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Paris, le 31 octobre 2017.










Il est ordinaire de lire des économistes qui critiquent les théories d'autres économistes à cause de l'absence d'hypothèses (...axiomes ou postulats, peu importe) qu'ils y jugent nécessaires ou d'hypothèses non définies qui ont été adoptées (de Ricardo à Coase, en passant, par exemple, par Hicks ou Robinson...) (cf. ce billet de 2010).


1. Les mauvaises précautions.

Croyant se prémunir de l'erreur, des économistes préfèrent appliquer des théorèmes mathématiques à ce qu'ils veulent expliquer comme si ces théorèmes ne cachaient pas les mêmes biais pour ne pas parler de ceux de l'application elle-même.

Faut-il signaler les nouvelles mathématiques qui ont vu le jour au XIXème siècle, à savoir celle de Lobatchevsky (1792-1856), puis celle de Rieman (1826-66), et qui ont jugé, en définitive, "indéfini" le cinquième postulat d'Euclide (cf. O'Shea, 2007) et l'ont précisé.

A défaut, les mêmes ou d'autres appliquent une autre science et en transposent des éléments.
Ce sont, par exemple, les notions d'"emploi des forces" ou de "rapports de forces" transposés de la mécanique à l'économie politique...


2. Les extrêmes.

Aux extrêmes de la démarche, il y a,
- d'un côté, la notion d'"action économique" de vous et moi (en tant que possession de propriétés, production, distribution, consommation, investissement, épargne, etc. ...) prêtée aux économistes dits "autrichiens" par les marxistes et,
- de l'autre, les résultats de l'économie mondiale, du monde économique, construits par des statisticiens et largement diffusés.

Chacun comprend sans difficulté ce que sont les actions économiques qu'il  peut mener pour des raisons juridiques, techniques ou économiques.

Il en est différemment des résultats du monde économique qui reposent sur des chiffres, des statistiques discutables, établis par des gens selon des méthodes inconnues du grand public ...

Grandes différences d'ailleurs entre les deux extrêmes:
- vous et moi avons la capacité de pensée, non pas le monde en question qui n'est jamais qu'une construction de notre esprit,
- vous et moi échangeons des marchandises entre nous étant donné la pensée de chacun, pas le monde en question qui est fermé et ne saurait avoir des échanges avec un monde extérieur ...

Mais cela n'inquiète pas.


3. Les méfaits du meden agan.

Etant donné ces difficultés dont ils ont conscience, nos économistes majoritaires préfèrent le plus souvent à ces extrêmes:
- les relations que vous et moi avons choisi de former entre nous, du type association, société, ... nation (cf. ce billet de 1989),
- la division du monde économique en pays, nations, états étant donné les règles juridiques tacites des entités en question construites par ceux qui en parlent.

Selon Ludwig von Mises :

"Society is the product of thought and will.
It does not exist outside thought and will.
Its being lies within man, not in the outer world.
It is projected from within outwards" (Mises, 1969, p.291)


En français :

"La société est le produit de la pensée et de la volonté.
Elle n'existe pas en dehors de la pensée et de la volonté.
Son être réside dans l'homme, pas dans le monde extérieur.
Il est projeté de l'intérieur vers l'extérieur".


Ou encore :

… "La société humaine est une construction de l’esprit.

La coopération sociale est tout d’abord pensée et seulement ensuite voulue et réalisée en fait.
Ce ne sont pas les forces productives matérielles, ces entités nébuleuses et mystiques du matérialisme historique, ce sont les idées qui font l’histoire.

Si l’on pouvait vaincre l’idée du socialisme et amener l’humanité à comprendre la nécessité de la propriété privée des moyens de production, le socialisme serait contraint de disparaître.
Tout le problème est là." (Mises, 1938, Le socialisme, étude économique et sociologique).


Il en est de même d'un "pays" ou d'une "nation".

Il en est différemment de l'"état" dont les hommes se sont donnés le privilège de la spoliation en tout domaine.


4. La confusion.

Mais nos économistes ne s'arrêtent pas là.

La démarche les amène
- à rapprocher les ensembles de gens et les ensembles de pays, nations (de la société des nations à l'organisation des nations unies au XXème siècle...), états,
- à identifier les ensembles et
- à faire comme si le pays (respectivement la nation ou l'état) pensait et échangeait des marchandises avec d'autres pays (resp. nations ou états).

a. L’économie internationale.

Exemplaire est la démarche adoptée depuis David Ricardo (1772-1823) en matière d'économie internationale, véritable "bande dessinée" où il est autant question de pays que de nations (notions non définies) et où vous et moi n'existons pas...

Le seul intérêt de la démarche est, finalement, de faire sauter aux yeux du lecteur que Ricardo dénommait "valeur" la quantité de travail des gens (interdits, par hypothèse de la théorie, de changer de pays ou nation).

Aujourd'hui, remarquons-le en passant, la quantité de travail n'est plus envisagée comme un type de "valeur" (cf. ce billet de décembre 2015)!

b. Les avantages comparatifs.

Qu'à cela ne tienne, les statisticiens se font forts de vérifier ce qu'ils dénomment, avec des hypothèses économiques plus élaborées, la théorie en question, à savoir, alternativement, la "théorie des coûts comparatifs" ou la "théorie des avantages comparatifs" (cf. wikipedia en français ou en anglais) sans préciser, sans ambiguïté, les notions de "coûts" ou d'avantages" déduites des quantités.


5. Retour sur la notion de "valeur".

Il est certain qu'il y a trois siècles et auparavant, toute quantité (ou nombre) de choses, de "richesses", cernée en propriété par les gens, était jugée par ceux-ci être une "valeur".

Et les savants de l'économie politique, science alors récente, d'étudier cette "valeur" comme sa théorie de base, dite "théorie de la valeur" (Smith, Ricardo, etc.).

a. L'utilité.

Moins d'un siècle plus tard, Say (1767-1832) en France et Bentham (1748-1832) en Angleterre ont introduit la notion d'"utilité" et l'ont distinguée à dessein de la notion de "quantité" (cf. ce billet d'octobre 2016).

Malgré tout, des économistes ont continué à raisonner en termes de quantité.

Par exemple, en 1838, dans son ouvrage sur la Recherche des principes mathématiques de la richesse, Cournot a proposé une application de la géométrie d'Euclide à deux notions économiques ordinaires, à savoir l'offre et la demande d'une marchandise, comme si c'était la seule géométrie possible et en dépit du cataclysme qui se passait en géométrie.

A cette occasion, Cournot a introduit deux relations géométriques entre quantité de marchandises et prix en monnaie de la marchandise.
L'une est une relation monotone croissante, la loi d'offre, l'autre est une relation monotone décroissante, la loi de demande.
Pour mémoire :


Il a envisagé l'intersection de ces deux lois, l'égalité de l'offre et de la demande et ouvert la définition de la notion de "marché".

Pour sa part, Léon Walras a préféré faire confiance à l'algèbre et l'a appliqué à un ensemble de plusieurs quantités de marchandises en faisant intervenir les systèmes d'équations linéaires de Cramer (1704-52).

Et en1886, Walras rappelait dans un ouvrage intitulé Théorie de la monnaie qu'il considérait que :

… « Je crois, quant à moi, que,
lorsqu'il s'agit d'étudier des rapports essentiellement quantitatifs comme sont les rapports de valeur,
le raisonnement mathématique
- permet une analyse bien plus exacte, plus complète, plus claire et plus rapide que le raisonnement ordinaire et
- a, sur ce dernier, la supériorité du chemin de fer sur la diligence pour les voyages » (Walras)


Tout cela avant que David Hilbert (1862-1943) fît valoir que:

… "[...] les axiomes devaient être tels que si on remplaçait les termes de 'points', 'droites', et 'plans' par 'bière', 'pieds de table' et 'chaises', la théorie devait toujours tenir. [...]

Il ne fallait pas compter sur l'intuition pour combler les lacunes." (O'Shea, 2007, p.169) - dans O'Shea, 2007, Gregory Perelman face à la conjecture de Poincaré


b. L'utilité marginale/ophélimité élémentaire.

Seconde moitié du XIXème siècle, des économistes épris de mathématiques ou de mathématiciens épris d'économie politique ont établi une relation entre l'utilité et la quantité.
Ils ont supposé que l'utilité d'une quantité de marchandise variait, aux yeux des gens, dans le même sens que sa quantité, observée ou imaginée, mais qu'elle augmentait moins que proportionnellement à sa quantité.

La notion d'"utilité marginale" ou d'"ophélimité élémentaire" (Pareto, 1848-1923) était née et devenait une définition de plus qui s'ajoutait à la longue liste de la notion de "valeur" (cf. ce billet de juillet 2009).

c. La mise de côté de l'utilité marginale/ophélimité élémentaire

Malgré tout, des économistes continuaient à raisonner en termes de quantité ou bien limitaient leurs études en ne faisant pas intervenir la nouvelle notion d'utilité marginale/ophélimité élémentaire d'une marchandise.

Bien leur en a pris, diront certains aujourd'hui, car, dans la décennie 1950, des mathématiciens épris d'économie politique ont introduit une nouvelle mathématique, la mathématique dite du "groupe Bourbaki" (connue en France par le public sous l'expression "math. modernes"...) et proposé, par exemple, une Théorie de la valeur (Debreu, 1959) qui ne faisait pas intervenir les utilités marginales/ophélimités élémentaires des marchandises.


6. Un dernier mot (provisoire).

En dépit de tous ces bouleversements ou, peut-être, à cause d'eux, le discours politique officiel s'inspire d'une fausse comptabilité apparue dans la décennie 1940, à savoir la comptabilité nationale (cf. ce billet de juin 2016).

Cette comptabilité n'a rien à voir avec l'économie politique, science digne de ce nom des faits économiques (cf. cette video de juin 2017).

Elle a peu de choses à voir avec la vraie comptabilité en droits constatés au cœur des "entreprises" (cf. ce texte de Desrosières, 2003).

En France, à la base de la comptabilité nationale, il y a l'I.N.S.E.E., créé en 1946, et une direction du ministère des finances.

En particulier, selon les nations, pays ou états (et les réglementations qu'ils cachent), les principes ne sont pas les mêmes quoiqu'ils fassent intervenir souvent les mêmes mots.
Exemplaire est le mot "produit intérieur brut"...







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