s'avèrent fondées.

Les mesures fiscales et monétaires expansionnistes dont l'effet inflationniste n'est guère contesté, mais qui n'en sont pas moins recommandées comme moyen de relever le taux de l'emploi, pourraient apparaître comme de simples palliatifs.

La seule manière d'obtenir non pas une baisse temporaire du chômage, mais une situation de plein emploi permanent consisterait à entreprendre une réforme structurelle du marché du travail garantissant la possibilité d'une confrontation immédiate de toutes les offres et de toutes les demandes.

La question de savoir si cette réforme technique n'est pas aussi une réforme politique demeure posée."


Puis émergea le concept de N.A.I.R.U., pour "non accelerating inflation rate of unemployment", i.e. "taux de chômage en inflation non croissante".


2. What is N.A.I.R.U. ?

According to popular economics, inflation tends to accelerate once the rate of unemployment falls to below a certain percentage.
The rate of unemployment below which the rate of inflation tends to accelerate is labelled as the "Non Accelerating Inflation Rate of Unemployment" or "N.A.I.R.U.".

Many economists believe that a fall in the US unemployment rate to 4.3% might be well below the N.A.I.R.U. which is estimated to be at around 5.5%.


a) The question that arises is why an unemployment rate that falls to below the N.A.I.R.U. causes the rate of inflation to accelerate?

Popular economics argues that the low unemployment rate means strong economic activity.
Strong economic activity in turn implies strong demand for goods and services.
This in turn puts pressure on prices of goods and services i.e. rises in the rate of inflation.

Also it is argued that strong economic activity and the low unemployment rate means strong demand for workers which in turn puts an upward pressure on wages which in turn raises the cost of production and therefore lifts prices of goods and services.

So as we can see the N.A.I.R.U. appears to be an extremely useful indicator since it can alert central bank policy makers about the approaching acceleration in the rate of inflation.

Obviously if the policy makers are closely watching the unemployment rate they could always pre-empt the acceleration in the rate of inflation by cooling off economic activity by means of a suitable monetary policy.

Thus once the unemployment rate falls to below the N.A.I.R.U., to prevent future acceleration in the rate of inflation, the central bank is expected to raise interest rates to cool off economic activity.

The slower economic activity in turn is likely to lift the unemployment rate above the N.A.I.R.U. and this is how the threat of galloping inflation is prevented.

It seems however, that the reason for the acceleration in the rate of inflation once the unemployment falls to below the N.A.I.R.U. is not the N.A.I.R.U. as such, but rather the fact that economic activity gets overheated.

In other words activity becomes too strong and this causes general rises in prices of goods and services which is labelled as inflation.


b) How is it possible that economic activity can overheat?

To answer this question we have to show what we mean by economic activity.

An economic activity is set in motion once an individual produces goods and services and exchanges them for money.

The obtained money in turn is exchanged for various goods and services that an individual wants to have.
In other words before an individual can exercise his demand for goods and services he must produce goods and services that can be exchanged for money.
This in turn implies that production must precede consumption.

Consequently as long as every increase in consumption is supported by production no overheating, so to speak, can occur.
The overheating emerges once there is an attempt to raise consumption without the backup from production.

Namely an emergence of exchanges where individuals exchange nothing for money and then exchange money for goods and services.

This can only occur when the money supply is expanding.
The increase in the money stock means that the newly printed money wasn’t earned, it originated out of the “blue”.

Obviously once unbacked-byproduction demand for goods and services is set in motion, it leads to an overheating and to various other symptoms which are labelled as inflation.

The emerging overheating however, has nothing to do with a particular level of unemployment or the rate of increase in wages, it is always the product of increases in the money supply.

The increase in money supply that gives rise to unearned demand for goods and services lowers the buying power of money and lifts prices of goods and services including prices of labour i.e. wages all other things being equal.


c) So if general price rises can only occur as a result of rises in the money stock, how did the idea of N.A.I.R.U. originate?

The whole idea is based on a statistical correlation between changes in the consumer price index and the unemployment rate.

That the whole framework is arbitrary doesn’t worry popular economics.

The reason being, so it is argued, is that what matters is whether the theory works, i.e. whether it can predict the future rate of increases in the consumer price index.

It is this way of thinking where “anything goes” as long as one can make accurate forecasts that is behind the N.A.I.R.U..

However, if “anything goes” then we could find by means of statistical methods all sort of formulas that could serve as forecasting devices.

Thus let us assume that a good positive correlation was established between the income of Mr X and the rate of growth in the consumer price index.

The higher the rate of increase of Mr X income is, the higher the rate of increase in the consumer price index.

Therefore we could easily conclude that in order to exercise control over the rate of inflation the central bank must carefully watch and control the rate of increase in Mr X’s income.

The absurdity of the example presented however, doesn’t exceed those of the N.A.I.R.U. framework.

So rather than monitoring the unemployment rate against nonsensical N.A.I.R.U., all that the central bank ought to do to establish the status of inflation is to pay attention to monetary growth.


3. L'ignorance économique et une de ses conséquences.

Sous l'effet des politiques économiques éclairées par ces théories erronées (cf. en particulier ce billet) et non pas par la remise en question précédente, jusqu'à aujourd'hui inclus, en France, se développa le chômage.
Il vient même, officiellement, de dépasser trois millions de personnes.


Selon l'I.N.S.E.E., en moyenne sur le deuxième trimestre 2012, le taux de chômage au sens du B.I.T. s’établit à 10,2% de la population active en France (y compris D.O.M.) (cf. graphique ci-dessous).

Pour la France métropolitaine, avec 2,8 millions de personnes au chômage, le taux de chômage s’élève à 9,7%.
En hausse de 0,1 point par rapport au premier trimestre 2012 et après une progression de 0,2 point par rapport au quatrième trimestre 2011 (chiffre révisé), il se situe à son niveau de 1999.

                                                    Graphique

                                    Taux de chômage au sens du B.I.T.
                                                   2003-2012





Plus généralement en France métropolitaine, 3,5 millions de personnes ne travaillent pas mais souhaitent travailler, qu’elles soient ou non disponibles dans les deux semaines pour travailler et qu’elles recherchent ou non un emploi.



 
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