Paris, le 2 mai 2010.




1. Pensée monétaire et pensée mathématique.

Selon Donald O’Shea (2007) dans Grigori Perelman face à la conjecture de Poincaré (Dunod, Paris),

« Vers 1960, on était entré dans l’époque la plus productive et la plus explosive de l’histoire humaine en ce qui concerne le développement de la pensée mathématique. […]
géométrie, topologie, algèbre et analyse se développèrent considérablement et de nouvelles disciplines fleurirent à leur périphérie et à l’intérieur de sous domaines avec leurs propriétés, méthodes, outils et des résultats spectaculaires » (O'Shea, 2007, p.187)

De même, je dirai que vers le début du XXème siècle, on était entré dans l’époque la plus productive et la plus explosive de l’histoire humaine en ce qui concerne le développement de la pensée monétaire avec, en particulier, l’ouvrage de Ludwig von Mises (1912) intitulé Théorie de la monnaie et du crédit.

Malheureusement, et à l’opposé de ce qui s’est produit en mathématiques, les résultats spectaculaires ont été mis à l’écart ou dénaturés par des écoles de pensée économique autres ou qui allaient éclore comme la théorie de John Maynard Keynes (1936) ou même comme celle de Milton Friedman et de ses amis de l’Ecole de Chicago (décennie 1950) qui a reçu la dénomination « théorie monétariste ».


2. Pourquoi s’intéresser à la monnaie.

Il convient de s'intéresser à la monnaie parce que les prix sont exprimés en monnaie et que les hommes de l’Etat manipulent la monnaie.


2.A. Parce que les prix des biens sont exprimés en monnaie.

Milton Friedman a eu l’occasion d’écrire qu’il fallait qu’un économiste s’intéressât à la monnaie parce que les prix des biens échangés ou échangeables étaient établis en monnaie.

a) Pourquoi les prix sont-ils exprimés en monnaie ?

Friedman fait malheureusement silence sur la question du « pourquoi les prix sont exprimés en monnaie » et donc sur la réponse.

Mais Mises, à la suite de Carl Menger, et ses amis de l’école de pensée économique dite autrichienne – qui est aussi "autrichienne" que "française" (cf. ce billet) - ont donné la réponse que je résumerai ainsi :

parce que la monnaie a réduit le coût de l’échange, celui-ci est inférieur au coût de l’échange sans monnaie.

b) Qu’est-ce qu’un échange de biens ?

Une double action humaine d’offre de droits de propriété par l’un et de demande de droits de propriété par l’autre, de vente par l’un et d’achat par l’autre, donc coûteuse, mais aussi profitable.

Bien sûr, les écoles de pensée économique autres que l’ « autrichienne » qui font abstraction de l’action humaine sont, à partir de ce point, dans l’impasse.

c) Qu’est-ce qu’un prix en monnaie ?

Un prix en monnaie n’est jamais qu’une quantité de monnaie échangée ou échangeable contre le bien selon les règles du droit (ou de la justice) naturel(le).

Le prix en monnaie sanctionne ainsi un progrès économique au sens technique le plus terre à terre de l’expression et ouvre une voie de progrès à attendre car le coût de l’échange n’a pas été réduit à zéro et car des efforts sont en cours pour le réduire encore.

Soit dit en passant, depuis quelques années, une partie des autres courants de pensée économique chemine sur la voie au prix de l’anglicisme « coût de transaction » mais en faisant abstraction de son point de départ, la réduction de coût initiale.

Les prix en monnaie donnent des informations comparables et permettent des calculs dits économiques, mais de fait monétaires. Il n’y a pas de calcul économique sans monnaie comme l’a démontré Mises en 1920.

Le prix en monnaie est ainsi, aussi, une source d’informations.


2.B. Parce que les hommes de l’Etat manipulent la monnaie.

J‘ajouterai, pour ma part, que les économistes doivent s’intéresser à la monnaie parce que les hommes de l’Etat sont parvenus à la manipuler.

Pourquoi les hommes de l’Etat la manipulent-ils ?

a) Question de recettes.

Parce qu’étant donné le monopole d’émission de monnaie – ou fiscal - qu’ils se sont donnés au cours des âges ou qu’ils délèguent le cas échéant à une banque centrale créée pour l’occasion, et l’obligation qu’ils ont faite aux citoyens de l’utiliser, ils ont la capacité de l’altérer et cette altération leur procure à court terme des revenus – autant le revenu de seigneuriage que l’impôt d’inflation.

b) Question d’influence économique bénéfique.

Plus grave, parce que des économistes ont prétendu expliquer au XXème siècle que les hommes de l’Etat avaient une capacité d’influencer de façon bénéfique les éléments de l’ « équilibre monétaire » à la mode (emploi, revenu, croissance) en manipulant la quantité de monnaie, voire la quantité de liquidité (mot créé pour l’occasion ».

c) Question de malignité.

Plus grave encore, parce que l’évolution des formes de monnaie – à quoi les hommes de l’Etat sont étrangers - ont permis à ceux-ci de dénaturer les règles de la comptabilité fondée sur les règles de la justice naturelle et de construire des règles spécifiques d’enregistrement des opérations monétaires, par exemple, en matière bancaire…
La dernière grande mystification avait même reçu un nom officiel : le « hors bilan » !

d) Question de liberté publique illusoire.

Point d’orgues, parce que les hommes de l’Etat des pays du monde entier ou presque sont parvenus à convenir au XXème siècle de mettre à bas le système monétaire international de l’étalon-or, un système qui avait émergé spontanément et qui, par conséquent, avait fait ses preuves comme s’est astreint à le montrer toute sa vie durant Jacques Rueff (1896-1978).

L’étalon-or limitait les hommes de l’Etat dans leur politique nationale et déterminait des liens sains entre nations (cf. par exemple Rueff, 1947, "Conditions financières des liens entre nations", pour savoir ce qu’il faut penser de l’idée).

Et cela, pour ne pas parler de ce qui est arrivé, au crépuscule du XXème siècle, quand certains de l'Union européenne sont convenus de fusionner, selon des règles de leur crû, plusieurs monnaies nationales en une monnaie régionale "unifiée" dénommée "euro" – entre autres, « pour renforcer la paix en Europe ... » - au lieu de dénationaliser les monnaies en question comme avait expliqué Friedrich von Hayek en 1976-78 qu'il serait bienvenu de le faire, d'une façon générale.

Et bien vite, ils se sont gardés de respecter les règles qu'ils s'étaient donnés, comme il fallait s'y attendre !


3. Et les économistes ne se sont trop intéressés à la finance.

De fait, l’accent mis sur la monnaie a chassé la finance des préoccupations des économistes jusqu’à la décennie 1950 alors que celle-ci se hâtait avec lenteur.

Trois grandes raisons peuvent expliquer ce fait :
- les économistes avaient souvent confondu crédit et monnaie,
- des économistes avaient introduit le concept flou de «liquidité»,
- les économistes n’étaient pas affutés sur la définition de la monnaie.


3.A. Parce que les économistes avaient souvent confondu crédit et monnaie.

En se plaçant du point de vue du banquier, les économistes avaient confondu crédit ou, si on préfère le mot, créance (une des formes premières de la finance) et monnaie, billet de banque et billet non bancaire qui rivalisaient, monnaie et substitut de monnaie.


3.B. Parce que des économistes avaient introduit le concept flou de «liquidité».

Il y a des "ponts aux ânes" - comme le théorème de Pythagore en géométrie -, mais il y a aussi des "ponts de singes".

La liquidité est un pont de singes en science économique entre la monnaie et la finance qu'en particulier Keynes (1936) a enjolivé avec son concept de "préférence pour la liquidité".

Pour les économistes qui emploient le concept, la liquidité est autant la monnaie que des échanges qui peuvent se faire sans "décalage" de prix ou de taux d'intérêt ou qu'un type de "prime" que présentent des biens...

Le concept a été renforcé, en particulier, par le rapport Radcliffe en 1959 amènera John Hicks à le disséquer en 1962.

Dans la décennie 1970, sera introduite la distinction entre "liquidité nationale" et "liquidité internationale" ce qui amènera Jacques Rueff, à l'occasion de l'essai par les gens du Fonds monétaire international de se faire donner un privilège d'émission de monnaie internationale dénommée "droits de tirages spéciaux" (D.T.S), à intituler un article "Des plans d'irrigation pendant le déluge".

Et la dénomination "liquidité" est utilisée en analyse financière pour qualifier des rapports de grandeurs comptables.


3.C. Parce que les économistes n’étaient pas affutés sur la définition de la monnaie.

La forme ou plutôt l’évolution des formes de la monnaie a contribué à cacher le double fond de celle-ci.

On vient de dire son premier fond : la réduction des coûts de l’échange.

La monnaie a pour second fond d’être un pouvoir d’achat généralisé (cf. Pascal Salin (1990), La vérité sur la monnaie, Odile Jacob, 1990).


4. Pourquoi s’intéresser à la finance.

Il conviendrait de s'intéresser à la finance pour au moins trois grandes raisons :
- une raison d’actualité,
- une raison de méthode,
- parce que les hommes de l’Etat manipulent la finance.


4.A. Pour une raison d’actualité.

Le choix d’infliger la monnaie unifiée dénommée « euro » à des citoyens de pays de l'Union européenne démontre à sa façon que certains hommes de l’Etat sont revenus sur l’idée qu’ils tiraient des bénéfices de la monnaie nationale ou qu'ils pourraient en tirer encore longtemps (à cause vraisemblablement des nouvelles formes de monnaie).

Leur démarche fait apparaître qu’ils considéraient qu’ils avaient plus à gagner à placer les forces qu’ils mettaient jusqu’alors dans le domaine monétaire, dans le domaine de la finance et à manipuler la finance.


4.B. Pour une raison de méthode.

Selon François Lurçat (2003) dans De la science à l'ignorance (éditions du Rocher, Paris) :

« L’exploit de Galilée est parti […] d’une attitude de principe :
faire abstraction de toutes les propriétés des objets physiques à l’exception de leur forme et de leur mouvement […]
Au lieu d’ignorer consciemment certaines propriétés des objets physiques, elle [la caractérisation] nie leur existence. […]
[la physique] ramène […] les qualités à des différences quantitatives (p.59) […]
[et il y a] la difficulté qu’éprouve la pensée occidentale à penser le régional (par opposition à l’universel)». (p.60)

L’exploit de nombreux économistes est de partir d’une attitude de principe semblable :
faire abstraction de toutes les propriétés des objets économiques.
Au lieu d’ignorer consciemment certaines propriétés des objets économiques, la caractérisation qu’ils donnent nie leur existence, leur théorie économique ramène les qualités à des différences quantitatives. Et il y a la difficulté à penser l’action humaine (par opposition à l’équilibre de marché).

Cela est flagrant en matière de monnaie, cela l’est tout autant, voire plus encore en matière de finance.


4.C. Parce que les hommes de l’Etat manipulent la finance.

Pourquoi les hommes de l’Etat manipulent-ils la finance ?

a) Un décalque partiel.

Pour des raisons comparables à celles invoquées à propos de la monnaie.
- question d'influence économique bénéfique : le déficit budgétaire financé par l'épargne serait un stabilisateur de la conjoncture ;

- question de liberté publique illusoire : étant données les nouvelles techniques d’information et de communication, il faut créer un système financier international avec régulateurs et superviseurs.

b) Manipulations plus grossières.

Il y a des manipulations de la finance plus grossières que celles de la monnaie :
- c’est la réglementation des taux d’intérêt, étant donnée la querelle de l’usure ,

- ce sont les règles comptables assénées aux banques envisagées du point de vue financier et non plus monétaire ;

- ce sont aussi des règles comparables infligées aux intermédiaires financiers, concept économique apparu dans la décennie 1950 ;

- ce sont encore des règles comptables en relation avec les nouveaux produits financiers qui permettent de cacher ponctuellement des déficits : le cas de la ville de Saint Etienne en France a donné lieu à des billets de Bloomberg édifiants - par exemple, celui-ci - qui, vraisemblablement, ont fait connaître au monde entier l'existence de cette ville... beaucoup mieux que n'importe quelle publicité qu'elle aurait achetée dans ce but...

c) Manipulations plus fines.

Il y a aussi des manipulations de la finance plus fines comme par exemple :
- le déficit budgétaire couvert par l'épargne qui évite, à court terme, aux hommes de l’Etat d’augmenter les impôts, de montrer ainsi leur vrai visage de capteur de ressources difficilement obtenues par autrui, et qui, à défaut de contribuer à 100% à leur réélection, n'y nuit pas étant donnée l’illusion colportée des dépenses publiques effectuées et de jours meilleurs ou moins mauvais si on les réélit ;

- l’assurance présentée comme de la finance ;

- la capitalisation présentée comme une technique "spéculative" au mauvais sens du terme ;

- la présentation de la "répartition obligatoire" de l’organisation de la sécurité sociale en France comme une technique qui ferait pièce à la capitalisation et non pas comme une obligation réglementaire qui assujettit le travailleur pour ne pas écrire « l’esclavagise », à ses périls.


4. Economie dirigée sans justice naturelle n’est que ruine de tous.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » a écrit le poète il y a bien longtemps et des générations d’écoliers ont planché sur le sujet bon gré mal gré, moi, par exemple, peut-être vous.

Aujourd’hui, avec le Titanic de l’Union européenne – construit à «Maastricht»  - , de sa poupe – le problème politique de la Belgique, membre du Be.Ne.Lux., écrin oublié de l’Union– à sa proue – le problème politico-économique de la Grèce, membre depuis 1980 -, émerge une considération voisine, à savoir « économie dirigée sans justice naturelle n’est que ruine de tous ».

Plusieurs fois, Jacques Rueff avait écrit :

        « l’Europe se fera par la monnaie ou ne se fera pas. »

A l’exemple de Philippe Seguin dans un article du Figaro du 7 février 1996 intitulé "La légende du franc est-elle noire ou dorée?", dont le sous titre est "La monnaie européenne sera politique ou ne sera pas", beaucoup ont interprété l’idée en disant que faire une monnaie européenne était un préalable, voire un tremplin vers un état européen.  Et ils ont soutenu la création de l'euro.

Malheureusement, ils n’avaient pas compris ou n’avaient pas voulu comprendre ce qu'avait écrit Rueff.

Pour Rueff, la monnaie était l’ancre de la liberté de chacun, c’est-à-dire de la justice naturelle (du respect de la propriété et du contrat), sur quoi il avait eu l’occasion d’insister maintes fois et, par exemple, dans un livret (1947) intitulé Monnaie saine ou état totalitaire.

La monnaie n’était pas et ne devait pas être l’égout collecteur des «fausses créances» qui naissaient des déficits des budgets des hommes de l’Etat et qui ne pouvaient que déboucher sur le désordre social et l’esclavage. 
Dans L'ordre social qu'il publie en 1945 et 1947 et publie de nouveau, en 1969 avec une préface, il n'a de cesse d'insister sur une idée qu'on peut résumer par ses mots:

"Refusez le déficit ou acceptez l'esclavage".

La France en 2010, c'est aujourd'hui le déficit et l'esclavage (à 55% du P.I.B.).

Quant à l’Etat européen, il ne s’est pas fait et ne se fera pas par l’euro, mais il ne se fera pas non plus par quelque manipulation financière de plus pour cacher les déficits des budgets étatiques nationaux.

En revanche, à coup sûr, l'euro, voire l'Union européenne, se déferont par la manipulation financière de trop…




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