Paris, le 4 mars 2009.



Quelle est, au moins en France, la grande différence entre la monnaie qui y circule en ce début de XXIè siècle et la monnaie qui y circulait au début du XXème siècle ou il y a encore, simplement, une vingtaine d'années ?


1."Ce qu'on voit".

* L'euro a remplacé le franc français.

L'expérience de l'euro est une expérience sans précédent mise en œuvre par des hommes politiques de gouvernements de divers pays et comparable à celle du docteur Folamour (ci-contre) dans un autre domaine.

Elle a tenu dans la fusion un beau jour de la décennie 1990 des monnaies nationales d'un certain nombre de pays sur la base de taux de change calculés par des "experts" en 1998 et convenus entre des hommes des gouvernements.
En d'autres termes, les législateurs nationaux ont accepté d'abroger chacun le monopole d'émission de monnaie qu'ils avaient donné à leur banque centrale pour l'accorder à un organisme créé pour l'occasion – la Banque centrale européenne  (B.C.E.)–.

La B.C.E. a ainsi reçu trois privilèges :
- celui de monopole d'émettre la monnaie désormais "régionale", dénommée donc "euro",
- celui de fixer les taux d'intérêt à court terme de l'"euro",
- indépendante des exécutifs et législateurs nationaux, elle a aussi reçu le privilège d'exercer une tutelle sur les autres banques, dites de "second rang", de la zone euro.

L'expérience n'a rien d'extraordinaire pour autant qu'elle ne doit rien au progrès scientifique ou technique, au progrès des connaissances des uns et des autres. C'est une expérience de réglementations juridiques, une de plus, qui aurait pu être tentée dans le passé. D'ailleurs, au moins une expérience de ce type a été mise en œuvre par le passé, en 1865 – l'Union monétaire latine -. Son succès a été tel que beaucoup n'osent plus y simplement faire allusion aujourd'hui…
A propos de l'Union monétaire latine et "du" franc, on pourra par exemple se reporter aux chapitres 9 et 11 de "Le Péril socialiste", éditions du Trident.  L'Union monétaire latine a disparu de fait en 1914.


* La "monnaie électronique" s'est juxtaposée aux formes de substituts de monnaie existantes. 

La "monnaie électronique" témoigne d'un progrès scientifique et technique qui a fait sortir de l'ère du codage analogique des informations pour entrer dans celle du codage numérique de celles-ci.
Elle procède autant de la forme de substitut de monnaie qu'est le dépôt bancaire qu'elle s'en distingue.
La "monnaie électronique" revêt elle-même aujourd'hui diverses formes dont certaines sont la porte ouverte pour sortir de la monnaie manipulée par les autorités monétaires et entrer dans la monnaie privée non manipulable par ces dernières et en responsabilité des offreurs et des demandeurs de celle-ci.

Il y a un siècle (décennie 1890), la monnaie avait trois grandes formes : pièces (en alliage) de métal, coupures de billets en papier convertibles à taux fixe en métal or ou argent, comptes-chèques (eux aussi convertibles à vue et à la demande).

Et Vilfredo Pareto (1896) dans son Cours d'économie politique (1964, librairie Droz, Genève) souligne que :

"Une des raisons de l'évolution - de l'apparition de nouvelles formes de monnaie et de la réduction des quantités des autres-, tient au coût de la marchandise, du métal, dont est faite la monnaie et au désir de le réduire."
 
" La facilité avec laquelle les personnes préposées à la "production" de la monnaie abusent de l'autorité qui leur est confiée, si elles ne sont pas contenues par la concurrence, est un de ces faits révélés par l'histoire" (Pareto, 1896, §345, p.212)

"Toutes les tentatives faites, dans le sens indiqué [substituer à la monnaie marchandise des moyens moins coûteux] par les Etats, ont abouti à des désastres.
Au contraire, c'est la seule initiative privée qui nous a donné les virements de compte chez les banquiers, les chèques, les warants, et qui est parvenue ainsi à économiser la monnaie métallique". (ibid. §277, p.169)

"Le système des chèques et de leur compensation s'est développé indépendamment de toute action des gouvernements.
Ceux-ci n'ont su qu'y mettre obstacle par les droits de timbre dont ils frappent les chèques" (ibid. §523)

Bref, rien n'a changé d'un siècle à l'autre...



2. "Ce qu'on ne voit pas".


* L'étalon-or a été abandonné par les gouvernements.

L'étalon or a été abandonné au XXème siècle en trois temps : 
- la référence unique à l'or, - le "change" -, monnaie d'échange entre opérateurs de pays différents, a disparu de fait en 1922 avec la conférence de Gênes qui a débouché sur la reconnaissance de l'échange entre opérateurs de pays différents payé comptant soit par de l'or soit par des monnaies nationales dont les banques centrales monopoleuses s'engageaient à les convertir en or à taux fixe et à la demande ;

- les règles du système monétaire international convenues en 1944/45 fondent une institution monétaire internationale (F.M.I.) chargée d'aider les pays à respecter les nouvelles règles convenues qui renforcent l'emploi des monnaies nationales convertibles en or – la seule à l'époque étant le dollar des Etats-Unis - ;

- le système monétaire international est abrogé de fait en 1971 avec la déclaration d'inconvertibilité du dollar en or par Richard Nixon, président des Etats-Unis en exercice.

Désormais, il n'y aura plus de paiement en or et, par conséquent, il n'y aura plus d'augmentation ou de diminution de la quantité d'or possédée par les opérateurs dans ce but.
Il n'y aura donc plus la perspective de manquer d'or.
Il n'y aura plus la perspective de dévaluer la monnaie nationale ou celle de la baisse des prix intérieurs à cause d'un stock d'or en diminution ou proche de l'épuisement.
Soit rappelé en passant qu'un organisme, le fonds de stabilisation des changes, avait été institué en France en 1939 pour justement cacher les mouvements du stock d'or (cf. Rueff).
"C'est la voie royale pour les hommes de l'Etat, on est dans le merveilleux".

* L'étalon-or a été remplacé par un "système de taux de change".

L'étalon-or a été remplacé par l'ensemble des prix des monnaies échangeables internationalement, des prix exprimés les unes dans les autres via les "marchés des changes".

Désormais, il y aura paiement en monnaie nationale et, par conséquent, il y aura augmentation ou diminution de la quantité de monnaie des opérateurs.

Mais il n'y aura plus - APPAREMMENT - la perspective de manquer de monnaie nationale.
En effet, la quantité que les opérateurs détiennent peut à tout moment être augmentée : il leur suffit d'emprunter une monnaie nationale à un certain taux d'intérêt.
Et peu importe  en définitive l'intérêt dont ils conviennent, aussi élevé soit-il, puisqu'en fin de compte, celui-ci pourra être payé en monnaie nationale… et qu'ils pourront s'endetter pour le payer au cas où…

Cela n'est malheureusement qu'apparence… et ignorance des lois économiques.
La REALITE est qu'il arrive un moment où soit l'intérêt, soit l'intérêt et le principal ou l'amortissement de celui-ci ne peuvent pas être payés en monnaie nationale.

Il en est ainsi quand les emprunteurs de monnaie nationale ne trouvent pas ou plus de prêteurs de monnaie nationale, quand les prêteurs ne désirent pas ou plus faire crédit.

Et quand la situation se produit, des créanciers doivent reconnaître que tout ou partie de leurs créances ne sont pas vraies, mais fausses, et qu'en conséquence, ils doivent déprécier- pour ne pas dire "dévaluer" - leurs actifs en faisant des "provisions pour créances douteuses", sauf s'ils avaient souscrit une assurance crédit.

Ce n'est donc pas la réduction du stock d'or le problème comme avec l'étalon-or, mais celle du stock d'actifs.  Et cela ne revient pas au même, mais est pis.
Il devrait donc y avoir de la part des opérateurs la perspective de la perte d'actifs.
Il devrait y avoir aussi la perspective de la baisse des prix intérieurs, la perspective de dévaluer la monnaie nationale étant exclue.

* La destruction d'informations.

Avec ce système des taux de change des monnaies échangeables internationalement et les réglementations juridiques qui s'y articulent, les prix en or n'ajustent plus à l'équilibre les échanges entre opérateurs de pays différents.
En effet, les prix en or ont disparu et ont été remplacés par des prix en monnaie nationale, voire régionale (euro) … et par les prix de ces monnaies échangeables internationalement les unes dans les autres.

Alors qu'en étalon-or, la baisse du stock d'or informe et prévient à la fois que les prix en or des échanges sont trop élevés, en monnaies nationales ou régionales échangeables internationalement, l'absence de "provisions pour créances douteuses" informe faussement que rien ne change et ne prévient pas que les prix en monnaie nationale des échanges ne sont pas les "bons", des prix d'équilibre.

Et, une fois en constitution, les "provisions pour créances douteuses" constituées ou le recours aux assureurs crédits informent que les prix en monnaie nationale sont trop élevés et doivent baisser.  Mais il est tard, beaucoup trop tard. 
Bien évidemment, l'absence d'étalon monétaire indépendant des législateurs nationaux empêche toute augmentation du prix de celui-ci.

N'oublions jamais à cet égard que, pour tenter de se tirer d'affaires, dans la décennie 1930, les pays augmentèrent à tour de rôle le prix de l'or en monnaie nationale, par exemple :
-
 en 1934, le prix de l'once d'or en dollar passa ainsi de 20,67 (prix de 1900) à 35 dollars,
- en 1936, le franc français de 58,95 (prix de 1928) à 38,7 mg d'or après qu'il eut passé de 290,32 (prix de 1914) à 58,95 mg en 1928.



3. Conclusion : du désordre à l'ordre monétaire.

L'impression de désordre ou de crise monétaire que suscite à certains l'observation des événements actuels - depuis 2007 - peut être solide.

Elle le reste tant qu'ils ne s'intéressent pas au pourquoi ni au comment "des" monnaies.

Il n'y a en fait aucun désordre congénital à la monnaie, mais des décisions réglementaires erronées qu'ont prises les autorités dans le domaine et qui créent périodiquement des problèmes.
Nous nous trouvons dans une période d'ajustement qui va restaurer l'ordre monétaire.

J'ai commencé ce billet en faisant apparaître des grandes différences "qu'on voit" et "qu'on ne voit pas".

Je le conclus par une dernière différence, beaucoup plus importante, "qu'on ne voit pas" et qu'il faut découvrir, à savoir la différence entre les lois de la science physique et celles de la science économique.

La différence est que si on viole une loi physique, on a en général immédiatement la pénalité et cela fait hésiter à la violer volontairement une nouvelle fois - dans la mesure où on n'y a pas laissé la vie... -.  Il en est différemment du viol des lois économiques.

Le viol des lois économiques commence avec le refus qu'elles existent, un refus qu'en particulier l'enseignement de la science économique en France, sous contrôle du gouvernement et des groupes de pression en place, cautionne pour une large part.

Il se poursuit avec la présomption qu'on peut les infléchir dans le sens qu'on désire quand on reconnaît qu'elles existent. 
Et les hommes de l'Etat dans la plupart des pays sont les premiers à montrer l'exemple.  Soit dit en passant, on s'étonnera du sort qui est réservé aux hommes de l'Etat qui ne prennent pas le pli...). 

Et le viol se termine par la survenance de la pénalité, une pénalité décalée dans le temps, plus ou moins grande, à la mesure en définitive de l'ignorance initiale. 

Aussi sévère soit-il, l'ajustement actuel n'est autre qu'une pénalité décalée dans le temps à la mesure de l'ignorance initiale dont on fait preuve autorités monétaires nationales et autres dirigeants de banques centrales nationales et qu'ils commencent à reconnaître : ils n'hésitent plus à dire en effet qu'ils ne savaient pas. 
Et en témoignent, s'il le fallait, les prévisions de leurs services de même nom... 

Prolongeant cet acte de contrition, ils en arrivent à déclarer maintenant qu'ils ne savent pas ce qui va arriver !
Démissionnez, Messieurs, beaucoup d'autres le savent
Auparavant, prenez soin de fermer les services de prévisions, cela fera faire des économies aux contribuables.

Ou, sinon, apprenez un minimum de théorie économique et faites le connaître. 

Dans ce but, je ne saurais trop vous conseiller de commencer par étudier ce merveilleux texte de Robert Mundell, Canadien prix Nobel 1999 de science économique, intitulé "Le système monétaire international au XXIème siècle : l'or pourrait-il faire un retour ?", texte d'une conférence du 12 mars 1997 au collège St. Vincent College, Letrobe, Pennsylvannie.

Dès à présent, je vous laisse méditer sa conclusion en anglais, puis en français :

"Gold is going to be a part of the structure of the international monetary system for the 21st century, but not in the way it has been in the past.
We can look upon the period of the gold standard, the free coinage gold standard, as being a period that was unique in history, when there was a balance among the powers and no single superpower dominated.

Let me just conclude with a final thought:
Bismarck once said that the most important event in the 19th century was that England and America spoke the same language.
In the same spirit, the most important event in the 20th century was the creation of the Federal Reserve System, the vehicle for the spread of the dollar.
Without that, you would not have had the subsequent monetary events that took place.
 
Let us hope that the most important event of the 21st century will be that the dollar and the Euro learn to live together."

Ma traduction :

"L'or va être au XXIème siècle une partie de la structure du système monétaire international, mais pas de la façon dont il l'a été dans le passé.
Nous pouvons considérer la période de l'étalon or, de l'étalon or de la frappe libre, comme une période unique de l'histoire quand il y avait un équilibre des pouvoirs et quand une seule superpuissance ne dominait pas.

Laissez-moi juste conclure avec une dernière pensée :
Bismarck a dit un jour que l'événement le plus important du XIXème siècle avait été que l'Angleterre et l'Amérique parlassent la même langue.
Dans le même esprit, l'événement le plus important du XXème siècle a été la création du système de la Réserve fédérale, véhicule de la diffusion du dollar.
Sans cela, vous n'auriez pas eu les événements monétaires qui se sont produits.

Espérons que l'événement le plus important du XXIe siècle sera que le dollar et l'euro apprennent à vivre ensemble."
 

En ce qui me concerne, je pense que la concurrence des monnaies électroniques privées, certaines fondées sur l'or, d'autres sur autre chose, sera l'événement. 
Certains s'en inquiètent dès à présent (cf. par exemple Meyer, 2001 qui s'interroge en ces termes ; "E-Money and the Reintroduction of Private Money: Is the Fed Obsolete?").



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