Paris, le 17 octobre 2010.



1. Quelques faits.

A deux jours d'intervalle, cette dernière semaine, ont été annoncées la mort du prix Nobel d'économie 1988 – Maurice Allais - et l'attribution du prix Nobel d'économie 2010 à trois économistes - les Américains Peter Diamond et Dale Mortensen et le Britannico-Chypriote Christopher Pissarides -.

A l'occasion des obsèques de Maurice Allais, Valérie Pécresse, ministre de la Recherche en exercice, a lu que :

"Tout le génie de Maurice Allais est dans le dialogue permanent entre le concept et l'expérience, un dialogue qui était à ses yeux la marque de la science authentique".

Elle a souligné qu'il n'acceptait de se soumettre qu'à un "seul jugement, celui des faits".

Rien d'original sinon que le défunt faisait peu de cas des méfaits du protectionnisme qu'il préférait au mondialisme honni ou de ceux d'une monnaie qu'il réservait aux hommes de l'Etat.


Les lauréats 2010 sont récompensés, pour leur part, pour leurs travaux qui démontrent notamment que :

"plus les allocations chômage sont importantes, plus le taux de chômage est élevé et la durée de recherche est longue".

Il est précisé que :

"cette théorie est également applicable aux marchés autres que celui de l'emploi".

Malgré les apparences, rien d'original non plus.
Je renvoie aux travaux de Jacques Rueff sur la question en 1925 et en 1932 - le titre de ce dernier article est significatif: "l'assurance chômage, cause du chômage permanent" -, ses débats avec John Maynard Keynes,
sa joute à la même époque avec A. Marchal, directeur d'une thèse de doctorat dont le thème était, en particulier, "La critique de la loi de Rueff" (1) -,  et son dernier travail sur le sujet - à quoi j'ai eu l'heur de collaborer (1976) -.

Les lauréats du prix Nobel 2010 n'ont fait que "sophistiquer" la "loi de Rueff" avec la "grosse artillerie économétrique".

Merci le comité Nobel néanmoins, mais en France, à l'Université comme ailleurs, les économistes de l'école de pensée économique « non autrichienne » - qui occupent la place et conseillent les puissants - auront tendance - à continuer - à enseigner ou à soutenir le contraire !


2. La rhétorique économique.


Cette rhétorique - car c'est de cela qu'il s'agit en définitive - est justement la tragédie de l'économie politique - ou de la science économique - en France, voire ailleurs, qui fait qu'on déforme ou dénature les mots, les concepts économiques, et plus personne n'y comprend plus rien.
 
Au nombre des méfaits de l'intervention des hommes de l'Etat dans l'économie, du dirigisme, du socialisme, il y a cette déformation, cette dénaturation qu'ils acceptent ou qu'ils favorisent. Ludwig von Mises a eu l'occasion de l'écrire à de nombreuses reprises.

« Propos dérisoire », penseront certains. Il n'en est rien, je vais montrer le contraire ci-dessous dans plusieurs cas.


3. Deux premiers cas.

J'ai pris conscience de la dérive, il y a quelques années, en travaillant sur le « chômage », puis sur l'  « inflation », concepts économiques largement déformés par les statisticiens qui tentaient de leur donner une mesure quand ils n'étaient pas dénaturés par des économistes qui leur accolaient des adjectifs qualificatifs.

C'est le chômage volontaire, le chômage involontaire, le chômage naturel, le chômage de frottement, le chômage déguisé, le chômage des jeunes, etc.
C'est l'I.N.S.E.E. qui, s'affranchissant des concepts de la théorie économique, mesure les "demandes d'emploi non satisfaites" en lieu et place des "offres de travail" des employés et les "offres d'emploi non satisfaites" en lieu et place des "demandes de travail" des entreprises.

C'est l'inflation par la demande, l'inflation par les coûts, l'inflation importée, l'inflation par le prix du pétrole, l'inflation anticipée, etc.
C'est l'inflation mesurée par la variation d'un mois sur l'autre d'un indice des prix construit par l'I.N.S.E.E....


4. Le cas de la monnaie.

Mais un domaine économique me semble  particulièrement ravagé, c'est celui de la monnaie.
Il mérite un développement un peu plus circonstancié.

Et la situation de la monnaie dans quoi le monde se débat depuis maintenant des années – et non pas depuis aujourd'hui ou presque comme certains donnent le sentiment de vouloir le faire croire... – en est un des révélateurs, s'il en faut un.

4.A. Il y aurait monétarisme et monétarisme.

Longtemps « monétariste » pour ma part - quand il n'était pas bon de l'être... (cf. Pascal Salin, L'homme libre, 2006) tout comme il n'est pas bon d'être autrichien aujourd'hui comme je le suis devenu (2) - et étant donnée l'école d'économistes qui se veut aujourd'hui « nouvelle école monétariste », il me semble nécessaire d'enfoncer le clou, i.e. de nettoyer la théorie de la monnaie de la rhétorique pernicieuse qui la perclut.

Soit dit en passant, cette dernière école est une perversion de l'école monétariste.
Elle se caractérise par sa double conviction que la politique budgétaire est critique pour les effets de la politique monétaire et que l'économie monétaire devrait faire bon usage de théories développées dans le domaine de la finance et de l'économie publique.
Elle a surtout comme principe clé que la théorie monétaire et l'analyse de politique ne peuvent progresser qu'au prix de la modélisation des accords monétaires telle qu'a pu lui donner vie Lucas (1976) pour mener une expérience politique dans un modèle économique.

3.B. Les ""frictions".

Et les membres de l'école de considérer comme essentiel que la monnaie améliore des "frictions fondamentales dans le processus d'échange".

« L'amélioration des frictions fondamentales dans le processus d'échange », voilà une proposition qui tient de la pire rhétorique qui soit et qui entrave la théorie économique.

Et nos membres de disserter sur les « façons de conceptualiser la notion de frictions » !
Et d'en arriver à considérer qu'il vaut mieux s'inspirer de la théorie de la prospection et des jeux que de la théorie de l'équilibre général.

Au royaume des aveugles, les borgnes ...

Car cette notion de "friction" introduite par Hicks dans la décennie 1930, alors que Keynes disait voir dans l'économie "de la matière pâteuse avec de fortes résistances internes" - ce à quoi s'opposait Rueff -, n'a rien d'économique, mais tout de la rhétorique.

Le concept économique à utiliser est celui de coût de l'échange.  Seulement, pour l'utiliser, il ne faut pas avoir au préalable mis à l'écart le concept d'action humaine, ni celui d'échange, type d'action humaine, comme ils le font.

4.C. Ne pas (se) cacher les vrais concepts économiques.

Quand nos économistes comprendront-ils qu'ils ne pourront jamais sortir de l'impasse où ils se rendent compte qu'ils se trouvent car leurs concepts, aussi récents et améliorés à leurs yeux soient-ils, qui doivent les en faire sortir, ne sont pas bons ?

Que n'utilisent-ils les concepts de l'école de pensée économique autrichienne qui leur permettraient d'en sortir ?

De fait, et c'est vraiment là ou le bât blesse, leurs concepts sont à mi-chemin de ceux de la théorie dont ils sont arrivés à se dégager et de ceux de la théorie économique « autrichienne » qu'ils refusent aveuglément, pour ne pas dire qu'ils travestissent ces derniers dans la mesure où ils les connaissent, ce dont on peut douter.
Mais leurs concepts ne pourront les emmener bien loin.

Ils raisonnent en termes de « résultats d'action » et non pas en termes d'« action humaine », tout en se référant à l' « analyse d'activités » – les activités en question n'étant jamais depuis T. Koopmans (1951) que des dénaturation de l'action humaine réelle (cf. Mises, 1949) comme l'esquisse dans un compte rendu Malinvaud (1954) - et en tentant de cerner leur "bouteille à l'encre" à la mode aujourd'hui, je veux parler de leur concept de « coût de transaction ».

Que ne voient-ils dans l'échange une action humaine comme une autre, donc coûteuse en ressources – à coût d'opportunité - et profitable – dès lors qu'elle est menée par quelqu'un - ?

Que ne voient-ils dans la monnaie ce qui a réduit le coût de l'échange, mais pas au niveau zéro ?


5. Le ravage de la monnaie.

Que ne voient-ils dans la monnaie, rétrospectivement, une organisation à la fois spontanée et progressive qui a conduit les hommes de l'Etat, dans un premier temps, à mettre la main dessus pour en tirer des revenus … fiscaux ?

Tout cela jusqu'au jour où des orfèvres et autres banquiers ont inventé les certificats ou les coupures de billets convertibles à la demande en monnaie métal, les ont fait « circuler » - ce qui a réduit le coût de l'échange - et où, en conséquence, les hommes de l'Etat se sont donnés ou faits donner des privilèges pour contrecarrer la liberté des orfèvres ou banquiers et ne pas perdre ainsi de revenus fiscaux.
Nous avons alors atteint le XVIIIème siècle et les pièces de métal continuaient à circuler parallèlement aux coupures de billets - sauf périodes extraordinaires comme celle de la décennie 1790 en France, avec les "assignats" puis les "mandats" (cf. Florin Aftalion, 2007) -.

Tout cela jusqu'au jour où les banquiers ont inventé le compte de dépôt à vue sur quoi « on peut tirer par chèque ou en faisant un virement » - ce qui a réduit le coût de l'échange - et où, en conséquence, les hommes de l'Etat se sont donnés ou faits donner des privilèges pour contrecarrer la liberté des banques commerciales et ne pas perdre ainsi leurs revenus fiscaux.
Nous sommes désormais au XIXème siècle et billets et pièces de métal continuent à circuler parallèlement aux chèques et aux virements.

Tout cela jusqu'au jour où les hommes de l'Etat de divers pays se sont rencontrés pour, selon leurs dires, créer un systèmes monétaire international « organisé » - rhétorique, litote... -, en fait pour détruire l'étalon or et ils y sont parvenus d'où la lancinante « guerre des monnaies ».
Nous sommes maintenant au XXème siècle et, si les billets, chèques ou autres virements continuent à circuler, c'est sans convertibilité à la demande car les législateurs nationaux l'ont interdite.
Pour leur part, les pièces de métal qui circulent ne sont plus ni des pièces d'argent, ni des pièces d'or, mais des pièces en alliage de métal de prix inférieur au chiffre dont chacune est marquée.

Simultanément ou presque, aidés en cela par des économistes, les hommes de l'Etat ont compris qu'ils avaient beaucoup plus à gagner que leurs revenus fiscaux avec ce qu'ils allaient monter en épingle, à savoir la "politique monétaire".
La politique monétaire permettrait de modifier l'équilibre économique dans un sens favorable, de l'améliorer.

Un récent indicateur - méconnu - de cette compréhension est que des hommes de l'Etat, comme ceux de la France et ceux d'autres pays de l'Union européenne, ont fait abandonner - fin décennie 1990 - les monnaies respectives de leur pays pour les fusionner dans une monnaie dénommée « euro » et pour appliquer une prétendue politique monétaire.

Seulement, ils ne semblent pas s'être souciés que les politiques monétaires ne peuvent pas faire bon ménage avec le système monétaire international « organisé » et ce "grand jeu" a donné lieu à la « guerre des monnaies, à ce jour de moins de cent ans».

Qu'à cela ne tienne, les nouvelles techniques d'informations et de communications qui voient le jour à la fin du XXème siècle, vont être appliquées à l'organisation qu'est en définitive, et aussi, la monnaie, leur côté "spontané" faisant pièce au côté "organisé" et changer d'ère monétaire : l'ère du codage analogique des informations sur les formes de monnaie a laissé la place à l'ère du codage numérique et le coût de l'échange a été encore diminué...


Bref, et à cause de cette sorte de course poursuite entre l'innovation en matière de monnaie qui réduit le coût de l'échange et la réglementation d'icelle par les hommes de l'Etat d'un ou plusieurs pays qui tend à l'augmenter, le coût de l'échange/action humaine a certainement diminué, mais n'a toujours pas atteint le niveau zéro.

Les politiques monétaires ne peuvent pas être en harmonie avec un système monétaire international "organisé" par les hommes de l'Etat.

C'est cela qu'il est important de comprendre, rien d'autres.


6. L'issue...

Cela étant, sauf la rhétorique, rien ne justifie de mettre l'accent sur le seul concept de coût de l'échange/action et donc de ne pas le relier au concept d'action humaine, ni à celui de monnaie.

A fortiori, rien n'autorise à le dénaturer en le dénommant "coût de transaction" ou en le confondant avec le concept de "transaction cost" - en relation avec les "imperfections" imputées par des économistes aux droits de propriété ou au contrat -.

Rien n'autorise à y voir la révélation des « inconvénients » de la monnaie ou d'autres « frictions dans le processus d'échange » comme le fait, par exemple, la nouvelle économie monétariste.

En conséquence, rien ne doit inciter à appeler de ses voeux l'intervention des hommes de l'Etat -  pas de mot d'ordre du type « hommes de l'Etat de tous les pays, unissez-vous ! » - pour apporter des remèdes aux prétendus inconvénients et autres frictions.


Tout porte à espérer que les hommes de l'Etat comprennent les méfaits qu'ils ont commis en matière de monnaie au XXème siècle, soit directement par politique monétaire, soit indirectement par institutions internationales interposées du type "Fonds monétaire international".

Tout porte à espérer qu'une nouvelle génération de monnaie électronique voie le jour et nous affranchisse des destructions qu'ils ont pris l'habitude de perpétrer (cf. les dernières en date), une bonne fois pour toutes.


Notes.

(1) Parisiades, N. (1949) Essai sur les relations entre le chômage, le salaire, les prix et le profit. Etude critique de la loi de M. Rueff. Avant-propos de A. Piatier, Préface de A.Marchal, Paris, P.U.F., in-8°,182 p. (lnstitut National de la Statistique et des Etudes Economiques,  Etudes et Documents, série Th4., 1949).

(2) Il est courant aujourd'hui de parler des "économistes autrichiens" ou de l'école de pensée économique "autrichienne".  Cette école est tout autant française (avec Rueff) qu'autrichienne sinon que les économistes ciblés - Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek  - sont de nationalité autrichienne, ont émigré aux Etats-Unis dans la décennie 1930 et ont prolongé les travaux de Jean Baptiste Say ou de Frédéric Bastiat en toute connaissance de causes. 
Sur l'état de la théorie autrichienne aujourd'hui, i.e sur la vraie économie politique ou science économique, on pourra se reporter à un livre de Renaud Fillieule qui vient d'être publié par les presses universitaires du Septentrion intitulé L'école autrichienne d'économie : une autre hétérodoxie.




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