A Paris, le 17 septembre 2019







1. La Nature.


La morale et les règles de droit mises de côté comme il l'est pratiqué dans certaines sphères, on s'attendrait à ce que l'économie politique eût comme origine scientifique l'activité de chacun, l'action humaine, l'action du "roseau pensant", le plus faible de la Nature.

Il n'en a rien été jusqu'au début du XXème siècle où d'autres axiomes ont été privilégiés, en toute conscience ou non.

N’oublions pas que (cf. ce billet de janvier 2017):

«C'est en 1615 que l'Économie politique a reçu pour la première fois le nom sous lequel elle est aujourd'hui connue, dans un livre français, le Traicté de l'OEconomie Politique, par Antoine de Montchrétien. (Gide, 1931, p.15)

Auparavant, une théorie de la quantité de monnaie avait vu le jour et l'échange de marchandises entre les gens commençait à intriguer.


2. Les autres hypostases.

A défaut de se référer à la Nature, certains se sont référés au peuple, à la population, à la nation, à la société, à l'état social, à l'état, au capitalisme, etc..
Ce n'est pas mieux, c'est pire...

Ignorées la "cueillette" et la "chasse", types d'action humaine originels chers aux paléontologues et autres historiens d'un lointain passé.

Entrent en jeu des hypostases dont, par définition, aucune ne saurait avoir une quelconque action économique.
Seul le roseau pensant peut en avoir une ... car il pense dans le monde d'ignorance où il se trouve.


3. L'axiome de la valeur.

D'autres se sont référés à la notion de "valeur".

Longtemps, la notion de "valeur" a été essentielle en économie politique et a caché, tacitement, l'action du roseau pensant.

Elle a donné lieu à une vaste typologie rappelée au XIXème siècle par Frédéric Bastiat (1801-50) puis par Vilfredo Pareto (1848-1923) à cinquante ans d'intervalle (cf. http://blog.georgeslane.fr/category/Ignorance-action-humaine-et-duree/page/105).

a. Bastiat et le principe de la valeur.

En 1850, dans le livre intitulé Harmonies économiques, Bastiat a fait le point sur le "principe de la valeur", domaine alors premier de l'économie politique.

D'après lui, la valeur, c'était alors:
- pour Adam Smith (1723-1790), dans la matérialité et la durée,
- pour Henri Storch (1766-1835), dans le jugement
- pour Jean Baptiste Say (1767-1832), dans l'utilité,
- pour David Ricardo (1772-1823), dans le travail,
- pour Nassau Senior (1790-1864), dans la rareté.

Et Bastiat, à l'occasion, d'insister sur le fait qu'il ne fallait pas identifier la valeur à la matière.

C’est par pure métonymie qu’on a attribué la valeur à la matière elle-même, et, en cette occasion comme en bien d’autres, la métaphore a fait dévier la science.» cf. http://bastiat.org/fr/echange.html 1850.

b. Pareto et la théorie de la valeur.

Un demi-siècle après Bastiat, dans son Cours d'économie politique de 1896-97, Vilfredo Pareto a ajouté aux propos de Bastiat sur l'état de la "valeur" qu'il a repris in extenso :
- ceux de K. Marx (1818-83) qui faisait référence explicitement à la "marchandise" (cf. §18),
- ceux de G. de Molinari (1819-1912) qui expliquait la valeur par l'"intensité comparée des besoins" (cf. §81) et
- ceux de W.S. Jevons (1835-82) qui, selon lui, aurait introduit le concept de "taux d'échange" en économie politique (cf. §74) et qu'il a dénommé "prix d'une chose en une autre chose".

Pareto a développé la notion nouvelle alors d'ophélimité élémentaire - utilité subjective marginale - pour parler de valeur.

Il précisait parallèlement sa démarche en économie politique, en ces termes:

"3. Notre étude a pour objet les phénomènes qui résultent des actions que font les hommes pour se procurer les choses dont ils tirent la satisfaction de leurs besoins ou leurs désirs.

Il nous faut donc 
- d'abord examiner la nature des rapports entre les choses et la satisfaction de ces besoins ou de ces désirs, et
- tâcher ensuite de découvrir les lois des phénomènes qui ont précisément ces rapports pour cause principale." (Pareto, 1896-97, §3).

Bref, son étude portait sur les résultats des phénomènes des actions humaines, autre façon de parler de la valeur, et non pas sur les actions des roseaux pensants.


On remarquera en passant, avec étonnement, que Raymond Barre (1924-2007) n'a pas évoqué ce point dans son ouvrage intitulé Economie politique (1969, 8ème éd.) !

c. Mises et la science économique refusée.

Près d'un demi siècle après Pareto, en 1949, Ludwig von Mises (1881-1973) a mis l'accent sur la notion qu'avait sortie des limbes Pareto, que celui-ci avait esquissée, tacitement, pour dire qu'il la laissait de côté, à savoir l'action humaine. 
Mises enfonçait le clou en 1962 en disant que:

… "The starting point of praxeology is
- not a choice of axioms and a decision about methods of procedure,
- but reflection about the essence of action". (Mises, 1962, cf. ce texte) ;

en français:

… "Le point de départ de la praxéologie n'est pas
- un choix d'axiomes ni une décision sur des méthodes de procédure, 
- mais une réflexion sur l'essence de l'action."

après qu'il avait écrit, en 1949, dans le livre L'action humaine, que la science économique avait pour domaine les phénomènes de marché expliqués par les actes des êtres humains:

… [...] branche de la connaissance [...]
pour étudier les phénomènes de marché,
c'est-à-dire la détermination des rapports d'échange mutuel entre les biens et services négociés dans les marchés, leur origine dans l'action humaine et leurs effets sur l'action ultérieure

En anglais:

[…] branch of knowledge […]
to investigate the market phenomena, that is, the determination of the mutual exchange ratios of the goods and services negociated on markets, their origin in human action and their effects upon later action". (Mises, 1949, p.232 ; cf. http://blog.georgeslane.fr/category/Ignorance-action-humaine-et-duree/page/51)

Mises a mis en perspective la définition en expliquant que:

"La science économique ne porte pas sur les biens et services, elle porte sur les actions des hommes en vie.

Son but n'est pas de s'attarder sur des constructions imaginaires telles que l'équilibre.
Ces constructions ne sont que des outils de raisonnement.

La seule tâche de la science économique est l'analyse des actions des hommes, c'est l'analyse des processus." (Mises, 1962, cf. ce texte).


d. Valeur et quantité de matière.

« Valeur » est, en particulier, le nom donné à toute quantité (ou nombre) de matière qui a été mesurée par l’intelligence du roseau pensant ...

 S'agissant de la mesure des services en quantité (ou nombre) là encore dénommés, il y a, en théorie, la "quantité de travail" - et la fameuse "valeur travail"...- ou le nombre d'emploi...

Mais comment est mesurée, en pratique, une quantité de travail ? un nombre d'emploi ? 

La notion de "quantité de travail" a été réduite, sans raison, par des économistes ou des sociologues depuis le XVIIIème siècle, à la notion smithienne de "temps", à la "durée", au "durable"…, notions mesurées par le physicien ou le statisticien et les instruments de celui-ci.

Reste que la "quantité de travail" n'est jamais une évaluation de sa réalité par le roseau pensant qui lui soit propre.

On ne saurait trop insister sur l'étude de Fleeming Jenkin (1870) qui s'est intéressé au travail à partir des notions d'offre et de demande de travail. 1)
1) cf. Jenkin, F. (1870) "The Graphic Representation of the Laws of Supply and Demand", pp.151-170 et
“And Their Application to Labour." pp.171-185.
Edited by Sir Alexander Grant, Recess Studies, Edinburgh, Edmonston and Douglas. Online at Google Books.

 

A défaut, la notion de "nombre d'emplois" est venue se suppléer, au XXème siècle, aux absurdités de la notion de "quantité de travail" face au mur où celle-ci se trouvait.

 e. Valeur et rapport/taux de quantités de matière.

« Valeur » est encore le nom donné à tout rapport ou taux de deux (quantités ou nombres de) matières mené par au moins deux êtres humains.

On peut aussi parler de la "quantité unitaire" d'une matière dans une autre.

C'est, en particulier, le cas quand l'autre matière est ce qu'on dénomme "monnaie".

f. Valeur ajoutée.

En dépit de son qualificatif qui donne l'impression de la préciser, la "valeur ajoutée" n'a rien à voir avec la notion de "valeur".

 Telle que, elle témoigne de l'ignorance en économie politique de ceux qui ont créé l'expression, à défaut d'évoquer des pensées plus noires...


4. Valeur et prix.

Dans leur recension de la notion de valeur, on remarquera que ni Bastiat, ni Pareto n'ont évoqué la notion de prix.
Ils ont ainsi laissé entendre que le prix n'était pas un type de valeur ...

a. Prix relatif.

« Valeur » est en fait le nom donné à tout rapport ou taux d'une (quantité ou nombre de) marchandise dans une autre par au moins deux personnes dès lors que le taux d’échange convenu est cerné ...

Au lieu de "valeur", il est surtout question de sa dénomination "prix relatif" - ou "termes de l'échange".

b. Prix en monnaie.

« Valeur » est encore le nom donné à tout rapport ou taux d'une (quantité ou nombre de) marchandise en monnaie par au moins deux personnes dès lors que le taux d’échange convenu est cerné ...

Au lieu de "valeur", il est question, dans le domaine courant, de sa dénomination "prix en monnaie".

Le "prix en monnaie" d'une marchandise n'est jamais qu'une façon de parler aussi de sa "quantité de monnaie unitaire" convenue, c'est-à-dire de la monnaie "équivalente" à la marchandise.

En relation avec le "travail", le "prix en monnaie" est dénommé "salaire".

c. Prix et quantités de marchandises.

Selon certains économistes, quand l'échange de matières entre personnes a abouti, quand le taux d'échange de deux marchandises a été convenu, qu'il s'agisse d'un échange synallagmatique ou de celui du "marché", notion théorique, tout cela a donné lieu à un ""prix et à une "quantité" de marchandises. 

Rien ne justifie de privilégier le "prix" par rapport à la "quantité" convenue.

Le couple "prix, quantité de marchandises" cache, en théorie économique, depuis l'étude d'Antoine Augustin Cournot (1801-77) de 1838, les hypothèses de l'offre et de la demande de marchandises des roseaux pensants et leur égalisation (voire leur équilibre dans le cas de plusieurs "marchés") (cf. ce billet de janvier 2017 http://blog.georgeslane.fr/category/Ignorance-action-humaine-et-duree/page/127).

d. Prix des objets et prix des services.

Reste que prix des objets et prix des services ne sont pas a priori indépendants l'un de l'autre.

Tout prix d'objet se voit obtenir des prix de services que leur donnent les gens et tout prix de service cache les prix des objets en propriété des gens.

Il y a une relation d'identité entre prix d'un objet et prix du ou des services que coiffe tout prix de chose.
Ainsi, le salaire cache un prix de patrimoine de la personne.
Seule l'ignorance de celui qui en parle cache l'un ou l'autre de ces prix.


5. Valeur et utilité ou ophélimité.

Pour l'économiste, quoique différentes, "utilité" et "quantité" sont deux notions qui devraient renvoyer l'une à l'autre.

« Valeur » est, en effet, le nom donné à toute utilité ou ophélimité, notion de théorie économique, d'une chose, objet ou service, qui a été cernée par l’intelligence de la personne dès lors que ... (cf. Say, 1815 et ce texte de novembre 2015) :

"Comment donne-t-on de la valeur à un objet ?

En lui donnant une utilité qu’il n’avait pas." (Say, op.cit., p. 10)

Plus encore que la "valeur" - si on peut dire... -, l'utilité est nécessairement subjective.
Et Pareto avait insisté dans son Cours d'économie politique (1896-97) sur le point en introduisant le mot "ophélimité" dans l'économie politique et en le préférant au mot "utilité" qui pouvait sembler "objectif".

a. L'ambigüité des propos de Say.

On ne peut que regretter les propos ambigus de Say sur la question.

Et Pareto s'en était inquiété.
Il s'était intéressé à la valeur définie par l'utilité, mais en distinguant l'utilité subjective et l'utilité objective, ce que n'avait pas fait Say.
Selon Pareto :


"82. Une autre grande classe de théories met la source de la valeur dans l'utilité.
Cette conception est développée par J. B. Say. [... ]

Il est difficile, en bien des cas, de se rendre compte si les économistes veulent parler
- de l'utilité subjective (ophélimité), ou
- de l'utilité objective.

Quand ils portent leur attention spécialement sur ce sujet, ils les distingent, mais bientôt ils les confondent.
C'est là, à proprement parler, outre l'omission de la considération des quantités, le défaut de cette classe de théories.

J. B. Say a pourtant très bien vu le caractère subjectif de la valeur;
il dit:
'La vanité est quelquefois pour l'homme un besoin aussi impérieux que la faim.
Lui seul est juge de l'importance que les choses ont pour lui et du besoin qu'il en a.'"  (Pareto, op.cit. § 82)


b. Valeur et utilité/ophélimité, marginale ou élémentaire.

« Valeur » est encore tout nom donné à une utilité (ou ophélimité), élémentaire ou marginale de (quantité ou nombre de) chose ou marchandise par une personne dès lors que ...

« Valeur » est aussi le nom donné à tout rapport ou taux de deux utilités (ou ophélimités), élémentaires ou marginales, de (quantités ou nombres de) choses par au moins deux personnes dès lors que ...

Si ce taux ou rapport d'utilités/ophélimités porte sur des marchandises, le taux ou rapport convenu peut être encore dénommé … "prix relatif".

S'il fait intervenir des marchandises et de la monnaie, le taux ou rapport convenu peut être encore dénommé … "prix en monnaie".

c. Valeur et rapport/taux d'utilités/ophélimités.

« Valeur » est le nom donné à tout rapport ou taux de deux utilités/ophélimités de (quantités ou nombres de) matières mené par au moins deux personnes dès lors que ...

On peut aussi parler de la "quantité unitaire" d'une matière dans une autre.

C'est, en particulier, le cas quand l'autre marchandise est ce qu'on dénomme "monnaie".


6. Dernière grande erreur.

On regrettera enfin la relation "production distribution consommation" de Say qui a permis à certains de supposer que la consommation serait fonction de la production...

En effet, en parallèle à sa notion ambigüe de valeur (valeur propriété ou valeur donnée), Say a proposé une succession de notions sans relation avec la valeur, à savoir "production, distribution et consommation".

Il considérait dans son Catéchisme de 1815 que :

"Qu’est-ce que nous enseigne l’économie politique ?

Elle nous enseigne comment les richesses sont produites, distribuées et consommées dans la société.»


La succession a fait les beaux jours du domaine économique jusqu'à aujourd'hui inclus où marxistes et macro économistes laissent entendre que la consommation des richesses, "vieux" type de valeur, est fonction de la production et semblent être écoutés.


Reste que la production de richesses ne tombe pas du "ciel", autre grande hypostase, mais du roseau pensant, de son pragmatisme ou de sa science, dans le monde d'ignorance où il se trouve.

Le changement d'ère économique où nous trouvons aujourd'hui - de l'analogique au numérique - après l'innovation conjointe des transistors et des ordinateurs ces dernières décennies, est le résultat d'actions de savants qui n'en finissent pas.

Il est science.  Et tant mieux.

La production de richesses en est une conséquence, autre résultat, comme cela a toujours été le cas depuis, au moins, la cueillette et la chasse, et non pas un préalable.

La bonne succession est "science (et technique), production, distribution et consommation" dans le monde d'ignorance où se trouve le roseau pensant.

Bref, la consommation de richesses, fonction de la production, est une grande erreur.






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