Paris, le 7 juin 2010.




L’école de pensée économique, aujourd’hui majoritaire, voudrait que s’imposât une bonne fois pour toutes son approche de l'économie, à savoir la macroéconomie, en dépit de ses conséquences calamiteuses dont le morceau de choix est la politique économique.

A l’occasion du nouveau millénaire, il y a donc dix ans, il y avait eu pourtant un consensus dans les rétrospectives à son sujet pour dénoncer le chemin parcouru depuis la décennie 1930, décennie de sa naissance, et reconnaître sinon sa faillite, au moins ses insuffisances, voire les
énigmes de la macroéconomie ouverte ou internationale (cf. Obstfeld et Rogoff, 2000)


I. Qu'est-ce que la macroéconomie ?

La macroéconomie, c’est, en particulier, l’intervention des hommes de l’Etat dans l’économie, d'abord dans un cadre national, au travers de ressources que ses auteurs diront « prélevées » aux gens propriétaires ou créateurs d’icelles-ci et des dépenses en les mêmes pour atteindre l’objectif qu'ils avancent d’un bien être amélioré (plein emploi, croissance, développement).

Face à cela, des économistes ont réagi dès le départ, mais ils n’ont pas été écoutés : cf. par exemple sur ce blog le billet intitulé Les banques : interfaces et artefacts.
 
Il y a eu des critiques et, en particulier, en France, celles de Jacques Rueff.

D'une façon générale, les économistes ont adopté deux grandes attitudes face aux choix des hommes de l'Etat, choix dénommés aussi "politiques".

Les uns, chacun à sa façon, ont essayé de persuader le législateur et les hommes de l'Etat qu'ils faisaient des erreurs et qu'ils feraient mieux de les écouter s'ils voulaient vraiment défendre l'intérêt national : ce sont les écoles de pensée monétaristes ou (néo) keynésiennes.

Les autres ont condamné les réglementations étatiques pour leur aveuglement et pour les effets économiques nécessairement néfastes qu'elles auraient.  Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek et la plupart des économistes de l'école de pensée autrichienne refusaient toutes les réglementations, Rueff acceptait une partie d'entre elles.

Pour rester en France, il convient de souligner qu'à l'occasion de ses travaux de 1959-60 sur "les obstacles à l'expansion économique" que le gouvernement de l'époque lui avait demandé de mener, Jacques Rueff n'hésitera pas à dire qu'il regrettait que le marché du crédit – compartiment du marché de la finance - ne fût pas entré dans le périmètre de l'économie qu'il devait étudier et qu'il ne pût ainsi faire part des obstacles qui hérissaient et entravaient ce marché. Il a aussi expliqué pourquoi.

Implicitement, le choix du gouvernement de l'époque avait eu pour fondement un fondement idéologique – le marché du crédit était chasse gardée de la Banque de France et le resterait -, mais on ne peut exclure qu'il y avait aussi une absence de culture économique.

Il faut aussi savoir que les travaux de Jacques Rueff ont été mis de côté dans l'enseignement de la science économique en France tant sur ce sujet que sur d'autres.
Et pendant longtemps, des travaux approchants comme ceux de Friedman et des monétaristes ont subi le sort de ceux de Rueff. 
Les travaux de l'Ecole autrichienne continuent, quant à eux, à supporter le sort.

Dans le pire des cas, y ont été et y sont préférées les élucubrations des théories marxiste ou marxienne – "the most dangerous of Marxian students was Keynes" selon Ludwig von Mises -, dans le moins mauvais, les obscurités et erreurs des arguments de Keynes et des keynésiens, puis des néo keynésiens – en particulier sur la monnaie et les prix -,  cf. par exemple  :
* Jacques Rueff : "The Fallacies of Lord Keynes’ General Theory" ou "La fin de l'ère keynésienne" ;
* Etienne Mantoux : "La Théorie générale de M. Keynes"  ;
* Friedrich von Hayek : "The Economics of Abundance"  ;
* Friedrich von Hayek : "La critique autrichienne"  ;
* Murray Rothbard : Le “multiplicateur” keynésien  ;
* Ludwig von Mises :
Stones into bread: The Keynesian Miracle ,
Lord Keynes and Say's Law  ;
* Albert Hahn [Preface to Common Sense Economics (1956)], The Economics of Illusion, published in 1949.

Plus généralement, il faut prendre conscience que la France n'est pas sortie de ces préférences même s'il y a eu des tentatives ces dernières décennies pour qu'elle s'affranchisse de leur noyau dur – Marx et Keynes -.

Aujourd'hui ce dernier semble l'avoir reprise dans ses rêts. C'est donc, soit dit en passant, une crise scientifique française qui est en jeu à l'heure actuelle et autrement grave que l'ajustement financier mondial en cours. 

Ne vous inquiétez donc pas si vous ne comprenez rien aux propos de la grande majorité des politiques, des prétendus intellectuels, des vulgarisateurs en France, il n'y a rien à comprendre.

Si vous avez eu le courage de vous encombrer la mémoire avec leurs sornettes, souvenez-vous de ce qu'ils écrivaient ou péroraient il y a deux ans, dix huit mois, douze, six, trois, un mois, quinze jours, une semaine ; souvenez-vous, entre autres, des prévisions.
Vous conviendrez qu'il ne faut surtout pas prêter attention a fortiori aux prévisions.  Et que les prévisionnistes ne soient plus payés par les impôts des contribuables réduiraient le gaspillage.

C'est frustrant, je sais, mais il en est ainsi.
Et il en sera ainsi tant que le noyau dur ne sera pas mis de côté mais enseigné au détriment de la science économique et des bienfaits qu'elle apporte.

De la comptabilité

Il reste que la macroéconomie recouvre une comptabilité qui est une insulte à la comptabilité, la vraie, et ne peut que dérouter le bon sens de chacun (cf. par exemple cet audio ).

En effet, la comptabilité macroéconomique additionne des ressources dites «prélevées», pour ne pas dire «volées légalement» - comme l'écrivait Vilfredo Pareto à la fin du XIXème siècle -, par le chantage ou la menace de la violence et des ressources échangées contractuellement.

La comptabilité additionne aussi des dons de ressources et des ressources achetées.

Bref, la comptabilité macroéconomique, dénommée aussi « nationale », fait fi à la fois des règles de droit naturel (propriété, responsabilité et liberté d’échange) et des règles de calcul vectoriel – qui sont souvent adoptées pour les représentations mathématiques qui sont si chères aux macroéconomistes – aux termes desquelles, pour faire des opérations arithmétiques sur des vecteurs, il faut qu’ils soient colinéaires et, pour en faire sur des ressources, il faut qu'elles soient en propriété et non pas volées ou en recel.

Rien ne justifie d'additionner, d'un côté, une ressource volée et une ressource vendue et, de l'autre, une ressource donnée et une ressource achetée et a fortiori de faire la différence entre une ressouce volée ou vendue et une ressource donnée ou achetée.

Le songe permanent.

La macroéconomie est aussi l’idée que, dans certaines conditions, le déficit de l’Etat – national -, aussi importante fût sa grandeur, pourra être réduit par la croissance économique.
C’est le songe de la croissance, qu’il s’agisse de la croissance des revenus, de la croissance du capital ou de la croissance des patrimoines.

C'est un songe qui procède lui-même du songe de l'équilibre macroéconomique qui recouvre, d'une part, ce qui était dénommé dans la décennie 1930 le « principe de la demande effective » défini par :

* dans une économie fermée sans hommes de l'Etat :

l'égalité de la production (notée Y) et de l'addition de la consommation (notée C) et de l'investissement (noté I) :

                                      Y = C + I

* dans une économie fermée avec hommes de l'Etat :

                                  Y = C + I + G - T

où G représente les dépenses de l'Etat, T les ressources "prélevées" et (G-T) le budget des hommes de l'Etat ;

* dans une économie ouverte avec hommes de l'Etat :

                           Y = C + I + G – T + X - M

où X représente les exportations vers l'étranger, M les importations en provenance de l'étranger et (X-M) le solde de la balance des paiements courants ;

et, d'autre part, l'équilibre du marché de la monnaie défini,

* dans une économie fermée avec hommes de l'Etat,

par une offre de monnaie – nette de la demande de monnaie pour le motif d'échange - aux mains du banquier central, égale à la préférence pour la liquidité - prétendue demande de monnaie pour le motif de spéculation - ;

* et, dans une économie autre,

on ne sait pas, on s'en moque...

De plus, quid de l'endettement de l'Etat défini par l'accumulation des déficits budgétaires (symbolisés par G-T) ?

Quid du marché financier en général ?
Quid du marché financier en relation avec le dernier déficit d'un Etat et en relation avec l'accumulation des déficits passés ?
Quid
du marché financier en relation avec les derniers déficits des Etats et en relation avec l'accumulation des déficits passés de chacun ?

La macroéconomie se moque de tout cela :  "peu importe en définitive, il s'adaptera !" semble être la réponse.

Grosse erreur, malheureusement, comme on va le voir car le marché financier veille et surveille.

La monnaie.

La macroéconomie, c'est en effet et enfin, mais peut être d’abord, la monnaie.

C’est la conception de la monnaie de la décennie 1930, peu affirmée alors encore, au terme de laquelle celle-ci est un moyen de l’échange qui réduit le coût d’icelui.

C’est aussi la conception - erronée - de la monnaie au terme de laquelle la quantité de monnaie est un frein à la croissance des échanges.

Soit dit en passant, la monnaie est à distinguer de sa représentation comptable qu’en donnent les bilans des banques d’émission de billets – les banques centrales – et les bilans des banques de dépôts – les banques dites de second rang.
Bien évidemment, cette comptabilité bancaire est fondée sur des règles de droit et n’a rien à voir avec la comptabilité macroéconomique dite “nationale”.

La macroéconomie, c’est encore la conception nouvelle de la monnaie au terme de laquelle la quantité de monnaie peut être manipulée par le banquier central.

C’est enfin la conception de la monnaie au terme de laquelle la monnaie est aussi un type d’actif ou, mieux encore, un type de liquidité.

La macroéconomie véhicule ainsi une confusion totale dont les hommes de l’Etat et autres banquiers centraux pensent vraisemblablement tirer les ficelles, mais qui fait en réalité – et l'expérience le prouve - que ces ficelles deviennent cordages et que ces cordages les « saucissonnent » - selon l’expression journalistique à la mode aujourd'hui -.

La théorie macroéconomique est une mise en scène de la monnaie dont les défenseurs sont arrivés, au début de la décennie 2000, à se demander si la monnaie avait quelque importance que ce soit dans l'économie et à envisager des modélisations de l'économie … sans monnaie (cf. Meyer, 2001).

Cela explique en partie que les méfaits économiques et les dégâts occasionnés par les taux de change fixes dont le principe avait été adopté depuis la décennie 1940 et qui n’étaient plus à développer par le raisonnement tant ils sautaient aux yeux dans la décennie 1980, ont été voilés par des hommes de l’Etat.

Dans les décennies 1980 et 1990, ceux-ci en sont arrivés à vendre l’idée sans précédent de la fusion de monnaies nationales en une monnaie régionale à l’échelle du monde.
Et l’idée a été achetée et a pris la forme de l’euro qui est entré dans les faits en 1999-2001.


II. Qu’est-ce que l’euro aujourd’hui ?

J’avais eu l’occasion de répondre à la question en 2002 : cf. "L'euro : si ex nihilo non est, sed ex quo ?" 

L'euro n'est que :

- un accord politique,
* un accord de taux de change fixes,
* un accord de taux d'intérêt à court terme égaux,
* un accord de fusion des monnaies étatiques nationales en une monnaie interétatique internationale,

- une unité de compte et

- un processus de transition.

Je ne saurais trop vous y renvoyer.

J’avais répondu auparavant à la question dans une conférence en 1997 (3-4 novembre) aux Assises nationales du Commerce (Paris La Défense) intitulée « l’euro en 2002 ».

J’y suis revenu en 2004 dans "Perspectives de l'euro, totem bureaucratique".

Et m’en inquiétais en 2008 dans "Motus et bouche cousue sur l'euro"
pour plusieurs raisons dont :
- "La double inconstance (ce n'est pas du Marivaux)."
- "Europe de Maastricht : Europe dirigiste ou Europe des Européens?"


La nouveauté depuis lors est que, comme il fallait s’y attendre, les règles de l’accord politique sur quoi a été construit l'euro n’ont pas été respectées par les signataires cf. le billet “On cria 'haro' sur le baudet” …

A commencer par, entre autres, la France, cf. par exemple
* "Etat de la Grèce, Etat de la France, Etats frères ?",
* "L'Etat de la France à la lumière de l'Union européenne ou de la 'zone euro'".

En conséquence, les marchés financiers - ces marchés financiers dont les macroéconomistes n'ont que faire dans leur théorie sinon de vouloir les réglementer par des règles de leur crû comme s'ils n'étaient pas réglementés par les règles du vrai droit -, les marchés financiers, dis-je, rappellent un jour ou l'autre qu'ils existent, que les hommes de l'Etat ne peuvent pas faire (croire) n'importe quoi et le font savoir en particulier en corrigeant l'euro comme le montre le graphique ci-dessous de l'évolution du prix de l'euro en US dollars.


                                           Graphique 1

                              Prix de l’euro en U.S. dollar
                                  Janvier 1999- mai 2010




Certains avanceront que l'évolution est due à la politique des gouvernements des Etats-Unis, je leur laisse l’opinion.

Je ferai seulement remarquer sinon la stabilité du prix du dollar US en yuan renminbi dans la même période 1999-2010 que retrace le diagramme ci-dessous, au moins la variation discrète entre deux périodes de stabilité (1999-2005 et 2008-2010).

                                                  Graphique 2

                              Prix de l’U.S. dollar en yuan renminbi
                                            Période 1980-2010




L’instabilité du prix de l’euro en dollar US tranche avec l’évolution du prix du dollar US en yuan renminbi dans la période 1999-2010,

Certes, le yuan renminbi, il faut le souligner, est une monnaie non échangeable internationalement et, en toute rigueur, les deux évolutions ne devraient pas être mises en parallèle.

Qu’à cela ne tienne - quand on sait maintenant ce que font les macroéconomistes -, l’instabilité du prix de l’euro en US dollar dans la période 1999-2010 rappelle davantage l’instabilité du prix de l’US dollar en yuan dans la période 1981-1994.

Ces deux évolutions cachent-elles un dénominateur commun remarquable ?

L’évolution du prix de la monnaie chinoise en US dollar dans la période 1981-1994 cache une planification économique du gouvernement de ce pays qui change d’objectifs et une politique du gouvernement des Etats-Unis qui fait le choix de la politique de l’offre.

L’évolution du prix de l’euro en US dollar dans la période 1999-2010 cache une expérience monétaire sans précédent qui a été fondée sur des règles juridiques qui ont été convenues par les hommes de l’Etat des pays européens dans la décennie 1990 et qui, de fait, n’ont pas été respectées malgré les engagements pris dans la décennie 2000 et une politique du gouvernement des Etats-Unis dont la seule certitude est que le choix n’a plus été la politique de l’offre.


Mais revenons aux marchés financiers : jusqu'où iront-ils ? L'avenir le dira.

Contrairement à ce que les macroéconomistes croient et veulent faire croire, la science économique n'est pas prédicative.



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