Paris, le 11 mai 2015.




Il faudrait savoir, et ne pas l'oublier, que la « théorie de la quantité de monnaie », théorie qui remonte au moins au XVIème siècle, n’a jamais expliqué la quantité de monnaie (comme on pourrait s'y attendre).

Ce point, méconnu peut-être par habitude, est trop souvent laissé de côté pour ne pas l’évoquer en quelques mots (après qu'il l'a été dans ce texte de décembre 2014).


1. Un point sur la « théorie de la quantité de monnaie ».

Etant donné que, jusqu’au début du XXème siècle, il était admis, sans réserve, que:

« Une marchandise en laquelle s'expriment les prix des autres marchandises, est un numéraire ou une monnaie.
Le numéraire se distingue de la monnaie en ce que la monnaie intervient matériellement dans les phénomènes économiques, et le numéraire n'intervient pas matériellement.[...] » (Pareto, 1896-97, §269),

quoiqu'en faisant référence à Stanley Jevons (1896) 1),
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1) Fisher précisait ainsi :

« For discussions on the definition of money, see
A. Piatt Andrew, "what ought to be called Money" in Quarterly Journal of Economics, Vol. XIII;
Jevons, Money and the Mechanism of Exchange, London (Kegan Paul) and New York (Appleton), 1896;
Palgrave, Dictionary of Political Economy;
Walker, Money,
and other treatises and textbooks. » (Fisher, 1911, chap.II, §1)
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Irving Fisher (1911) n’ait pas hésité à écrire, avec raison, que :

« The so called ’quantity theory of money’ i.e. that prices vary proportionately to money, has often been incorrectly formulated, but (overlooking checks) the theory is correct in the sense that the level of prices varies directly with the quantity of money in circulation.” (Fisher, 1911, p.14)

En français:

" La soi-disant «théorie de la quantité de monnaie », c'est-à-dire que les prix varient proportionnellement à la monnaie, a souvent été mal formulée, mais (mis à part les dépôts) la théorie est correcte en ce sens que le niveau des prix varie directement en fonction de la quantité de monnaie en circulation" 2).
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2) Et Fisher d’ajouter en note de bas de page :

« This theory, though often crudely formulated, has been accepted by Locke, Hume, Adam Smith, Ricardo, Mill, Walker, Marshall, Hadley, Fetter, Kemmerer and most writers on the subject.
The Roman Julius Paulus, about 200 A.D., stated his belief that the value of money depends on its quantity.
See
Zuckerkandl, Theorie des Preises;
Kemmerer, Money and Credit Instruments in their Relation to General Prices, New York (Holt), 1909.
It is true that many writers still oppose the quantity theory.
See especially, Laughlin, Principles of Money, New York (Scribner), 1903. »

En français:

« Cette théorie, quoique souvent formulée crûment, a été acceptée par Locke, Hume, Adam Smith, Ricardo, Mill, Walker, Marshall, Hadley, Fetter, Kemmerer et la plupart des auteurs sur le sujet.
Le romain Julius Paulus, environ 200 avant J.C., a déclaré sa conviction que la valeur de la monnaie dépendait de sa quantité.
Voir
Zuckerkandl, Theorie des Preises;
Kemmerer, Money and Credit Instruments in their Relation to General Prices, New York (Holt), 1909.
Il est vrai que de nombreux écrivains s’opposent encore à la théorie de la quantité de monnaie.
Voir en particulier, Laughlin, Principles of Money, de New York (Scribner), 1903.

Pour sa part, Haavelmo (1978) a repris le propos de Wicksell (1929) sur Ricardo qui suit:

« The only specific theory of the value of money which has been formulated and the only one that can claim to be of real scientific importance, is the so called Quantity Theory…” (Haavelmo, 1978, p.209)

En français:

«La seule théorie spécifique de la valeur de la monnaie qui a été formulée et la seule qui peut prétendre être d'une importance scientifique réelle, est la dite théorie de la quantité de monnaie ..." (Haavelmo, 1978, p.209)
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L’important de cette proposition n’est pas que Fisher fasse référence à la quantité de monnaie en circulation qui n’est jamais qu’une comptabilisation très particulière de la quantité de monnaie des banques.

Il tient dans le principe de la « proportionnalité » dont il parle.
La proportionnalité n’est jamais qu’une forme d’identité ou de tautologie, entre
- d'un côté, la notion de variation de la quantité de monnaie en circulation et
- de l'autre, la notion de variation du niveau des prix en monnaie,
un point c’est tout.

La « théorie de la quantité de monnaie » se référait donc, simplement, à cette proportion entre les deux variations, rien d’autres.


2. Autres méconnaissances.

La « théorie de la quantité de monnaie » n’a jamais expliqué non plus le niveau des prix en monnaie des marchandises à partir des variations de la quantité de monnaie en circulation.

Elle n’était pas la relation de causalité que lui a donnée l’habitude, aujourd’hui, et que des économistes - dont on ne parle pas - ont instaurée, mais une relation de variations conjointes entre les deux éléments, une fois l’ « équation des échanges » de Fisher résolue en une égalité ou identité.


La mauvaise habitude a surtout fait que cet ensemble de données a été en grande partie ignoré.

Elle explique le grand nombre de travaux empiriques sur les effets de la quantité de monnaie à quoi ils ont pu donner lieu depuis lors  et qui ont conduit à ce que la causalité perdurât dans beaucoup de têtes.


3. Le fond de la « théorie de la quantité de monnaie ».

La "théorie de la quantité de monnaie" a été d’une logique imparable malgré son origine mal cernée par les économistes,.

En effet, il n’est guère de proposition de logique - au bon sens du mot (cf. Peikoff, 1967) - plus certaine que celle qu'elle était.
Peut-être même, pour cette raison, aurait-il été plus efficace d’éviter de parler de « théorie », mais plutôt, en permanence, de tautologie ou d’identité.

La tautologie reposait sur les trois faits de la réalité économique que sont:

1- le fait que les prix en monnaie des marchandises ou, si on préfère, les quantités de monnaie unitaires convenues par les personnes ("vous et moi") étaient des notions synonymes,

2- le fait que les quantités de monnaie unitaires convenues par les personnes, sous couvert de la notion de niveau des prix en monnaie des marchandises, allaient implicitement de pair avec la notion de quantité de monnaie en circulation à quoi elles étaient liées, à chaque instant, par le simple calcul arithmétique:
quantité de monnaie en circulation et niveau des prix en monnaie des marchandises renvoyaient l’un à l’autre ;

3- il en était ainsi à l'instant intermédiaire de temps "t", mais il en était de même sur une succession d’instants intermédiaires passés observés :
la variation de la quantité de monnaie en circulation et la variation du niveau des prix en monnaie des marchandises allaient de pair .

En d'autres termes, le tout et les parties de la « théorie de la quantité de monnaie » allaient doublement de pair, la tautologie était parfaite, achevée.

Et la théorie a mis l'accent sur le point (3).

Dans le cas où les taux de variation étaient positifs, il a été question d' "inflation" et, dans le cas de taux négatifs, il a été question de "déflation".

Tout était "clair".

Cela l'est resté jusqu'à ce que, face aux innovations monétaires, les gouvernements trouvent des remèdes au moyen qu'ils jugeaient leur échapper.


4. Le marché politique des réglementations monétaires.

Et ce fut la création de privilèges donnés à des banques dites "centrales", une par pays, qui obtenaient le monopole de l'émission de billets (forme de "substituts de monnaie bancaires") et qui mettaient en tutelle les banques dites "de second rang",
puis l'interdiction des "substituts de monnaie bancaires" en monnaie-or ou -argent,
et enfin, pour ce qui concerne des pays de l'Europe géographique, la création de ce qu'on dénomme "€uro" (cf. ce texte de mai 2014).


Toutes ces réglementations ont progressivement transformé ce qu'on dénommait "monnaie" et, par conséquent, elles ont amené des économistes à modifier la "théorie de la quantité de monnaie", plus ou moins sans le dire.


Elles ont aussi fait prendre pour "chiens", à savoir pour "monnaie", des chats, à savoir des "substituts de monnaie bancaires" désormais sans contrepartie et qu'on devrait dénommer "substituts de rien bancaires".


Elles ont enfin amené d'autres économistes à dénaturer ce qu'ils dénommaient la "théorie de la quantité de monnaie" en lui donnant une causalité qu'elle n'avait jamais eue.

Et les économistes ont fait feu de tout bois dans la voie ouverte.
La quantité de "monnaie" est devenue la cause des effets de toute nature qu'ils voulaient expliquer, en sus des prix en monnaie.


5. La monnaie n'est pas causale.

Au moins un économiste, en grande partie méconnu, s'est opposé à ce déchaînement des théories, à savoir Jacques Rueff (cf. photographie ci-contre et ce texte de juin 2007) pour qui, selon ses propres mots, "la monnaie n'était pas causale" (cf. ce texte de mars 1996).



On comprendra ainsi l'aberration actuelle de tous ceux qui ignorent ce qu'il a écrit, sur le prétendu "quantitative easing program" qui doit favoriser croissance et développement (cf. ce texte d'actualité ou celui-ci).








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