Paris, le 23 février 2015.




"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme", a jugé le poète il y a bien longtemps.
Mais on peut ajouter aujourd'hui que "science économique avec rhétorique - au mauvais sens du terme - est encore pire".


1. Premiers exemples.


a. Les prix des marchandises.

La notion de "concurrence pure et parfaite", chère à beaucoup d'économistes, veut qu'étant donné sa condition, les prix des marchandises ne varient pas.

Et nos économistes d'insister sur les échanges qui ne sont pas conclus à ces prix, qu'ils jugent "trop élevés" ou "trop bas" pour cette raison, dans quoi ils voient des "troubles", des "perturbations", la "crise"... et à quoi seuls, selon eux, des remèdes réglementaires pourront mettre fin.

Les mêmes admettent donc que les hommes de l'état ont la capacité juridique de fixer les prix des marchandises au bon niveau.

Ainsi, prix invariables et fixation réglementaire des prix par les pouvoirs publics, c'est, pour ces économistes, la même chose, en particulier, mathématiquement - à savoir, les prix sont donnés -.

Et les hommes de l'état ont fait valoir l'argument absurde auprès des électeurs et les en ont convaincus.
Ils fixent les prix en grande partie, hier, directement, et aujourd'hui, indirectement, par la législation ou le réglement.


On remarquera que nos économistes laissent de côté une vieille distinction fondamentale, à savoir la distinction d'Aristote entre ex post et ex ante et se situent implicitement ex post (cf. ce texte de novembre 2014).

On remarquera aussi qu'ils ne mettent pas le doigt sur les "marchés noirs", dont l'apparition est la conséquence de la réglementation, et leurs effets économiques désastreux.

b. Les variations des prix des marchandises.

D'autres économistes, qui peuvent être les mêmes, avancent que les "variations de prix" résultent des désaccords d'échange, de marché, entre les personnes juridiques physiques (notées PJP), et, à terme, contribuent à l'harmonie économique.

A ceux-là, d'autres économistes encore, qui peuvent être les mêmes que les tout premiers, s'opposent.
Ils voient, dans les variations de prix, des "troubles", des "perturbations", "la crise", à quoi seuls, selon eux, des remèdes réglementaires pourront mettre fin.

Et, là encore, ils sont écoutés.
Et les réglementations affluent.

Et la science économique est devenue ainsi l'étude d'un tissu de réglementations étatiques, sans doctrine...

c. Les actes d'échange.

Prix et variations de prix réglementés des marchandises ne doivent pas faire oublier les actes d'échanges dont ils sont les effets.
Indirectement, les échanges sont de fait réglementés.

Au XXème siècle, qu'ils soient keynésiens ou monétaristes, les économistes ont mis de côté les échanges et leurs effets dans leur cadre d'analyse, au profit de la production et associé à la production ce qu'ils ont dénommé "demande" (vieille antienne relevant de Thomas Malthus).

Ils en sont arrivé à identifier les composantes qu'ils donnaient à leur demande (consommation ou investissement) à la production (via les "multiplicateurs"), tout cela sans aucune raison scientifique et sans introduction des prix réglementés.

Ils ont pu ainsi faire acquérir à la loi de finance des hommes de l'état républicain la voie royale de l'économie.


2. La dérive.

Il faut insister sur le fait que les prix des marchandises
ou leurs variations résultent des échanges des PJP.
Et beaucoup d'économistes seront d'accord sur ce point.

a. L'échangeabilité des choses.

Mais, au lieu de prendre en considération que la PJP a la capacité d'échanger (capacité à la fois juridique, technique ou économique), bref qu'elle est capable d'échanger, ils diront que les choses en question sont échangeables, qu'elles sont marchandises et sont dotées de propriétés (qui viennent dont on ne sait d'où... et qu'ils ne spécifient pas, et pour cause...).

En fait, nos économistes font passer, insidieusement, le raisonnement sur les propriétés des PJP à de prétendues propriétés des choses, des marchandises. 
Les capacités de la PJP sont ainsi mises de côté par cette rhétorique au mauvais sens du terme.

C'est la grande dérive...

b. L'impossibilité.

Ou alors, des économistes plongent les notions dans un univers plus vaste que celui de l'échangeabilité ou des marchandises, à savoir celui de la possibilité et de son antonyme, l'impossibilité.

Et dans ce domaine, des économistes ne manquent pas d'idées (jusqu'au théorème d'impossibilité de Arrow au terme de quoi il n'est pas possible de trouver une procédure non dictatoriale de choix collectif qui soit conforme aux préférences individuelles.).

Mais ces idées sont nulles et non avenues.
Elles ne sont pas économiques, mais tantôt mathématiques, tantôt rhétoriques au mauvais sens du terme, tantôt les deux à la fois.

Economiquement, un acte jugé impossible par une PJP n'est jamais qu'un acte dont le coût économique est jugé trop élevé à ses yeux, un point c'est tout.

Et l'acte jugé impossible inclut l'acte jugé incapable qui n'en est qu'une partie.
L'acte jugé impossible prend donc en considération les incapacités à la fois juridiques, techniques et économiques de la PJP qui échappent aux mathématiciens qui se prennent à s'intéresser à la science économique ou aux sophistes, autant de considérations ignorées, par exemple, par Arrow et ses disciples.


3. Les ruissellements.

La rhétorique au mauvais sens du terme est aujourd'hui tout un domaine dénaturant la science économique et dont le champ ne fait qu'augmenter (en a été exemplaire K. Arrow, de 1951 jusqu'à sa mort).

Nous venons en effet d'évoquer les troubles, les perturbations, la crise, mais on pourrait ajouter à la liste:
- les difficultés,
- les obstacles et autres entraves,
- les frictions (notion transposée des sciences physiques et introduite vraisemblablement par John Hicks dans la science économique dans la décennie 1930),
- les inconvénients (par opposition aux avantages...),
- les imperfections,
- les fonctions...,
- la rareté...
- le temps ou la durée...,
tous ces mots se voyant employés par de prétendus économistes pour prétendument raisonner et, surtout, pour duper ceux qui les entendent.

Grande différence entre ces mots et ceux repris des prix des marchandises ou de leurs variations, que sont les troubles, les perturbations, la crise, ils n'ont pas de support économique et ne cachent pas une notion de la science économique digne de cette expression (pour ne pas parler de l'économie politique).

Des économistes s'en flattent d'ailleurs en écrivant à l'occasion que :

"..., les économistes se sont constitué au fil des ans un domaine, une chasse gardée, qui leur a permis de s’émanciper de la politique et de la morale." (Lengaigne et Postel 2004)

Science économique sans politique ni morale, telle est la science économique avec rhétorique - au mauvais sens du terme - qui ravage le monde.

Elle témoigne de l'infirmité de l'économiste qui n'en sait mais et, surtout, de l'infirmité du savant qu'il se veut être et dont Henri Poincaré, au début du XXème siècle, proposait une image de son comportement qui est restée lettre morte (cf. Science et méthode).

D'autres économistes seront en partie d'accord avec la liste des mots non exhaustive donnée ci-dessus, sauf, vraisemblablement, en ce qui concerne les uns, les fonctions, les deuxièmes, la rareté ou les troisièmes, le temps (la durée).

J'ai eu l'occasion dans des billets précédents d'évoquer la question des fonctions (cf. ce texte de décembre 2013) ou celle du temps (cf. ce texte d'août 2014).
J'aurai l'occasion de revenir sur la question de la rareté, qui doit déplaire à mes amis économistes autrichiens, dans des billets futurs.


4. Abandonner la dérive.

A la rhétorique au mauvais sens du terme, il faut opposer la rhétorique au bon sens du terme, à savoir la notion de "profit attendu avec incertitude" par la PJP qui agit et qui situe ex ante, ou bien celle de "coût" dont elle charge actes ou choses et qui situe là encore ex ante. (cf. Buchanan, 1969)

Ce sont ces profits et coûts qui sont causes des prix des marchandises et de leurs variations évoqués ci-dessus et observés.

Ils passent, le cas échéant, par les offres et les demandes des marchés, notions économiques très débattues en relation avec les échanges de marchandises.

Peu importent les jugements portés à l'emporte pièce sur les profits réalisés, ex post, si chers aux politiques et aux médias ...

Importent seuls les profits attendus avec incertitude par la PJP et, surtout, les coûts ex ante qu'elle juge trop élevés et qui, par conséquent, ne sont pas menés.

Trouver le moyen de les diminuer est à la base de l'innovation.
Encore faut-il s'être défait de la rhétorique au mauvais sens du terme pour y parvenir.





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